Tome Xf. Hi.ll. anc
contraire à la vertu et à tes véritables intérêts, pendant qu'un tel, qui l'a faite, s'est absolument décrié, que cet autre, par ses débauclies, a ruiné son bien et sa santé ( et c'était ici que venait le coup de satire ) ? S'il voulait au contraire le porter à faire quelque bonne action, il lui citait quelqu'un qui l'avait faite avec succès; et il choisissait toujours les principaux d'entre les sénateurs et les plus gens de bien.
Cette manière d'instruire les jeunes gens a son utilité, pourvu qu'elle ne dégénère point en médisance et en satire. Les exemples ^ font bien plus d'impression sur l'esprit que tous les discours et toutes les moralités. C'est aussi de cette sorte que Déméa instruit son A.ct. 3,sc.3. fils dans les Adelphes de Térence.
Nihil praetermitto, consiiefacio. Denique Inspicere tanquàm in spéculum in vitas omnium Jubeo , atque ex aliis sumere exemplum sibi. Hoc facito , et hoc fugito , etc.
« Je n'oublie rien, je l'accoutume peu à peu à la vertu. « Enfin je l'oblige à regarder, comme dans un miroir, « dans la vie des autres , et à apprendre par leur exemple « à faire le bien, et à fuir le mal.
Si l'on en croit Horace , c'est à ces instructions paternelles, reçues avec attention et docilité, qu'il était redevable de se voir exempt de grands défauts.
Ex hoc ego sanus ab illis Perniciem quaecumque lerunt, mediocribns , et queis Ignoscas, vitiis teneor.
Mais c'est aussi à ces mêmes leçons qu'il attribue, soit
I « Longum iter est per prœcepta , brève et eflicax pei exempla. » ( Sek. Lib. I, Epis t. 6.)
SCIENCF.S ET ARTS. 83
par plaisanterie ou autrement, le goût satirique qui lui resta toute sa vie.
Il ne pouvait se lasser d'admirer son bonheur d'avoir l. i , sat. 6. eu un tel père, et il en parle avec une reconnaissance qu'on ne peut assez estimer. « Jamais je n'aurai honte « d'un si bon père tant que je saurai penser. Jamais je ce ne suivrai l'exemple de la plupart des gens, qui, « pour excuser la bassesse de leur naissance , ont soin « d'observer que, s'ils n'ont pas eu des pères illustres, a cela ne vient point de leur choix. Je parle et pense « bien autrement; car, si la nature nous permettait « de recommencer notre vie depuis un certain nombre « d'années , et qu'elle nous donnât la liberté de choisir « les pères de qui nous voudrions naître, je laisserais . « chacun choisir au gré de sa vanité; mais, pour moi, « content de ceux que j'ai, je n'en irais point prendre « au milieu des faisceaux , ni sur les sièges curules. »
Nil me pœniteat saniim patris hujus; coque
Non , ut maj^'na dolo factum negat esse sito pars ,
Quod non ingenuos habeat clarosque parentes,
Sic me defendam. Longé mca discrepat istis
Et \'ox et ratio. Nam , si natura juberet
A certis annis îevum renieare peractum,
Atque alios légère ; ad fastum quoscumque parentes
Optaret sibi quisquc : meis contentus, honestos
Fascibus et sellis nollem niihi sumere.
Il faut avouer qu'il y a bien de la bassesse d'esprit à rougir de celle de sa naissance. On a remarqué sans doute que la plupart des illustres écrivains que j'ai cités jusqu'ici étaient d'une condition obscure, et que beaucoup même avaient été esclaves. Est-il jamais tombé dans l'esprit d'aucun homme sensé d'en faire pour
cela moins de cas? La noblesse, les richesses, les grandes places peuvent - elles entrer en comparaison avec les talents de l'esprit, et sont -elles toujours une preuve du mérite?
An m 335q Quand Horace fut arrivé à l'âge d'environ dix-neuf ans, son père l'envoya étudier à Athènes : car il ne le laissa aller et ne le voulut perdre de vue que quand il fut en âge de se conduire lui-même et de se préserver de la corruption qui régnait alors. Il avait été instruit à Rome dans l'étude des belles-lettres, et s'y était formé le goiit principalement par la lecture d'Homère. H passa à des connaissances plus élevées dans la Grèce , et s'attacha à l'étude de la philosophie. Il paraît que cette étude lui plaisait beaucoup , et il regretta fort de quitter plus tôt qu'il n'aurait souhaité un séjour si agréable. Brutus, passant par Athènes pour aller en Macédoine, emmena avec lui plusieurs jeunes gens, au nombre desquels était Horace. Il le fît tribun des soldats. Horace avait demeuré à Athènes quatre ou cinq ans.
Roraae nutriri mihi contigit , atque doceri Iratus Gralis quanu'im nocuisset Acliilles. Adjecere bonae paulô plus artis Athen*, Scilicet ut possem curvo dignoscere rectum , Atque iuter sylvas Academi quaerere verum. Dura sed emovere loco me tempora grato, Civilisque rudem belli tulit œstiis in arma , Caesaris Augusti non responsura lac'ertis.
Un an après se donna la bataille dePhilippes, où notre jeune poète, qui n'était pas né pour les armes, ne fit pas preuve aussi de bravoure, ayant pris la
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fuite, et abandonné son bouclier, comme il l'avoue lui-même.
Tecum Philippos et celerem fugam L.2,od.7.
Sensi, lelictà non beuè pannulâ.
Horace, à son retour, ne fut pas long-temps sans être connu de Mécène. Ce fut le bon Virgile, car c'est ainsi qu'il l'appelle, optimm Firgilius , qui le premier parla à son patron de ce mérite naissant. Varius ensuite vint à l'appui et le seconda. Horace fut mandé. Quand il parut devant Mécène, le respect pour un seigneur si puissant, et la timidité qui lui était naturelle, lui lièrent si bien la langue, qu'il ne parla que fort peu, et à paroles entrecoupées. Mécène lui répondit en peu de mots, comme c'est la coutume des grands, après quoi Horace se retira. Neuf mois se passèrent sans qu'il entendît parler de rien , et sans que de son coté il se donnât aucun mouvement. On aurait pu croire que Mécène, peu content de ce premier abord, qui n'avait pas, ce me semble, montré un homme fort spirituel , ne songeait plus à Horace. Quand cet espace fut écoulé, il le rappela , et le mit au nombre de ses amis : ce sont les termes d'Horace; et depuis ce temps -là il fut admis à une intime familiarité.
NuUa etenim mihi te fors obtulit. Optimus olim L. i , sat. 6.
\irgilius, post hune Varias, dixere quid essem.
Ut veni coram, singultim pauca locutus,
(Infans namque pudor prohibebat plura piofari; )
TVon ego me , etc.
Sed quod eram, flarro. Respondes, ut tuus est mos,
Pauca. Abeo : et rcvocas nono post mense, jubesque
Esse in amicoruin numéro.
86 HISTOIRE ANCIEIVNE.
Nos manières ne souffriraient pas qu'un homme de lettres, à peine connu encore, se dît ami d'un aussi grand seigneur qu'était Mécène. Il y avait chez ces anciens plus de simplicité , mais en même temps plus de noblesse et de grandeur. La langue latine, qui était née dans le sein de la liberté, n'avait rien de servile et n'admettait aucun de ces compliments dont la nôtre est pleine '.jubés esse in amicorum numéro.
Mais ce que j'admire ici , c'est le généreux procédé de Virgile. Il connaissait le mérite du jeune poète. Il lui voyait un génie propre à réussir à la cour, comme l'événement le fît bien voir. Il pouvait craindre de se donner en sa personne un rival dangereux , qui , partageant d'abord avec lui la faveur de leur commun protecteur, pourrait bien ensuite le supplanter entièrement. Virgile n'eut aucune de ces pensées, qui ne conviennent qu'à une ame basse, et qu'il aurait cru avec raison injurieuses à son ami , et encore plus à Mécène : car il n'en était pas de la maison de ce favori comme de celles de la plupart des grands seigneurs et des ministres, où chacun ne songe qu'à ses propres intérêts, où le mérite des autres fait ombrage, où tout se conduit par cabale et par de sourdes menées , où la bonne foi et l'honneur sont peu connus, et où souvent les plus noirs desseins sont cachés sous les dehors de l'amitié la plus affectueuse. Ce n'est pas ainsi, disait Horace à un homme qui lui promettait, pour peu qu'il voulut lui donner d'accès auprès de Mécène , qu'il le mettrait en état de supplanter bientôt tous les autres : « Ce n'est pas ainsi que l'or^ vit chez Mécène. Il ce n'y a jamais eu de maison plus intègre que la sienne, c( ni plus éloignée de toute cabale et de toute intrigue.
« Là un plus riche ou un plus savant ne fait ni tort « ni ombrage aux autres. Chacun a sa place et en est « content. »
Non isto vivimus illic, l. i.sat. 9.
Quo tu rere , modo. Domus hâc nec purioi- uUa est , Nec magis his aliéna inalis. Nil niî officit unquàm, Ditior hic, aut est quia doctior. Est locus iinicuique suus.
Mécène, dès les commencements, rendit d'utiles services à Horace auprès du prince, contre lequel il avait porté les armes dans l'armée de Brutus. II obtint son pardon, et lui fit restituer ses revenus qui avaient été confisqués. Depuis ce temps - là Horace commença à entrer dans la familiarité de Mécène, et à être admis dans sa confidence et dans ses plaisirs. Il l'accompagna dans le voyage qu'il fit à Brunduse, comme il paraît par la satire cinquième du premier livre.
La réputation et le crédit d'Horace augmentaient tous les jours par les pièces de poésie qu'il publiait, tant sur les victoires d'Auguste que sur des événements particuliers, et sur d'autres matières différentes, soit odes, ou satires, ou épîtres.
Le poète Quintilius Varus, parent de Virgile, étant mort, Horace tâche de consoler son ami par l'ode vingt-quatrième du livre premier.
Erj^o Quintilium pcrpctuus sopor Ur^et! cui pudor, et justitiai soror, Incorrupta fides, nudaque Veritas,
Quandô uUum invcnient pareni.^ ' Multis ille quideni flebilis occidit, NuUi flebilior quàm tibi, Virgili.
88 lllSTUlIlJi ANCIENNE.
Tii fViistià pins, heu ! non ita creditiim Poscis Quintilium deos.
Quand Virgile lui-même partit pour la Grèce, clans le dessein d'employer le repos qu'il y allait chercher pour revoir son Enéide, et y mettre la dernière main, Horace composa à l'occasion de ce voyage une ode pleine de vœux , qui malheureusement ne furent pas exaucés.
C'est la troisième du premier livre.
Sic te , diva potens Cypi'i ,^
Sic fratres Helenaj, lucida sidéra, Ventoiumque i-egat pater,
Obstrictis aliis , praeter lapyga , Navis, quae tibi creditum
Debes Virgilium : finibus atticis Reddas incolumem , precor ,
Et serves animae dimidium mex.
On peut juger de la tendre amitié de Mécène pour Horace par ce peu de mots qu'il écrivit à Auguste dans son testament : Je vous conjure de vous soutenir d'Horace comme de moi-même. Auguste lui offrit la charge de secrétaire du cabinet , et écrivit pour cet effet à Mécène de cette manière: Jusquici je nai eu besoin de personne pour écrire mes lettres a mes amis; mais aujourd'hui que je me vois accablé d'affaires et infirme ., je souhaite que vous m'ameniez notre Horace. Il passera de votre table a la mienne V, et il
' Le texte porte : veniet igititr point de la maison de Mécène , et ,
ab ista parasitica mensa ad hane par conséquent , n'avait point droit
regiam. « Il passera de votre table , de manger à sa table. Le mot de
« où il n'est que parasite , à cette parasite est déshonorant dans notre
•< table royale. » La plaisanterie d' Au- langue, guste roule sur ce qu'Horace n'était
m aidera a faire mes lettres. Horace, qui aimait fort sa liberté, ne crut pas devoir accepter une offre si honorable, mais qui l'aurait fort gêné, et s'excusa sur ses infirmités vraies ou supposées. Le prince ne fut nullement choqué du refus qu'Horace fit de cette charge, et n'en fut pas moins de ses amis. Quelque temps après il lui écrivit en ces termes : Usez-en a mon égard avec liberté ^ , comme si vous étiez mon commensal; cette qualité vous en donne le droit. Vous savez bien que je voulais que vous vécussiez avec moi de cette manière, si votre santé Veut permis.
Combien de réflexions ce récit nous fournirait sur la bonté d'Auguste, sur la franchise d'Horace, sur la douceur du commerce qui régnait alors dans la société, sur la différence des mœurs anciennes avec les nôtres ! Un secrétaire du cabinet à table avec un empereur! Un poète qui refuse cet honneur sans que l'empereur s'en trouve offensé!
Horace ne se plaisait qu'à ses maisons de campagne, soit dans le pays de Sabine, soit à Tivoli; où, libre de soins et d'inquiétudes, il goûtait dans une agréable retraite toute la douceur du repos, unique objet de ses vœux.
O rus quandô ego te aspiciain ! quandôque licebit Nunc veteriim libris, lumc somno et inertibus horis Ducere sollicitae jucnnda oblivia vitae!
La cour, qui plaît tant aux ambitieux, n'était pour lui qu'un exil et une prison. Il ne comptait vivre et
' « Sume tibi allquid jun's apud ris, quoniam id usùs milii tecum me, tanquàm si convictor mihi fue- esse volui , si per valetudinem tuam lis. Rectè enim et non temerè fece- fieii posset. » (Sueton. in Vita f'irg.)
QO HISTOIRE ANCIENNE.
respirer que quand il retournait à sa chère campagne, où il se trouvait plus heureux que tous les rois de la terre.
Vivo et regno, simul ista reliqui, Quse vos ad cœlum effertis clamore secundo.
AN.M.3()y7. Il mourut SOUS le consulat de C. Marcius Censo- ^'" ' ■'■ rinus et de C. Asinius Gallus, âgé de cinquante -sept ans, après avoir nommé Auguste son héritier devant des témoins , la violence de son mal ne lui ayant pas donné le temps de signer son testament. Il fut enterré à l'extrémité des Esquilies, joignant le tombeau de Mécène, qui était mort la même année peu de temps avant lui. Il avait toujours souhaité de ne lui pas survivre, et semblait môme s'y être engagé par un serment.
M ^ jjj ^^ T Ah ! te nicai si partem anima; rapit
Maturior vis , quid moror altéra , Nec canis aequè, ncc siipcrstes Integer ? lUe dies utranique Ducct ruinam. Non ego peiTidum Dixi sacramentum. Ibimus, ibimus, Utcumque praecedes, supremum Carpere iter comités parali.
1 Les ouvrages d'Horace se réduisent à ses odes, ses
satires et ses épîtres, et à l'art poétique.
J'ai parlé de ses odes, et en ai marqué le caractère en les comparant avec celles de Pindare.
Les satires et les épîtres me paraissent d'un prix infini. Elles n'ont rien au -dehors qui avertisse, rien qui frappe. C'est pour l'ordinaire une pure prose mise
en vers, et même (léniiée de tout l'éclat et de toute la douceur de riiarnionie poétique. Ce n'est pas qu'Horace ne pût faire de très - beaux vers. L'endroit oii il s'excuse sur son incapacité d'écrire les grandes actions d'Auguste ne montre - 1 - il pas combien il en était capable?
Cupidum , palei' optime , vires Deficiunt. Neque enim quivis horrcntia pilis Agmina, nec fractâ pereuntes cuspide Gallos, Aut labentis equo describat vulnera Parthi.
Y a-t-il dans aucun poète une description plus élégante, plus expressive, plus énergique, et qui peigne un fait avec des couleurs plus vives que celle du repas que donne le rat de campagne au rat de ville ?
Olim Rusticus urbanuni murem mus païq^ere fertur Accepisse cavo, vetercm vêtus hospcs amicum : Asper, et attcntus quaîsitis ; ut tanien arctum Solveret hospitiis animum. Quid niulta? Neque illi Sepositi ciceris , nec longœ invidit avenai : Aridum et ore ferens acinuni , seinesaque lardi Trusta dédit, cupiens varia fastidia cœnâ Vincere tangentis malè singula dente siiperbo.
Le reste de la fable est du même goût.
Cette élégance, cet agrément, cette vivacité d'expressions et d'images, ne se trouvent point (je dis pour l'ordinaire) ni dans les satires, ni dans les épîtres. Qu'est-ce donc qui en rend la lecture si intéressante? C'est la délicatesse , l'urbanité , la raillerie fine , la manière aisée , qui y régnent : c'est un certain tour de naïveté , de simplicité , de vérité : c'est cette négligence