A M. JOSEPH BERNARD
« Vous voilà donc à Rome, Monsieur le Député » du Yar, tandis que la chambre , où vous devriez » être, fait de si belle besogne! Ma foi! vous avez » raison de planter là nos rapelasseurs de lois, nos » badigeonneurs de trônes, pour voir Tltalie, que » vous désiriez tant connaître. Eh bien! que dites- » vous de la ville éternelle? Vous promenez -vous » bien sur ses amas de ruines? Et ses palais, et ses » temples, et Saint-Pierre, qu'en dites-vous? Vous » devez être fatigué de chefs-d'œuvre. Le nom de )) Michel-Ange assourdit vos oreilles. C'est un génie » prodigieux, n'est-ce pas, mais qui sent un peu » son barbare? Il nous faut cela à nous autres mo- » dernes. Et mon Raphaël, admirez-le surtout, je » vous en prie! Dieu avait oublié de donner celui-là
» aux plus l)elles époques de la Grèce antique ; fcli- » citez-en bien le catholicisme.
» Je pense que vous ne restreignez pas vos ex- » plorations à l'intérieur de Rome, et que vous par- )) courez ses campagnes , si riches en souvenirs , )) Horace et Virgile à la main, voire Cicéron. Il me » semble qu'où vous êtes, je regretterais de ne pas » savoir le latin. Comment causer avec tous ces dé- » bris dans une autre langue? Là, peut-être, pren- » cb"ais-je goût aux vieux Romains et à leurs au- » teurs jusqu'à vouloir me mettre au rudiment. Oh! » que de fois j'ai maudit cette langue latine! Vous » ne vous figurez pas le malheur d'un pauvre jeune » homme poussé par le démon des vers et qui n'a » pas même décliné : Musa! A vingt ans, honteux » de mon ignorance, j'éludais avec soin les occa- » sions qui l'auraient mise à nu, ou, quelquefois, » je faisais en rougissant l'aveu de mon malheur à » ceux qui me paraissaient être au-dessus des pré- » jugés; mais presque tous, hochant la tête avec un » regard de pitié, m'engageaient à me mettre à l'é- » tude. Triste recette pour moi si paresseux et qui » me rappelais que tout jeune et malgré mon heu- » reuse mémoire, je n'avais pu apprendre mes prières » en latin. Et puis alors de beaux désespoirs! Com- » bien souvent j'ai été sur le point de renoncer à la » poésie! Je vous assure, mon cher ami, que la mi- » sère m'a bien moins tourmenté que cette idée tant » répandue qu'un homme sans le latin, ne j)Ouvait » bien écrire en français. Dès ({u'uii peu de ré|)uta-
» lion m'est venu trouver, j'ai avoué mon igno- » rance, car je hais le mensonge. Mais alors j'ai » éprouvé un autre désappointement. J'avais beau )) protester que je n'avais lu Horace qu'à l'aide des )) traductions : Bonne plaisanterie! me disait-on. Ne » voit-on pas que vous l'avez étudié à fond? Vous » l'imitez sans cesse. Il est encore des gens qui n'en » veulent pas démordre. Vous comprenez, d'après )) cela, mon antipathie pour les Latins. Vivent les » Grecs! leur langue n'est pas du domaine des Sga- » narelle , aussi ne m'a-t-elle jamais joué de vilains » tours.
» C'est bien longtemps vous parler de moi ; pour- » tant il faut que je vous en entretienne encore pour » répondre au passage de votre dernière, où vous » me demandez si je travaille à mes petites biogra- » phies. Oui et non. Je rassemble des matériaux et » des souvenirs, mais je n'ai pas encore écrit une )) ligne. Je ne tarderai pas à m'y mettre. Rapportez- » moi des indulgences pour cette besogne.
» Bonne occasion pour vous demander des nou- )) velles du pape, dont vous ne me dites mot. Cette » vieille sentinelle, dans sa guérite délabrée, sur un » amas de décombres, exposée à toutes les bourras- )> ques d'une époque de tempêtes, m'intéresse beau- » coup; elle me semble n'être plus mise là que pour )) tirer le canon d'alarme à chaque désertion qui a » lieu dans son armée, depuis si longtemps à la » débandade. Dites-moi votre opinion sur ce gouver- » nement si arriéré; il y a là à coup sûr pour vous,