SUR L'ÉTAT DE L'HOMME
POÈME
Quand la grâce s'est retirée , L'homme sujet aux passions Caresse les tentations Avec une ferveur marquée.
Alors , certe , il ne comprend pas Qu'il est seul pour en vaincre trois :
La chair, le démon et le monde.
Et s'il dédaigne la vertu , Seule force qui le seconde, Sans faute il doit être battu.
L'homme est un arbre sans racine, — Pour m'exprimer exactement — Que renverse le moindre vent , L'auteur de sa propre ruine.
Comment pourrait-il tenir bon , S'il n'avait du Ciel quelque don , Quand la passion est maîtresse Dans tant de grands combats divers.
Alors qu'on ne voit que faiblesse Dans ce réceptacle de vers !
En regardant notre nature — C'est là toute la question —
76 Aimaiid Daubasse
N'y troubaren que counfusiù , Imbecillitat, pourrituro.
Qu'es un home deshabilhat ?
Qu'un sat de terro tout quilhat , Ou de fèn, qu'es enquèro pire.
Per milhou décida soun sort, L'home n'es res , s'atal cal dire , Qu'uno carogno après sa mort !
Qu'es el malurous d'èstre antal ?
Noun pas , mes , que nou bous desplasio ,
Se lou pecat lou rand mourtal ,
Diù lou fay biùre per sa gracio ,
En remedian à nostres mais.
Quand de tautjes lous animais
Nous aùs aro serian lous mendres ,
Nou sèn pas fèys per resta antal :
Diù bol que nostre cors en cendres
Sorte del toumbel immourtal.
Se nostre ayul abio restât Enquèro dins soun inoucenço, Nou serio cat d'infirmitat , Ni de peno , ni de souffrenço.
Del pecat l'home tout piùcèl En terro troubario lou Cèl, Sans èstre destruit del bas atge ; E la mort que pourtan al pun , Que fay pertout tant de rabatge , Nou gaùsario touca digun.
Mes un cot pertout e jamay , Lou pecat li balhèt lou titre De poude prene quand li play Lou pla bestit e lou belitre ; La barbaro es sans counpassiù , E rodo per touto natiù ,
Poèmes 77
L'on n'y voit que confusion , Imbécillité , pourriture.
Qu'est un homme déshabillé ?
Rien qu'un sac de terre dressé , Ou de fumier — chose bien pire ; — Pour mieux qualifier son sort , L'homme n'est rien, si je puis dire, Qu'une charogne après sa mort.
Est-il malheureux d'être tel ?
Non , — que cela ne nous tracasse — Si le péché le rend mortel , Dieu le fait vivre par sa grâce , En remédiant à ce mal.
Au rôle du moindre animal Fallût-il même nous résoudre , Nous ne devons point rester tels :
Dieu veut que notre corps en poudre Sorte des tombeaux immortels.
Si notre aïeul était resté Toujours avec son innocence , Nous n'aurions nulle infirmité, Nulle peine, nulle souffrance; L'homme sans péché véniel Sur terre trouverait le Ciel , Sans succomber dès le jeune âge ; Et la mort , qui nous attend tous Et fait partout tant de ravage , N'oserait se montrer à nous.
Mais , soit dit une bonne fois , Le péché lui donna le titre De pouvoir frapper à la fois L'aristocrate et le bélître.
Barbare , sans compassion , Visitant toute nation ,
78 Arnaud Daubasse
Amay n'a pas besoun de guido.
Coumo la cruèlo se bey La que pot terrassa la bido , N'espragno pas lou quite rey.
La mort nou sat espragna res Tant que pertout se bey mèstresso ; Caùque cot al met des plases, Aqui bay planta la tristesse/ Per s'acquita de soun mestiè , Nou li piay pas de fa quartiè A l'amourous , à Tamourouso ; Car dins soun ordre rigourous , Entremès lous bras de Tespouso , Caùque cot bay rabi Tespous.
Coumo sa souberenetat La rand dins lou mounde tant fièro , S'enton dambe l'înfirmitat Coumo fan lous layrous en fièro.
Acos ello que de tous tems, ' Sièt pas à pas lous accidens Dambe sa balesto bandado , Per poude lança soun matras ; Tabe pertout es regardado Ambe des èls de galitras.
Tant que se play dins lou boujol , Des desordres e del rabatge , Fay semblan d'oublida l'aùyol , Per béni quèrre lou maynatge ; Saquelay prèn tout à la fi , N'espragno ni rey ni daùphi , Praqui tout lou mounde la cregno E l'enbisajo dam hourrou, Parço que caùque cot bendegno La bigno dambe lou bourrou.
Poèmes 79
Sans qu'il lui soit besoin de guide ; Comme la cruelle se voit Partout apte à faire le vide , Elle prend jusqu'au potentat.
Insatiable en ses désii^s , Tant qu'elle se voit la maîtresse , Souvent au milieu des plaisirs Elle va semer la tristesse.
Pour s'acquitter de son métier, Elle ne fait point de quartier A l'amoureux , à l'amoureuse ; Dans son inflexible courroux , Sur le sein de l'épouse heureuse Parfois elle ravit l'époux.
Comme sa souvei-aineté
La rehausse de tant de gloire ,
Elle suit la calamité
Comme font les larrons en foire.
C'est elle qui , dans tous les temps ,
Suit pas à pas les acccidents ,
Son arc tendu , toujours en garde ,
Lançant le trait empoisonné ;
Aussi partout on la regarde
Avec un air de condamné.
Elle se fait comme un linceul , Des désordres et du ravage , Fait semblant d'oublier l'aïeul Pour l'enfant du jeune ménage ; Prenant d'ailleurs tout , à la fin , N'épargnant ni roi , ni dauphin ; Elle inspire une crainte étrange Et nous donne à tous le frisswi,, Car maintes fois elle vendange Les vignes avec le bourgeon.
80 Arnaud Daubasse
Boules sabe de qui depen ?
L'Escrituro bous dira coumo Quand al paùre Adam , lou serpen Ajèt bien fèy gaffa la poumo.
Alabe la mort ayci-bas A la bito gagnèt lou pas , Per Tabali coumo un fantôme ; Dins lou tribut que l'on li diù , Cresès bous aùs qu'espragne l'home Perque n'a pas espragnat Diù ?
Quand moun Diù fuguèt estacat Sul la crout al mount del Calbèro, La mort , qu'es lou fouet del pecat , Nou counsiderèt pas qu'el èro .
Lou Bèrbe éternel incarnat.
Aquel Diù , home humiliât , Boulguèt essuga soun outratgc.
De soun amour la grando ardou Li dounguèt sur el Tabantatge Qu'abio sur cado pecadou.
Infatigable per* régna , Mes que toun office s'abrounde, Tu , qu'aro te fas tan cregna , Que faras à la û del mounde ?
Alabe faras un boun orp** Milo cots plus negro qu'un goi^p*^, Del Paradis seras banido.
Après nous abe prou constat , Dins l'iffèr seras agçupido Pend en touto l'eternitat.
Per milhou dire la bertat , Qufe l'iffèr diù donna de peno !
Madaysso de l'eternitat Oun nou y a ni cap ni centeno.
Poèn^e9 81
Sait-on de qui la mort dépend ?
L'Ecriture nous dira comme :
Lorsque le Diable, — le serpent A l'homme fit mordre la pomme , • La Mort vint alors ici-bas A la vie emboîter le pas , Pour la chasser comme un fantôme , Sans lui rendre le moindre Jionneur.
Peut-elle donc épargner l'homme , Quand elle a frappé le Sauveur !...
Lorsque le Christ fut attaché A la Croix , sur le mont Calvaire , La mort, ce grand fouet du péché, Frappa sans se laisser distraire.
Il était pourtant assez fort Pour pouvoir terrasser la mort.
Aimant mieux subir son outrage , De son amour la grande ardeur Lui donna sur lui l'avantage Qu'elle avait sur chaque pécheur.
Infatigable pour régner Et semer la terreur profonde , Mort , qui te fais tant redouter, Que feras-tu dans l'autre monde ?
Cent fois plus noire qu'un corbeau , Vulgaire gibier de bourreau , Oui , du Ciel tu seras bannie ; Après nous avoir tant coûté , Dans l'enfer tu seras enfouie Pendant toute l'Eternité.
Or, pour tout dire , en vérité , Que l'enfer doit causer de peine !
Echeveau de l'Eternité Sans bout, hélas ! et sans centaine :
82 Arnaud Daubasse
Qui pot mesura la loungou
Ni may juja de la rigou
D'aquel éternel esclabatge,
Oun lou soûl plaze d'un moumen ,
Après nostre pelerinatge ,
Es punit eternèlomen !
L'eternitat a tant d'annados Qu*uno n'en bal un regimen , Car n*a fi ni coumençomen.
Atal loungos las y a dounados.
Toutos las feilhos de pes bos , Tout lou sable menut e gros , Qu'apilo la mer en tourmento , Per bous pla dire la bertat , Quand cado gra ne badrio trento , Nou farion pas Tetemitat.
Oun l'eternitat aura plaço, Aqui res nou pourra suffi !
Qui pot tout , per la fa sans fi , Fourrara touts lous tems à masso , Lou passât dambe l'abeni , Lou presen per lou sousteni.
Afin de la randre may pleno , Dins cent milo ans cadra pensa Que touto la û de la peno Sera de la recoumença.
Peno d*eternèlo durado ,
Oun lou Diù que fuguèt tant bou ,
Enfiamara coumo un carbou
Lou cors dins Tamo reproubado.
D'aqueste pas , pecadou , bay
Médita lou noum de jamay
Lèn del mounde e de sous fantômes ;
May de siècles , coumo Ton sap ,
Poèmes 83
Qui peut mesurer la longueur, Ou bien juger de la rigueur De cet éternel esclavage , Où le seul plaisir d'un moment , Après notre pèlerinage , Se punit éternellement.
L'Eternité, suite d'années Dont Tune vaut un régiment , Est sans fin ni commencement , — Ainsi Dieu les a façonnées. — Toutes les feuilles de nos bois , Tous les grains de sable à la fois Qu'entasse la mer en tourmente — Pour bien dire la vérité , Chaque grain en valût-il trente , Ne feraient pas rEteruité.
Où l'Eternité prendra place , Là ne pourra suffire rien ; Qui peut tout , la voulant sans fin , Entassera les temps en masse :
Avec le passé l'avenir, Le présent pour les soutenir, Afin de la rendre phis pleine :
Dans mille ans il faudra penser Que toute la fin de sa peine Sera de la recommencer.
Peine d'éternelle durée, Où le bon Dieu qui fut si bon Enfiammera comme un charbon Le corps dans l'Ame réprouvée !...
Or, de ce pas, pécheui's, allez Méditer le mot de jamais , Loin du monde et de ses fantômes ; Eût-on plus de siècles en tout
84 Arnaud Daubasse
Que dins Tayre nou y a d'atomes Nou y atengeran pas al cap.
Nous-aùs qu*abèn tant loc de cregne , Nous-aùs tant sujets à peca , Anguen biste nous abrita Dins las plagos de Nostre Segne.
Que per lou resto de la bido , Lou cur proufoundomen countrit A la doulou laxe la brido.
Damanden touts un cur marrit*' :
S'a Tabeni nou pècan plus , «
Aùren la pago des élus.
Poèmes 85
Que Fatmosphère n'a d*âtômes, On n'en atteindrait pas le bout.
Avec tant de motifs de crainte , Nous , toujours si prêts à pécher, Allons bien vite nous cacher Sous Taile de Dieu sans contrainte.
Que le cœur repentant , contrit , A la douleur qui le meurtrit, S'abandonne alors pour la vie.
Résolus à ne pécher plus.
Observant la vertu bénie , Nous aurons le lot des élus.