‹ Œuvres complètesChapitre 44 sur 89 · LA PASSION DE NOTRE SEIGNEUR · texte numérisé non relu

LA PASSION DE NOTRE SEIGNEUR

POÈME

Il faut que la douleur nous dise

Qu'il faut avoir compassion

De la cruelle passion

Que souffrit le Chef de l'Eglise ,

Le Dieu grand, né dans Bethléem.

En sortant de Jérusalem ,

Pour mieux contempler son supplice ,

Dans un jardin , à deux genoux , .

Son père lui mande un calice

Plein de tristesse et de dégoûts.

Prosterné pour nous tous, coupables, Il eut une telle sueur Que son sang sortit en fureur De tous ses membres adorables.

La tristesse saisit le cœur De ce trésor^ notre sauveur, Parce qu'il s'y rendit sensible j Et s'étant prosterné trois fois , Survient le malheureux disciple Qui l'embrasse sans embarras.

Juste à ce moment , une bande De soldats guidés par Judas S'avancent pour lever les bras Sur ce grand Dieu qui leur demande :

i06 Arnaud Daubasse

— Quai cèrcas ? qu'es bostre secret ?

— Gèrcan Jésus de Nazarèt. »

Dis qu'es Thome qu*atal s'apèlo.

Goumo lou prenion al coulet, Bèn Sen Pierre , dans sa coutèlo Goupo Taùrelho d'un baylet.

Mes aquel gprand Diù tout pesibie , Besen Pierre d'aquel imou, Dabor fasquèt un grand sermou , Tant as autres qu'à soun disciple , Disen que nou fès pus de brut , De remètre dins soun estut Uno coutèlo coumo aquelo ; Car touts aquels qu'en fraparion Senon tabe frapats per elo E^ coumo es juste, peririon.

— Pierre , se me boulioy défendre , Se diguèt, mouYi Rey e moun Diù, D'anges pla may d'uno legiù^^

Del Gèl moun pay fario decendre.

Gai acounpli ço qu'es escrit, Ço que lous proufètos an dit** ; Se n'abioy pas may de tendrèsso... »

Mes, sans tarda ni paù ni prou, Aquel Diù, sourço de sagèsso.

Fut garroutat coumo un layrou.

Mes, per nou fa cat de defenso, Aquel bras de l'etemitat Estaquèt sa dibinitat Dan soun amour e sa patienço.

El qu'a tout fèy, coumo se dis, Qu'abio , del naù del Paradis , Al desèrt enbouyat la manno , Per lou paga de tant de bes.

Es traynat, estacat, chez Anno , Dins lou mémo moumen qu'es près.

Poèmes 407

— Qui cherchez-vous ? votre secret ?

— Qui ? c'est Jésus de Nazareth.

— Je suis la personne nommée. »

Gomme on le prenait au collet , Vint Pierre qui, d*un coup d*épée, Coupa l'oreille d'un valet.'

Mais alors ce Dieu tout paisible, Voyant Saint Pierre hors de raison , Adressa d'abord un sermon Tant à la foule qu'au disciple , Disant de cesser tout ce bruit, De mettre au fourreau qui reluit Sans plus tarder une arme telle , Car quiconque s'en servirait Serait aussi frappé par elle Et, très justement, périrait.

«r Si j'avais -voulu me défendre.

Ajouta ce roi , ce Dieu bon , D'anges plus d'une légion Mon père ayrait bien fait descendre.

J'accomplis ce qui fût écrit , Ce que les prophètes ont dit ; Si je n'avais plus de tendresse... »

Mais sans tarder ni peu ni prou , Ce Dieu , source de la sagesse , Fut garrotté comme un filou.

Pour ne faire aucune défense , Ce grand bras de l'éternité Attacha sa divinité Avec l'amour et l'indulgence.

Lui qui fit tout, comme l'on sait.

Lui qui , du haut du Ciel parfait Au désert envoya la manne , Pour le payer de tant de biens.

Il est traîné , lié , chez Anne , Incontinent et sans soutiens.

108 Arnaud Daubasse

Justomen coumo pousquèt èstre

Dintrat dedins Jerusalèn ,

Simon-Pierre siguio de lèn

Tout siaû^ soun adourable mèstre,

Per beyre ço qu'en boulion fa.

Mes Tapetit de se calfa

Lou prenguèt per lou pus sansible,

Uno gouyo Finterrougèt ;

Dabor aquel paùre disciple ,

De poù qu'abio lou reneguèt.

Amay enquèro dabantatge :

Uno aûtro li diguèt anfin , Coumo lou bejèt al coufîn , Que counessio per soun lengaige Qu*èro disciple, de certèn, Per soun parla Galileèn.

La poù qu'a d'aquelo afrountado , Que n'abio l'ayre presque fat, Per s'ebita la bastounado , Pierre lou nègo tout à plat.

La poù li panèt la memorio D'aquel Diù que Taymabo for, Perque déjà sur lou Tabor Y abio fèy beyre tant de glorio , E que y abio , coumo se dis , Balhat las claùs del Paradis.

Juste Cèl I Coumo pousquèt èstre , Qu'aùparaban qu'un poul cantès, Reneguèsse très cots soun mèstre E qu'aqui la fe li manques ?

Aquelo sagèsso dibino , Aquel Diù pie de maj estât, Sul moumen que fusquèt estât Interroujat de sa doctrino , Per abe parlât sajomen, Respoundut admirablomen ,

. - JÊ ,M-m.-

Poèmes 109

Justement comme il pouvait être Arrivé dans Jérusalem , Simon-Pierre suivait de loin , Tout anxieux , son pauvre maître , Pour voir ce qui peut arriver.

Mais au besoin de se chauffer 11 ne sut pas être insensible ; Un bonne l'interrogea , Et d'abord ce pauvre disciple Par simple peur le renia.

Il fit encore davantage :

Une autre ser^'ante lui dit, Comme elle le voyait contrit , Qu'elle jugeait par son langage, Qu'il devait être pour certain Disciple du Galiléen.

La peur que ce propos inspire Le rendit fou complètement , Et pour éviter le martyre Il le renia lâchement.

La peur lui ravit la mémoire De ce Dieu qui l'aimait si fort , Qui déjà sur le mont Thabor Un jour lui montra tant de gloire , Et qui dans ses mains avait mis Toutes les clefs du Paradis.

Ciel ! Comment cela peut-il être , Qu'auparavant qu'un coq chantât , Il renia trois fois son maître Et qu'ainsi la foi lui manquât ?

Or, cette sagesse divine, Or, ce Dieu plein de majesté.

Dès le moment qu'il eût été InteiTOgé sur sa doctrine.

Pour avoir parlé sagement , Répondu courageusement ,

iiO Arnaud Dauhcisse

Dit tout al pus juste , sans faùto , Recèt de caùque brutalas Un soufflet que li fend la gaûto.

Cèl, perque nou lou benges pas !

Aquelo actiù, aquel outra tge, Podi dire qu'a méritât , Pendent touto Tetemitat, Touts lous iffèrs e dabantatge :

S*un simple baylet per asar Dounabo un soufflet à Gesar, Que sa mort serio leù siguro !

£ pourtan aquel impuden Tratèt Tautur de la Naturo Enquèro pus cruèlomen.

Quand uno populasso ingrato , Quand un puple trop obstinât L*ajèt menât e ramenât DechelCaïfochelPilato, Couronnât de trouns.fort prougens*', Après que quantitat de gens • S*èroun*lassats de lou battre ; D'aquel grand Diù, sourço de pats, Faguèroun un rey de théâtre E lou capeleroun d*escrats.

Pilato , officié de justiço , Pénétrât d'un fort boun counsel , Gresio qu'abion déjà sur el Paùsado touto lour maliço ; Lour bay dire per sa rasou :

« Touts lous ans sourtès de praysou Un home ; libéras aqueste. »

Lou puple nou zou boulguèt pas , Gar touts ajéroun lou mot preste Per dire : Boulèn Bairabas !

Goumo tout éro fèt e guerro , Pilato, sans counpassiù,

a^BMMBM*a

Poèmes 111

Tout dit au plus juste, sans phrase, Il reçut d'un brutal d'en bas Un gros soufflet en plein visage.

Et le ciel ne le vengea pas !

Cette action , ce vil outrage , Moi je dis qu'il a mérité , Pendant toute Tétemité , Tous les enfers et davantage.

Un simple valet , par hasard , Âiirait-il souffleté César, Que sa mort aurait été sâre.

Et pourtant cet être impudent Traita l'auteur de la Nature Encore plus cruellement.

Lorsqu'une populace ingrate, Lorsqu'un peuple trop obstiné L'eût conduit , mené , ramené De chez Caïffe chez Pilate, Couronné de buissons piquants ; Après cpie quantité de gens Se furent lassés de le battre ; De ce Dieu de paix ici-bas Ils firent un roi de théâtre Et le couvrirent de crachats.

Pilate, officier de justice.

Pénétré d'un certain souci ,

Croyant que l'on avait sur lui

Epuisé toute la malice ,

Vint leur dire pour sa raison :

« Chacpie an , vous sortez de prison

Un homme. Eh bien , je vous le livre. »

Le peuple ne le voulut pas ,

Criant, comme s'il était ivre :

« Non ! Non I Nous voulons Barrabas I »

Comme tout était fer et guen*e , Pilate, sans compassion.

112 Arnaud Daubasse

Goundanno à la flagellasiù Lou rey del Cèl e de la Terro.

Es alabe que lous bourreûs Metèroun sa pèl en lambeùs , A cots de fouets e de cadenos , Sous ners se desquissèroun touts , E soun sang sourtio de sas benos Goumo fay J'aygo d'uno doutz.

Dins lou pretori de la bilo ,

Fuguèt be talomen fouytat

Que lous cots , pel qu'a pla countat ,

Montoun al men jusqu'à cinq milo.

Sabèn touts qu'acos bien bertat.

Abio, nostre Diù, méritât

Un tourmen coumo aquel , énorme ?

Pilato n'ajèt counpassiù ,

Per que tour diguèt : Ayci l'home

Tratat à bostro counfusiù.

Touto aquelo raço maùdito

Cridabo , lou cors alucat :

« Que Jésus sio crucificat !

Que Ban^bas aje la bito ! »

N'es pas acos un grand malur ?

Estimèroun may un boulur

Que qui lour abio dounat l'èstre.

L'infamo Pilato dabor,

Per cregna trop César soun mèstre,

Coundannèt soun Diù à la mor.

Besès ayci de la manièro Qu'aquel grand Diù fusquèt per touts Cargat d'uno pesento crouts E que mouriguèt sul Calbèro ; Soun sang coulabo coumo un riù ; Qùaque fusquès may mort que biù , Pourtabo sa crout sur l'esquino.

Aquel fay pesabo be tant ,

Poèmes 113

Dut infliger la passion

Au roi du Ciel et de la terre.

Et c*est alors que les bourreaux

Mirent sa chair tout en lambeaux ,

A coups de fouets, à coups de chaînes,

Ses nerfs se déchirèrent tant

Que son sang sortit de ses veines

Gomme l'eau fait d'un trou béant.

Dans le prétoire de la ville , Il fut si grandement frappé , Que sur son corps Ton a compté De ces coups, jusques à cinq mille.

•On sait que c'est la vérité.

Christ avait-il donc mérité Les horreurs d'un tourment ignoble ?

Pilate en eut compassion , Et leur dit : « Voilà l'être noble Traité à votre confusion. »

Mais cette foule inassouvie

Criait , le corps tout enfiévré :

« Que Jésus soit crucifié ! »

« Que Barrabas garde la vie ! »

N'est-ce pas un très grand malheur ?

Ils préférèrent un voleur

A qui leur avait donné l'être ;

L'infâme Pilate, d'abord,

Pour trop craindre César, son maître ,

Condamna Dieu le fils à mort.

Vous voyez de quelle manière Dieu fut par eux tous à la fois Chargé d'une pesante croix Et vint mourir sur le Calvaire ; Son sang coulait abondamment ; Bien qu'il fût plus mort que vivant , Il portait sa croix sur l'échiné , Et ce lourd fardeau pesait tant,

HA Arnaud Daubasse

Qu'à sa forço touto dibino, Galguèt d'adujos en mountant.

Per de forço , nou n'abio briquo ,

El èro may mort sur sous pès ,

Mémo daban que recebès

La bouno obro de Berouniquo ;

Souben de cots èro tounbat

Daban que fusquèsse mountat

Beùre lou resto del calice

Que l'ange li abio présentât

Per acaba lou sacrifice

Que tout l'iiTèr a surmountat.

Sur aquel loc , sans may atendre , Aquel agnèl de Diù tant dous, Per salba touts lous pecadous , Sur la crout se boulguèt estendre , Per y èstre lous pès e las mas Clabelats, nou refusèt pas De s'engalha coumo un coupable ; Zou boulguèt be tapla crounpa , Qu'aqui tout soun sang adourable Per nous s'acabèt d'escanpa.

Quand la crout fusquèt elebado Al mitan de lous dus layrous , Moun Diù, d'un cot d'èl amourous, Bejèt sa may bien desoulado.

Coumo fasio soun testomen, Aqui la tratèt tendromen De fenno que l'amour surpasso ; Diguèt à Jean de la garda £ que li cedabo sa plaço Perço qu'anabo deceda.

Coumo aquel mirai de pati^nço Abio lou cors talomen set Qu'alabe la set li fusquèt Lou principal de sa souifrenço.

Poèmes 115

Qu'à sa force toute divine Il fallut de Taide en montant.

Pour de la force, il n'avait brique**, Il ëtait moit quoique debout Bien avant qu'il n'eût vu surtout La bonne œuvre de Véronique ; Plusieurs fois il était tombé Avant qu'il ne fût arrivé A boii^ la fin du calice Qu'à lui l'ange avait présenté , Pour achever le sacrifice Que l'enfer avait inventé.

Et dans ce lieu , sans plus attendre , Cet agneau si plein de douceur.

Afin de sauver tout pécheur, Sur la croix se voulut étendre , Pour avoir les pieds et les mains Cloués, il courut néanmoins Se livrer comme un vrai coupable, Voulant si bien nous racheter, Que là, tout son sang adorable Pour nous acheva de couler.

Lorsque la Croix fut élevée

Juste au milieu de ces deux gueux ,

Jésus, d'un co^p d'oeil amoureux,

Vit sa mère bien désolée.

Comme il faisait son testament ,

lUla traita bien tendrement

De femme que l'amour surpasse ;

Il dit à Jean de la garder.

Qu'il voulait lui céder sa place

Parce qu'il allait décéder.

Et ce miroir de patience Avait le corps si desséché , Que la soif fut plus de moitié Dans sa trop affreuse soui][rance.

116 Ai'iiaud Daubasse

Balhoun en d'aquel rey del Cèl De binagre dambe de fèl ; En d'aquelo bouco sacrado Qu'a dounat la sourço à las founs^ L*aygo li fusquèt refusado Dins sas milhounos abesouns.

Coumo soun pay Tabandounabo , Dedins Teccès de sa doulou , E qu'a j es proumes al layrou Cent cots may que nou meritabo , Après acos preguèt per touts Lous que l'abion boutât en crouts , Jusqu'à tant que res pus nou resto ; Coumo tout fusquèt accounplit , Aquel grand Diù bayssèt la testo E sul moumen randèt l'esprit.

Quand sa passiù sièt acabado, Qu'ajët dit : Tout es counsoumat !

Lou demoun fusquèt assoumat , La porto del Cèl alandado.

Lous Jousiùs*®, après soun trépas, Nou ne se countenteroun pas De y abe doustado la bito , Car après acos un souldat , Dambe uno lanço tout de suito Li durbiguèt soun sen constat.

D'aquel grand Diù gu'al Cèl repaùso , D'aquel rey tan gran e tan for, Tout fuguèt sansible à sa mort , Hors dé nous-aùs qu'en sèn la caùso :

Peyros e rocs furoun fenduts, Lou soulel rescoundèt sas luts , La luno n'esclayrabo gouto , La terro tramblèt grandomen , Del temple se fendèt la bouto , Quand mourit per nous soulomen.

Poèmes

L'on offrit à ce roi du Ciel Du vinaigre mêlé de fiel.

Donc, à cette bouche ^crée Qui fit le$ fontaines Jaillir, Jusqu'à Teau lui fut refusée , Malgré son plus ardent désir.

Voyant l'abandon de son père , 11 eut un accès de douleur.

Il avait promis au voleur Cent fois plus qu'il n'aurait dû faire ; Ensuite il pria plusieurs fois Pour ceux qui l'avaient mis en croix Afin qu'il n'en restât plus trace ; Et comme alors tout s'accomplit, On vit ce Dieu, la tête basse, A ce moment rendre l'esprit.

Quand sa passion fut finie ,

Qu'il eût dit : « Tout est consommé ! »

Le noir démon fut assommé ,

Le Ciel fut ouvert à la vie.

Mais les Juifs après son trépas ,

Oh ! ne se contentèrent pas

D'avoir ravi cette existence ;

Car bientôt après un soldat

Le frappa d'un coup de sa lance

Au côté, comme un scélérat.

Du Dieu qui dans le Ciel repose , De ce roi si grand et si fort , Tout fut très sensible à sa mort , Excepté nous , l'unique cause :

Pierres et rocs furent fendus , Les rayons du soleil perdus , Et la lune n'éclairait goutte , La terre fortement trembla , Du temple se fendit la voûte , Lorsque pour nous il expira.

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