PHÈDRE
Phèdre, natif de Thrace , et affranchi d'Auguste, écrivait sous Tibère. Nous avons de cet auteur cinq livres de fables en vers iambes, à qui il a donné luimême le nom de Fables d'Esope, parce qu'il s'est proposé pour modèle ce premier inventeur, et qu'il en a même souvent emprunté le sujet de ses fables.
^Esopus auctor quam materiam rcpperit, Prolo" 1 i
Hanc ego polivi versibiis scnariis.
Il déclare, dès le commencement de son ouvrage, que ce petit livre a deux avantages , qui sont d'amuser et d'égayer le lecteur, et de plus, de lui fournir de sages conseils pour la conduite de la vie.
Duplex lihelli dos est , quôd risum niovet , Et qnôd priulenti vitam consilio monet.
En effet, outre que les matières de cet ouvrage, oii Ton fait parler les bêtes et même les arbres, et oii on leur donne de l'esprit, sont par elles-mêmes réjouissantes , la manière dont elles sont traitées a tout l'agrément et toute l'élégance possibles ; en sorte que Ion peut dire que Phèdre a employé dans ses fables le langage de la nature même, tant le style en est simple et naïf, et cependant plein d'esprit et de délicatesse.
Elles ne sont pas moins estimables par rapport aux avis sensés et à la solide morale qu'elles renferment. J'ai marqué ailleurs, en parlant d'Esope , combien cette
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manière d'instruire était en honneur et en usage chez les anciens , et le cas que les plus savants hommes en faisaient. Quand nous ne considérerions ces fables que par l'utilité dont elles peuvent être pour l'éducation des enfants, à qui, sous l'écorce d'un récit divertissant, elles commencent déjà à proposer des principes de probité et de sagesse , elles devraient nous paraître d'ini grand mérite. Mais Phèdre a porté ses vues plus loin : il n'y a aucun âge, aucune condition, qui n'y puisse trouver d'excellentes maximes pour la conduite de la vie. Comme les vertus y sont partout mises en honneur et comblées de louanges, les crimes aussi, comme finjustice, la calomnie, la violence, y sont représentés sous de vives mais d'affreuses couleurs , qui leur attirent le mépris, la haine et la détestation publique. Et c'est sans doute ce qui anima contre lui Séjan, et l'exposa à un extrême danger sous ce ministre ennemi de tout mérite et de toute vertu. Phèdre n'en marque ni la cause, ni aucune circonstance particulière, ni l'issue. Il se plaint seulement que toutes les formalités de justice sont violées à son égard, ayant pour accusateur, pour témoin, pour juge, Séjan lui-même, qui était son ennemi déclaré.
In Proloff Quôd si accusator alius Scjauo foret,
lib. 3. Si tcstis alius , judex alius denique ,
Dignum faterer esse me tantis malis.
11 y a beaucoup d'apparence que cet indigne favori , qui abusait insolemment de la confiance de son maître , se trouva choqué de quelques portraits désavantageux tracés dans ces fables, qui pouvaient le regarder; mais comme ils étaient sans nom, s'en faire l'application soi-
même, c'était se reconnaître ou du moins se sentir coupable, Phèdre ayant pu n'avoir en vue que de décrire en général les vices des hommes, ainsi qui! le déclare expressément.
Suspicione si quis evrabit suà ,
Et rapiet ad se quod crit commune omnium ,
Stultè nudabit aiiimi couscientiam.
Huic excusatum me velim nihilominùs.
Neque enim iiotare singulos mens est milii ,
Verùm ipsam vitam et mores hominum ostendere.
On ne sait ni le temps, ni le lieu, ni aucune particularité de sa mort. On croit qu'il a survécu à Séjan, qui mourut la dix-huitième année de l'empire de Tibère.
Phèdre se rend un témoignage bien honoralde en déclarant qu'il avait arraché de son cœur toute envie d'amasser :
Quamvis in ipsa natus penè sim scholà , Guraraque habendi penitùs corde eiaserim.
lu i)rolog.
Ub. 3.
Ibid.
Il ne paraît pas aussi indifférent ni aussi désintéressé par rapport aux louanges, et il parle assez volontiers de son propre mérite. Il était grand en effet, et nous n'avons rien dans toute l'antiquité de plus accompli que ses fables, j'entends dans le genre simple et naturel.
Il est surprenant qu'avec tout ce mérite Phèdre ait été si peu connu et si peu célébré par les anciens auteurs. Il n'y en a que deux qui en aient parlé, Martial ^ib. 3, et Aviénus : encore doute-t-on que le vers oii le pre- '^i"S'"- =^o mier nomme Phèdre regarde le notre, Casaubon , qui était si docte , n'apprit qu'il y avait un Phèdre au monde
de Ludirra dictionc.
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que par rédition qu'en donna à Troyes Pierre Pithou, en 1 596. Celui-ci en envoya un exemplaire au P. Sirmond, qui était alors à Rome. Ce jésuite le montra aux savants de Rome, et ils jugèrent d'abord que c'était un livre supposé; mais, l'ayant examiné de plus près, ils changèrent de sentiment, et crurent y rencontrer inTractatu 1^^ caractèrcs du siècle d'Auguste. Le P. Vavasseur raconte cette petite aventure avec son élégance ordinaire.
M. de La Fontaine, qui a porté dans notre langue ce genre d'écrire à sa souveraine perfection , en marchant sur les traces de Phèdre, a pourtant suivi inie route toute différente. Soit qu'il n'ait pas cru la langue française susceptible de cette heureuse simplicité, qui, dans l'auteur latin, charme et enlève tous les esprits de bon goût; soit qu'il ne se soit pas lui-même trouvé propre à ce génie d'écrire, il s'est fait un style tout particulier, dont la langue latine n'est peut-être point non plus capable, et qui, sans être moins naïf et moins naturel, est plus égayé, plus orné, plus libre, plus rempli de grâces , mais de grâces qui n'ont rien de fastueux ni d'affecté , qui ne font que rendre le fond des choses plus gai et plus amusant.
On en peut dire autant, ce me semble, par rapport à Térence et à Molière. Ils excellent tous deux dans leur genre, et ont porté la comédie au plus haut point de perfection peut-être oii elle puisse arriver. Mais ce genre est tout différent : ïérence l'emporte sur Molière pour la pureté, la délicatesse, l'élégance du langage; d'un autre côté , notre poète est infiniment au-dessus de Térence pour la conduite et l'intrigue des pièces de théâtre, ce qui en fait une des principales beautés, et
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surtout pour la justesse et la variété des caractères. Il a parfaitement rempli le précepte que donne Horace aux poètes qui veulent réussir dans ce genre d'écrire, qui est de peindre d'après nature les mœurs et les inclinations des hommes, auxquelles la différence d'âge et de condition apporte de grands changements.
jEtatis cnjusque notandi sunt tibi mores, Horat. in
Mobilibusque dccor naUiris dandus et annls. ^ r^^ ^l"^}'
§ III. Troisième âge de la poésie latine.
J'ai déjà dit que ce troisième âge de la poésie latine t^ommençait vers le milieu du règne de Tibère. Quelques-uns des poètes que je citerai d'abord pourraient être rangés parmi ceux du bon siècle, dont ils sont fort proches pour le temps et pour le mérite. On croit pourtant y remarquer quelque différence.