‹ Œuvres comples de P.-J. BangerChapitre 167 sur 172 · II · texte numérisé non relu

II

» homme vraiment ami du peuple, matière à de » profondes réflexions. Il faudrait leur donner place

» dans quelque nouveau livre fait pour lui pour

» vulgariser la vraie philosophie. Oh! mon cher Ber- » nard, il esfr bien temps que cette grave matrone » descende dans la rue, au risque de se CFOtter un >) peu. Le jour où elle placera sa chaire sur une » borne, je croirai au salut du })euple.

» On voit qu'il y a longtemps que je n'ai babillé » avec vous; je m'en donne à cœur joie. Embrassez » pour moi votre femme et vos enfants. Je vous ai » parlé de l'accident arrivé à votre frère. Grâce au » ciel , il va mieux. Je regrette bien qu'avec son » beau talent et son patriotisme il se laisse aller à la » paresse, comme il semble faire. Hélas! le décou- » ragement gagne aujourd'hui tous les nobles cœurs ! » Son silence à la chambre veut dire cela sans doute.

» Adieu , mon cher ami ; achevez d'explorer l'Ita- » lie et revenez nous tous bien portants et satisfaits. » Vous me raconterez toutes vos impressions et me » consolerez ainsi de n'avoir pas le moyen de faire » un si long et si beau voyage. Adieu; revenez » bien vite.

» A vous de cœur et pour la vie, » Béranger.

«Passy, 18 juillet 1833. »

Au reste, il a toujours aimé l'Italie; un vague instinct cradmiration et peut-être de reconnaissance l'a rapproché sans cesse de la patrie d'Horace, ce grand poëte qui a fourni, lui aussi, tant de matériaux pour les commentaires de ses œuvres. Cette passion pour la patrie romaine se révèle déjà dans une épître en vers adressée au prince Lucien Bonaparte, le protecteur de Déranger :

Vous qui vivez dans le séjour antique Où triomphaient les rois de l'univers; Que reste-t-il de leur pompe héroï(]ue?

De vains débris et des tombeaux déserts. Là, pour les grands quelle leçon profonde ! Ah! puissiez-vous, attentif à ma voix, Plein des vertus que le calme féconde , Aimer les champs, la retraite et les bois ! Oui , fier du sort dont vous avez fait choix , Restez, restez, pour l'exemple du monde, Libre de l'or qui pèse au front des rois.

Et puisque nous citons des vers familiers du chantre de la grande armée, il nous faut citer aussi quelques passages d'une épître en vers — alexandrins! chose curieuse ! écrite à vingt-deux ans, par ce jeune homme, qui ne se doutait guère de la place qui lui était réservée dans l'histoire de France. Ceux qui liront avec soin ces fragments précieux , ceux-là seulement pourront se faire une juste idée du travail, de l'effort et de l'inspiration irrésistible qui devaient faire de ce jeune écrivain sans expérience et complètement ignorant de toutes les ressources de l'art poétique , le poëte de ce siècle et de cette nation :

Cette touchante élégie , écrite en 1 802 , se ressent fort peu du règne de Tabbé Delille et du poëme de la Pitié. On voit déjà dans ces vers, tout remplis du souffle inspirateur, un esprit indépendant qui échappe au poëte régnant, pour se donner au poète, par droit de conquête, à M. de Chateaubriand, l'auteur des Martijrs. Remarquez, en passant, que Béranger, tout comme M. de Chateaubriand, a commencé par faire ' paraître ses vers dans des pages d'almanachs :

« Nos grandeurs, nos revers ne sont point notre ouvrage,

)^ Dieu seul mène à son gré notre aveugle courage.

» Sans honte succombez, triomphez sans orgueil,

» Vous mortels qu'il plaça sur un pompeux écueil.

« Des hommes étaient nés pour le trône du monde,

» Huit siècles l'assuraient à leur race féconde :

» Dieu dit; soudain aux yeux de cent peuples surpris

') Et ce trône et ces rois confondent leurs débris.

» Les uns sont égorgés, les autres en partage

» Portent au lieu de sceptre un bâton de voyage,

» Exilés et contraints, sous le poids des rebuts,

» D'errer dans l'univers qui ne les connaît plus.

» Spectateur ignoré de ce désastre immense,

)' Un homme enfin, sortant de l'ombre et de l'enfance,

» Paraît. Toute la terre, à ses coups éclatants,

y. Croit dès le premier jour l'avoir connu longtemps.

» Il combat, il subjugue, il renverse, il élève;

» Tout ce qu'il veut de grand, sa fortune l'achève.

» Nous voyons, lorsqu'à peine on connaît ses desseins,

» Les peuples étonnés tomber entre ses mains.

» Alors son bras puissant, apaisant la victoire,

» Soutient le monde entier qu'ébranlait tant de gloire.

» Le Très-Haut l'ordonnait. Où sont les vains mortels

» Qui s'opposaient au cours des arrêts éternels?

» Faibles enfants qu'un char écrasa sur la pierre ,

» Voilà leurs corps sanglants restés dans la poussière.

Au milieu des tombeaux, qu'environnait la nuit,

Ainsi je méditais par leur silence instruit.

Les fils viennent ici se réunir aux pères

Qu'ils n'y retrouvent plus, qu'ils y portaient naguères,

Disais-je, quand l'éclat des premiers feux du jour

Vint du chant des oiseaux ranimer ce séjour.

Le soleil voit, du haut des voûtes éternelles,

Passer dans les palais des familles nouvelles ;

Familles et palais, il verra tout périr !

Il a vu mourir tout, tout renaître et mourir,

Vu des hommes produits de la cendre des hommes ,

Et, lugubre flambeau du sépulcre où nous sommes,

Lui-même , à ce long deuil , fatigué d'avoir lui ,

S'éteindra devant Dieu, comme nous devant lui. >>

C'est ainsi qu'un zèle pieux recueille avec respect les nobles détails de cette noble vie si noblement remplie. Une volonté, à laquelle nous devons nous soumettre, nous interdit d'aller plus avant dans cette biographie et dans ces recherches qui pourraient devenir autant de chapitres de gloire et de reconnaissance. Que de bienfaits à raconter! que de nobles actions ! quelle abnégation profonde ! combien de douleurs consolées, de jeunes talents encouragés! Mais il faut nous taire, on le veut, nous obéissons, laissant ce travail, qui nous est défendu, aux commentateurs à venir.

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