EXTRAIT
DE l'avertissement DE l'ÉDITEUR
(l'abbé tailué)
Arnaud Daubasse , auteur des poésies que nous donnons enfin au public, est un de ces phénomènes que la Nature produit rarement; plutôt pour étonner la Terre, .que pour faire voir de quels miracles elle est capable, quand elle veut être prodigue. Il semble qu'elle ait eu besoin de la durée de tous les siècles écoulés pour se préparer à nous donner, au milieu du seizième, Arnaud Daubasse. Ce grand homme naquit à Moissac, sur le Tarn, d'une famille que la fortune avait pris plaisir d'oublier. Elle avait été si rigoureuse à son égard, qu'elle l'avait mis dans l'impossibilité de donner au jeune Daubasse les premiers principes de l'éducation la plus commune. Il vécut et mourut sans avoir su lire , ni écrire ; s'il eût reçu l'éducation des Racine et des Voltaire , la nature eût tiré moins de gloire de son chef-d'œuvre.
Le grand nombre de poésies de Daubasse qui ont passé jusqu'à nous sont composées dans l'idiome du pays. Qui pourra les bien comprendre trouvera peut-être qu'elles ne sont pas les moins belles. Il ne pourra s'empêchef d'admirer celles qu'il a hasardées dans le langage français. On trouvera toujours admirable qu'un homme , qui n'avait jamais su lire, ait pu posséder la langue française avec autant de perfection et la parler avec une pureté que le gros des personnes élevées dans les belles-lettres devraient envier.
Ses pièces fugitives sont consacrées , les unes à la louange , et les autres à la satire , selon que les occasions se présentaient de louer ou de blâmer. Fontenelle, dans ses poésies légères, n'a pas loué plus finement, ni Rousseau mieux déchiré dans ses épigrammes. Tout ce qu'il traitait , il le faisait toujours en homme supérieur à sa matière. Ne sachant point lire, il n'était guère possible de préparer ses matériaux. Ses poésies les plus courtes ont toutes été des mjjromptus.
250 Arnaud Daubasse
EPITRE DE LIÉDITEUR
(l'abbé tailhé) A VILLENEUVE SA PATRIE
toi ! que mon amour n'a cessé de chérir.
Et que je chérirai jusqu'au dernier soupir ; Berceau de mes aïeux , de qui je tiens la vie , Du recueil de ces vers , que mon cœur te dédie , Daigne bénignement accueillir le tnbut.
Dans tout ce que je fais, je n'ai point d'autre but Que celui d'honorer les mânes d'un grand homme A qui l'antique Grèce et la célèbre Rome Eussent avec respect élevé des autels.
Daubasse , confondu parmi tous ces mortels Dont la funèbre tombe absorbe la mémoire , Eût dû , depuis longtemps , occuper dans l'histoire Une place d'élite au-dessus des Boileau , Des Gresset, des Racine, et même des Rousseau. Des beaux vers , mieux qu'eux tous il avait le génie , Et mieux que tous encor la force et l'énergie. Les rimes , sous sa main , se façonnaient d'abord , Et les vers lui naissaient sans faire aucun effort. Telle que d'un rocher s'écoule une fontaine , Telle que de sa source échappe l'hippocrène ; Chez Daubasse , tel fut , dans ses travaux divers , L'art plus que précieux de composer ses vers. Boileau sans Juvénal , et Rousseau sans Horace , N'eussent jamais été ce que devint Daubasse.
Ces modèles parfaits qu'ils avaient sous les yeux Les aidaient à former leurs vers harmonieux.
Je doute même encor qu'avec toutes leurs veilles Aucun ait de Daubasse égalé les merveilles.
D'où vient donc. Citoyens, qu'autant d'aussi beaux vers Ont resté si longtemps cachés à Tunivers ?
Appendice 251
Pourquoi ce long oubli , pourquoi l'indifférence Pour un concitoyen qu'eût admiré la France ?
Quand nous avons chez nous de quoi nous illustrer, Pourquoi d'un grand honneur plus longtemps nous frustrer ? Pourquoi ne pas tirer d'une antique poussière , Des vers qu'eût applaudis la muse de Voltaire ?
Bientôt il paraîtra ce recueil désiré
Que réclame à grands cris tout Français éclairé ;
Notre ville, ignorée aux rives du Permesse,
Y viendra figurer à côté de Lutèce.
Quand Toulouse dira qu'elle a son Goudouli ,
Villeneuve et Moissac, sorties de l'oubli,
Montreront en vainqueurs leur immortel Daubasse
Brillant comme un soleil aux fêtes du Parnasse.
Puissent nos jeunes gens, par cet exemple instruits,
De l'étude et des mœurs bien connaître le prix.
A quoi peut leur servir cette vie immorale
Que leur oisiveté doit rendre si fatale ?
Est-ce donc un état que d'être Muscadin ;
De battre le pavé du soir jusqu'au matin ?
A quoi peut profiter leur pénible existence ,
Qu'à nourrir des travers la coupable licence ?
Qu'à se nuire à soi7même, à pervertir les mœurs,
A hâter de la mort les précoces douleurs.
Et toi qui vis le Tarn serpentant sur ses rives ,
Rouler plus lentement ses ondes fugitives
Pour pouvoir contempler l'homme obscur et fameux '
Qui doit nous illustrer bien mieux que nos aïeux.
Moissac, par indivis partage notre gloire,
Nous avons tous le droit de vivre dans l'histoire.
Tu lui donnas le jour, il vécut parmi nous.
Ces deux titres sont beaux ; soyons tous deux jaloux.
De notre honneur commun jouissons en vrais frères,
Comme on jouit de l'air sous tous les hémisphères.
Votre très dévoué Frère et Concitoyen.