Tome XI. IHst. aiir. o
l8 HISTOIRE ANCIENNE.
Hcrod.i. 4, de poésie. On débitait de lui des fables de la dernière '^^'' ' absurdité, auxquelles il paraît qu'Hérodote même n'ajoutait pas foi. Il se contente de dire que ce barbare avait porté une flècbe par tout le monde, et qu'il ne
lamb. in vit. mangeait rien. lamblique va plus loin, et prétend qu'Abaris était porté sur sa flèche au travers de l'air, et qu'il passait ainsi les rivières, les mers, et les lieux les plus inaccessibles , sans être arrêté par aucun obstacle. On dit qu'à l'occasion d'une grande peste qui ravageait le pays des Hyperboréens, il fut député à Athènes pa^' ces peuples.
An. M. 3676. Chérile. Il y a eu plusieurs poètes de ce nom. Je parle ici de celui ^ qui , malgré la grossièreté de ses vers sans goût et sans beauté, ne laissa pas d'être estimé et chéri d'Alexandre, de qui il reçut une aussi grande récompense que s'il avait été un excellent poète. En quoi ce prince, comme le remarque Horace, marquait bien peu de goût , lui qui d'ailleurs était si délicat en fait de peinture et de sculpture , qu'il avait défendu par un édit à tout autre peintre qu'Apelle de le peindre, et à tout autre statuaire que Lysippe de le tirer en airain. Sylla, chez les Romains, en usa aussi libéralement mais plus prudemment qu'Alexandre à l'égard d'un poète qui lui avait présenté des vers pitoyables. Il
' Gratus Alexandre régi magno fuit ille
Cliœrilus, incultis qui versibus et malè natis Rettulit acceptes, regale numistna, Piiilippos. Idem rex ille, poeina Qui tam ridiculum tam carè prodigus émit , Edicto vetuit ne quis se, praeter Apellem , Pingeret , aut alius Lysippo duceret aera Fortis Alexandri vultum simulautia.
( HoRAT. epist. I , lib. 2 [ 249 sq. ]. )
SCUlNCES et arts. 1()
lui fit donner une récompense % à condition qu'il ne ferait plus jamais de vers : condition bien dure pour un mauvais poète , mais fondée en raison.
Aratus. 11 était de Soles, ville de Cilicie. Il a com- an.m.3i32. posé un poëme ^ fort estimé des savants sur l'astronomie ; c'est Cicéron qui lui rend ce témoignage : cet ouvrage est parvenu jusqu'à nous. Quintilien en parle moins favorablement. La matière ^ qu'il traitait, fort abstraite et froide par elle-même, ne lui a pas permis d'en relever la sécheresse et la monotonie par une agréable variété, ni d'y jeter du feu et de la vivacité par des passions et des harangues. Mais il a tiré de son sujet tout ce qu'on en pouvait attendre , et il l'avait choisi conforme à ses forces. Cicéron, à l'âge de dixsept ans, avait traduft le poëme d'Aratus en vers latins : il nous en reste beaucoup de morceaux dans le traité de la nature des dieux.
Apollojne de Rhodes a composé un poëme sur l'ex- an.m.s-sg. pédition des Argonautes : ArgonaïUica.
Il était d'Alexandrie , et avait succédé à Eratosthène dans la garde de la fameuse bibliothèque, sous Ptolémée Evergète. Mais comme il se vit maltraité par les autres poètes , qui le chargeaient de calomnies , il se retira à Rhodes, où il passa le reste de ses jours. C'est ce qui lui a fait donner le surnom de Rhodien.
EuPHORioiN de Chalcis. Antiochus-le-Grand lui confia
An. M. 3756.
' " Jussit ei prceniium tribiii , sub Orat. lib. i , n. 69. )
ea conditione ne qui cl posteà scribe- ^ «Arati naateria motu caret, ut in
ret. » (Cic. /7ro ^rcA.^oe^a, n. 25.) qua nuUa varietas, nullus affectus,
^ « Constat inter doctos , homi- nulla persona , nulla cujusquam sit
nem ignarum astrologiœ , ornatissi- oratio. Sufïîcit tamen operi , ciii se
mis atque optimis versibus Aratum jiarem credidit. » (Id.lib. ro,c. r.) de rœlo stelb'sque dixisse. » (Id. de
20 HISTOIRi; ANCinVNE.
Kriog. ro, le soin de sa bibliotlièque. Virgile' en fait mention dans ses I>iicolif|ues.
an.m,3852. Nicandrk de Colophon dans l'Ionle, ou, selon d'autres, d'Etolie. Il florissait du temps d'Attale, dernier roi de Pergame. Il a composé des poëmes sur la médecine : 0/]pia/.à et A>.e^i'^ap[xax,a ; et quelques-uns aussi sur l'agriculture , que Virgile ^ a imités dans ses Géorgiques.
A^^M.3856. AiVTiPATER de Sidou. Cicéron nous apprend qu'il
orlt. u.'i'q4. ^vait un si grand talent et une si grande facilité pour la poésie , que sur-le-champ il faisait des vers hexamètres, ou de telle autre espèce qu'on voulait, sur \n\. Max. toutes les matières qui lui étaient proposées. Valère
l'iiu Vib. 7, Maxime et Pline rapportent qu'il avait régulièrement ''' '^^' la fièvre une seule fois chaque année, toujours au même jour, qui était celui de sa naissance , et qui fut aussi celui de sa mort.
An M 33i2 ^- Licinius Archias, pour qui Cicéron plaida. Il avait fait un poëme sur la guerre des Cimbres , et en avait commencé un sur le consulat de Cicéron. On a de lui quelques épigrammes dans l'Anthologie.
Marrob.i. 5, Parthénius Vivait dans le même temps. Il avait été ^' ''■ fait prisonnier dans la guerre contre Mithridate. Virgile l'eut pour maître dans la poésie grecque.
An.j.c. 362. Apollinaire , évêque de Laodicée en Syrie. Je ne le considère point ici comme évêque, mais comme un poète qui s'.est fort distingué par ses poésies chré-
I « Quid .'' Euphorioiiern tiansibi- lib. io,c. i.) mus .^ quem nJ^ probasset Virgilius, ^ «Quid.^ Nicandiura frustra se-
idem nunquàm certè conditorum cuti Macer atque Virgilius. » (Id.
chalcidico versu carminum fecisset ihid. ) in Bucolicis mentionem. » (Qdint.
tiennes. Julien l'Apostat avait défendu par un édit public à tous les maîtres d'enseigner aux enfants des chrétiens les auteurs profanes. Le prétexte de cet édit était qu'il ne convenait pas de les expliquer aux jeunes gens en les leur proposant comme de grands personnages, et de condamner en même temps leur religion. Mais les vrais motifs de cette défense étaient les grands avantages que les chrétiens tiraient des livres profanes pour comjjattre le paganisme. Cet édit excita les deux Apollinaires à composer divers ouvrages utiles à la religion.
Le père, dont il s'agit ici, qui était grammairien, écrivit en vers héroïques, et, à l'imitation d'Homère, l'histoire sainte jusqu'au règne de Saûl, en vingt-quatre livres, intitulés des lettres de l'alphabet grec. Il imita Ménandre par des comédies, Euripide par des tragédies , Pindare par des odes ; prenant des sujets de l'Ecriture sainte, et suivant le caractère et le style de chaque poëme , afin que les chrétiens se pussent passer des auteurs profanes pour apprendre les belles-lettres.
Le fils , qui était sophiste , c'est-à-dire rhéteur et philosophe , fit des dialogues à la manière de Platon , pour expliquer les évangiles et la doctrine des apôtres.
La persécution de Julien dura si peu, que les ouvrages des Apollinaires furent inutiles ; et l'on revint à la lecture des auteurs profanes. Aussi , de toutes leurs poésies, ne nous est -il resté que la paraphrase des psaumes composée par Apollinaire l'ancien , qui eut le malheur cîe donner dans des sentiments hétérodoxes sur Jésus-Christ. *
S. Grégoire de Nazianze, contemporain d'Apollinaire, composa aussi un grand nombre de vers de
toute espèce : Suidas les fait monter à trente mille. On n'en a conservé qu'une partie. Ils furent, pour la plupart, l'occupation et le fruit de sa retraite. Quoiqu'il fût pour-lors dans un âge fort avancé, on y trouve tout le feu et toute la vigueur que l'on pourrait souhaiter dans les ouvrages d'un jeune homme.
Dans la composition de ses poèmes , qui lui servait à lui-même d'amusement dans sa solitude , et de consolation dans ses maladies, il avait en vue les jeunes gens et ceux qui aimaient les belles-lettres. Pour les retirer des chansons et des poésies dangereuses, il voulait leur fournir un divertissement, non -seulement innocent, mais encore utile , et leur rendre la vérité agréable. Il y a lieu de croire aussi qu'une de ses vues avait été d'opposer des poésies où il n'y eût rien que d'exact et d'orthodoxe à celles d'Apollinaire, qui étaient mêlées de beaucoup d'opinions contraires à la foi.
C'était rappeler la poésie à son institution primitive que de la faire servir ainsi à la religion. Il ne traitait dans ses vers que des sujets de piété qui pussent animer, purifier, instruire, ou élever l'ame à Dieu. En y proposant aux chrétiens une saine doctrine, il en bannit toutes les ordures et toutes les folies de la fable; et il aurait cru profaner sa plume que de l'employer à faire revivre dans ses poésies les divinités païennes , que Jésus-Christ était venu abolir.
Voilà quels devraient être nos modèles. Je parle ici d'un saint qui avait toute la beauté, la vivacité, la solidité d'esprit qu'on peut imaginer. Il avait été instruit dans les belles-lettres par ce qu'il y -avait de plus habiles maîtres dans le paganisme. 11 avait lu avec un extrême soin tous les poètes anciens , et l'on en ren-
contre souvent des traces même dans ses ouvrages de prose. Mais, content d'y avoir pris le bon goût de ia poésie, et d'en avoir bien étudié et senti toute la finesse et toute la délicatesse, il n'a jamais employé dans les siennes aucune des divinités profanes ; et ce n'est que plusieurs siècles après, qu'elles ont été rappelées dans les poèmes. Ce qui était condamné et défendu dans ces beaux siècles de l'Eglise, doit-il maintenant nous être permis ? J'ai traité ailleurs ^ cette matière avec quelque étendue.
Pour l'honneur de la poésie et des poètes, je ne AN.j.c.420. dois pas omettre Eudocie, fille du sophiste Léonce, Athénien, laquelle, avant que d'être devenue chrétienne et d'avoir épousé l'empereur Théodose le jeune, s'appelait Athenaïs. Son père lui avait donné une excellente éducation , et l'avait rendue extrêmement habile. Elle joignait à une beauté de visage extraordinaire une beauté d'esprit encore plus grande. Elle fit un poème héroïque sur la victoire que son mari remporta contre les Perses ; elle composa beaucoup d'autres pièces sur des sujets pieux. On en doit fort regretter la perte.
Synésius, évêque de Ptolémaïde, était du même temps. Il ne nous reste de lui que dix hymnes.
J'ai passé sous silence plusieurs poètes dont il est parlé dans les auteurs , mais qui sont peu connus ; et je crains même d'en avoir rapporté encore un trop grand nombre de cette espèce.
Je vais maintenant parler des poètes tragiques et comiques. Mais, comme j'ai traité cette double matière
' Dans le premier tome du Truite des Études. [Tome I, page 367 suiv. de cette édition. ]
•lll HISTOIRE ANCIENNE.
avec assez tlétendue dans le troisième tome de cette histoire, je ne ferai presque ici que marquer le nom de ces poètes et le temps où ils ont vécu.
§ II. Des poètes tragiques.
An. M. 3408. Thespis ' est regardé comme l'inventeur de la tragédie. 11 est aisé de juger combien dans ces premiers temps elle était grossière et imparfaite. Il barbouillait de lie le visage de ses acteurs, et les promenait de village en village sur un tombereau, d'oii ils représen-
piut. iu So- taient leurs pièces. Il vivait du temps de Solon. Ce sage
loue, p. 95. , , . , . . ^ -, ,
législateur, assistant un jour a une de ces représentations , dit en frappant la terre avec sa canne : Je crains bien que ces fictions poétiques et ces mensonges ingénieux ne passent bientôt dans nos actes et dans nos contrats.
Ajî. m. 3jo8. Eschyle commença à perfectionner la tragédie et à la mettre en honneur ^. Il donna à ses acteurs un masque, un habit plus décent, une chaussure plus haute appelée cothurne, et leur construisit un petit théâtre. Son style est noble ^ ^ et même sublime; son élocution grande et élevée, souvent jusqu'à l'enflure.
piut.iuCim. Dans une dispute publique entre les poètes tragi- ^"^ ' ques, établie à l'occasion des os de Thésée que Cimon
1 Ignotum tragica; genus invenisse ^scbylus, et modicis inslravit piUpila
camœna; tignis,
Dicitur, et plaustris vexisse pocmata Et docuit inagnumcjue loijui , nitiqui'
Thespis , cothurDO.
Qua; canerent agerentque peruncli (Horat. ibid. [v. 279 ] )
faîcibns ora. . .
, „ j . - , ri. ^ « Tragœdias pnmus in lucem
( HoEAT. oe^rfepoef. [ V. 275. J j " »
,, ,, . TEschylus protiilit , sublimis , et cra-
2 Pûst hnnc personac pallxqae repertor J ^ ' ' o
honesta; vis , et graudiloquus , saepè usque ad
vitinm. » (Quint, lib. 10, cap. i.j
avait rapportés à Athènes, le prix fut adjugé à Sophocle. Eschyle eut une si grande douleur de voir un jeune poète venir lui enlever la gloire de primer sur le théâtre dont il était depuis long-temps en possession, qu'il ne put pas soutenir davantage le séjour d'Athènes. 11 en partit, et se retira en Sicile chez le roi Hiéron. Il y mourut d'une mort bien singulière. Comme il dormait dans une campagne, la tête nue, Suid. une aigle laissa tomber une pesante tortue sur sa tête qui était chauve, et qu'elle prit pour une roche. De quatre-vingt-dix tragédies qu'il avait composées, il n'y en eut que vingt-huit, et selon d'autres que treize, où il remporta la victoire.
Sophocle et Euripide. Ces deux poètes parurent Ax.m.35î2 ensemble % et illustrèrent beaucoup le théâtre athénien par des pièces également admirables, quoique d'un style bien différent. Le premier était grand, élevé, sublime : le second tendre, touchant, et rempli de maximes excellentes pour les mœurs et pour la conduite de la vie. Les suffrages du public furent partagés h leur égard, comme ils le sont aujourd'hui parmi nous à l'égard des deux poètes qui ont fait tant d'honneur à notre théâtre, et qui l'ont mis en état de le disputer à celui d'Athènes.
§ TH. Des poètes comiques.
EupoLis, Cratinus et Aristophane ont rendu fort ^^ m. 3504 célèbre la comédie appelée ancienne, qui a tenu lieu
' « Longé clarlùs illustraverunt uter sit poeta melior, inter plmihoc opus Sophocles atque EuripI- mos quœritiir. » (Quint.) (les : quorum in dispaii dicendi via
26 llISTOlllii ANCIENNE.
chez les Grecs de satire. Elle possédait dans la dernière [)erfection ce qu'on nommait alLicisme^ c'est-à-dire ce qu'il y avait dans le style de plus élégant, de plus fin, de plus délicat, dont les autres poésies ne pouvaient approcher. J'en ai parlé ailleurs.
Aj<.m.368o. Mén ANDRE. Il fut le clief et l'auteur de la nouvelle
Plut, in Mo- , ,. ^, , /^^ . ^ . ^ i • .
rai. p. 853. coiiiedie. Plutarquc le preiere iniiniment a Aristophane. 11 admire en lui une plaisanterie douce, fine, délicate, spirituelle, et qui ne s'écarte jamais des règles de la probité la plus austère : au lieu que les railleries d'Aristophane, amères et mordantes, emportent la pièce, déchirent sans aucun ménagement la réputation des plus gens de bien, et violent avec une impudence effrénée toutes les lois de la modestie et de la pudeur. Quintilien ne craint point d'avancer que Ménandre a effacé tous ceux qui ont écrit avant lui dans le même genre % et que, par l'éclat de sa réputation, il a entièrement obscurci leur nom. Mais le plus grand éloge qu'on puisse faire de ce poète, est de dire que Térence, qui n'a presque fait que copier ses pièces, est regardé par les bons juges comme beaucoup inférieur à son original.
Lib.2,p.43. Aulu-Gelle nous a conservé quelques endroits de Ménandre imités par Cécilius, ancien poète comique latin. A la première lecture il avait trouvé les vers de celui-ci fort beaux. Mais il avoue que, dès qu'il les eut comparés avec ceux du poète grec, toute leur beauté disparut, t^t qu'ils lui parurent pitoyables.
On ne rendit pas à Ménandre, de son vivant, toute
' « Atque ille quideni omnibus ritatis tenebVas obduxlt. •> ( Qoint. pjusdem opeiis auctorjbus abstiilit lib. io,e. i.) uomen , et fulgore quodaiu suce cl:i-
la justice qui lui était due. De plus de cent comédies qu'il fit représenter, il ne remporta la palme que dans huit seulement. Soit cabale et conspiration contre lui % soit mauvais goût des juges, Philémon, qui ne méritait certainement que la seconde place , lui fut presque toujours préféré.
On a expliqué dans le troisième tome tout ce qui regarde l'ancienne comédie, la moyenne et la nouvelle.
§ IV. Des poètes iambiques.
Archiloque, natif de Paros, inventeur des vers AN.M.3a8o. iambes, vivait du temps de Candaule, roi de Lydie. Voyez ce qui en est dit au commencement du tome second.
HippojYAx était natif d'Ephèse. En ayant été chassé an.m.34Go. par les tyrans qui y dominaient, il alla s'établir à Clazomènes. 11 était laid, petit et menu : mais sa laideur a servi à l'immortaliser; car il n'est guère connu que par les vers satiriques qu'il composa contre deux frères sculpteurs, Bupalus et Athénis, qui avaient faitsa figure la plus ridicule qu'il leur avait été possible. Il lança sur eux une grêle de vers si mordants et si violents, ([ue , selon quelques - uns , ils se pendirent de dépit. Mais Pline observe qu'on avait d'eux plusieurs statues faites depuis ce temps -là. On attribue à Hipponax l'invention du vers scazon , oii le spondée a pris la place del'iambe, qui se trouve toujours au dernier pied du vers qui porte ce nom.
' <• Philemon, ut pravis sui tem- latus est, ita consensu omnium mepoiis judiciis Menandro saepè pra?- ruit credi secundus. » (Ibid. )
28 HISTOIRE ANCIENNi:.
§ V. Des poètes lyriques.
On appelle poésie lyrique celle qui était faite pour être chantée sur la lyre ou sur d'autres instruments pareils. Ses compositions se nomment odes , c'est-i\-clire chants , et se distribuent en strophes ou stances.
Le but de la poésie est de plaire h l'imagination. Mais si les différents genres de poésie, comme l'idylle, l'élégie, le poëme épique, vont à ce but par des moyens différents, l'ode y parvient plus sûrement, parce quelle les embrasse tous, et que, de même qu'un fameux peintre rassembla autrefois dans une seule figure tout ce qu'il avait remarqué de plus gracieux et de plus achevé dans plusieurs belles personnes , de même l'ode rassemble en elle seule toutes les différentes beautés dont les différents genres de poésie sont susceptibles. Mais elle a encore quelque chose de plus qui n'appartient qu'à elle, et qui fait son véritable caractère. C'est l'enthousiasme; et par là les poètes croient pouvoir encore la comparer à cette Junon d'Homère, qui emprunte la ceinture de Vénus pour se rendre toute gracieuse, mais qui est toujours la reine des dieux, distinguée par un air de grandeur qui: lui est particulier, par sa fureur même et son emportement.
Cet enthousiasme se sent mieux qu'il ne peut se définir. Quand un écrivain en est saisi, son esprit s'échauffe, son imagination s'allume, toutes les facultés de son ame se réveillent pour concourir à la perfection de son ouvrage. Tantôt les pensées nobles et les traits les plus brillants , tantôt les images tendres et gracieuses se présentent à lui en foule. Souvent
aussi la chaleur de l'enthousiasme s'empare tellement (le son esprit, qu'il n'en est plus le maître; et pourlors il s'abandonne à cette vive impétuosité et à ce beau désordre, infiniment supérieurs à la régularité de l'art la plus étudiée.
Ces différentes impressions produisent des effets différents : des descriptions quelquefois simples et pleines de douceur et d'agrément, quelquefois riches, nobles et élevées; des comparaisons justes et vives; des traits de morale lumineux; des endroits heureusement empruntés de l'histoire ou de la fable, et des digressions mille fois plus belles que le fond de son sujet. L'harmonie, l'ame des beaux vers, ne se fait point dans ce moment chercher par le poète. Les expressions nobles et les cadences heureuses s'arrangent toutes seules, comme les pierres sous la lyre d'Amphion : rien ne ressent l'étude ni le travail. Les poésies qui sont le fruit de l'enthousiasme ont un tel caractère de beauté, qu'on ne peut ni les lire ni les entendre sans être échauffé du même feu qui les a produites; et l'effet de la musique la plus parfaite n'est ni si sûr ni si grand que celui des vers nés dans le feu de la fureur poétique.
Ce petit morceau , que j'ai tiré du commencement de la courte mais éloquente dissertation de M. l'abbé Fraguier sur Pindare, suffit pour donner une juste idée de la poésie lyrique, et en même temps de Pindare, qui tient le premier rang parmi les neuf poètes grecs qui se sont distingués par cette sorte de poëme , et desquels il me reste à dire un mot.
Il est parlé dans Plutarque de Thalès , à qui Ly- An.\i.3iJ5,
3o HISTOIRE ANCIENNE.
Plut, in Ly- curgue pt^rsuack de s'aller établir à Sparte ^ C'était un ourg. p. /,!. p^^j^^ lyrique (il n'est point du nombre des neuf): mais , sous prétexte de ne composer que des chansons , il faisait en effet tout ce que les plus graves législateurs auraient pu faire : car toutes ses pièces de vers étaient autant de discours, qui portaient les hommes h l'obéissance et à la concorde , par le moyen de certaines mesures si harmonieuses et où il y avait tant de justesse , tant de force et tant de douceur, qu'insensiblement elles adoucissaient les mœurs de ceux qui les entendaient, et les portaient à l'amour des choses honnêtes , en faisant cesser les animosités et les haines qui régnaient entre eux. Ainsi , par les attraits et les charmes d'une poésie mélodieuse , il prépara les voies à Lycurgue pour l'instruction et la correction de ses citoyens. An.m.3324. Alcman était de Sardes en Lydie. Son mérite le fit ^^"''59^" adopter par les Lacédémoniens , qui lui accordèrent le droit de bourgeoisie , dont il se félicite lui-même dans ses vers comme d'un honneur singulier. Il florissait du temps d'Ardus , fds de Gygès , roi des Lydiens. An. m. 33^9.. Stésichore était d'Himère , ville de Sicile. Pausanias i^'^Lacoii raconte que ce poète, ayant perdu la vue en punition p. 220. jjçg yçrs mordants qu'il avait faits contre Hélène , ne la recouvra qu'après avoir rétracté ses médisances par une nouvelle pièce contraire à la première, ce qu'on appela depuis palinodie. Quintilien * dit qu'il chanta des guerres considérables et d'illustres héros , et qu'il
' Phitarque paraît confondre le validas, materise quoque ostendunt,
Thaïes dont il s'agit ici avec Thaïes luaxima bella et clarissimos canen-
de Milet , l'un des sept sages , qui lui tem duces , et eplci carminis onera
était postérieur de plus de 25o ans. lyrâ snslinentem,» (Lib. 10, cap. i.)
' << Steslchorum , quàm sit ingenio
SCIENCES ET ARTS. 3l
soutint sur la lyre la noblesse et l'élévation du poëme épique. Horace lui donne le même caractère par une seule épithète , Stesichorique graves camœnce.
Alcée. Sa patrie était Mitylène, ville de Lesbos : An. m. 3400. c'est de lui que le vers alcaïque a tiré son nom. Il fut l'ennemi déclaré des tyrans de Lesbos, et en particulier Herod. 1. 5, de Pittacus , qu'il ne cessa de déchirer dans ses vers. On dit que dans un combat où il se trouva , saisi de frayeur, il jeta bas ses armes, et se sauva par la fuite. Horace ' raconte de lui-même une pareille aventure. Les poètes se piquent moins de bravoure que de belesprit. Quintilien ^ dit que le style d'Alcée était serré , magnifique , châtié ; et , ce qui met le comble à son éloge , qu'il ressemblait fort à Homère.
Sapho. Elle était du même lieu et vivait du même temps qu'Alcée. Le vers saphique lui doit son nom. Elle eut trois frères, La ry chus, Eurygius et Charaxus. Elle célébra extrêmement le premier dans ses vers , et au contraire déchira Charaxus , parce qu'il aimait éperdument une courtisane appelée Rhodope : c'est cette Rhodope qui fit bâtir une des pyramides d'Egypte ^.
Sapho avait composé un assez grand nombre de pièces , dont il ne nous en reste que deux , qui font juger que les louanges que lui ont données tous les siècles pour la beauté , la tendresse , le nombre , l'harmonie et les grâces infinies de ses vers, ne sont point sans fondement. Aussi lui donna - 1 - on le nom de
t Tecum Philippos et celeiem fugain Homero similis. » ( Lib. I O , Cap. I . )
Sensi , relictà non benè panuulà. 3 H est presque inutile de faire
( Od. 7 , hb. 2. ) observer que ce trait , rapporté par
^ « In eloquendo , brevis , et Strabon et Élien , n'a pas la moindre
magnificus , et diligens , plerumquè probabilité. — L.
dixième muse; et ceux de Mitylène firent graver son image sur leur monnaie.
Il serait à souhaiter que la pureté de ses mœurs eût répondu à la beauté de son génie , et qu'elle n'eût pas déshonoré son sexe et la poésie par ses vices et par ses dérèglements.
On dit qu'au désespoir et furieuse de l'opiniâtre résistance que Phaon , jeune homme de Lesbos , opposait à ses désirs , elle se précipita dans la mer du haut du promontoire de Leucade en Acarnanie : remède employé assez ordinairement dans la Grèce par ceux qui étaient malheureux dans leur passion.
An.m.35i2. Anacréon. Ce poète était de Téos, ville d'Ionie. Il *^""i2i^' passa beaucoup de temps à la cour de Polycrate, ce tyran de Samos , fameux par la prospérité constante de sa vie et par sa fin tragique ; et il fut non-seulement de In Hipp. p. tous ses plaisirs , mais encore de son conseil. Platon 228 et 22y. j^Qjjg apprend qu'Hipparque ^ , l'un des fils de Pisistrate , envoya un vaisseau de cinquante rames à Anacréon, et lui écrivit fort obligeamment pour le conjurer de vouloir bien venir à Athènes , où ses beaux ouvrages seraient estimés et goûtés comme ils le méritaient. On dit que la joie et le plaisir faisaient son imique étude, et ce qui nous reste de ses pièces en fait foi. On voit / partout dans ses vers que sa main écrit ce que son cœur
sent. Leur délicatesse se fait mieux sentir qu'on ne peut l'exprimer. Rien ne serait plus estimable que ses poésies, si elles avaient un meilleur objet. . ,, , SiMONiDE. Il était de l'île de Cée, une desCyclades,
An. M. 3444. , . .
dans la mer Egée. Il écrivit , dans le dialecte dorique ,
» Ou l'auteur quelconque du dia- point de Platon : ce dialogue parait logue, intitulé Hlpparqtte , qui n'est être de son école. — L.
SCIEIVCES J.T ARTS. 33
!e fameux combat naval de Salamine. Son style ' était délicat, naturel, agréable. Il était touchant, et excellait à exciter la compassion : c'était là son talent propre et personnel , par où les anciens l'ont caractérisé.
* Paulùm quidlibet allocudonis Catul!
Mœstius lacryrais Simonideis.
Horace en parle de même :
Sed ne relictis, musa procax , jocis , Lih. ■?. oj. i.
Ceae retractes mimera naeni^e.
Ibycus. Nous ne connaissons que son nom, et il reste An. m.3',g/,. de lui peu de fragments.
Bacchylide. Il était de l'île de Cée, fils d'un frère an.m.:5552. de Simonide. Hiéron préféra ses poëmes à ceux de Pindare dans les jeux pythiens. Ammien Marcellin dit que la lecture de ce poète faisait les délices de Julien- TApostat.
Pindare. Quintilien le met à la tête des neuf poètes an.m.sîsS lyriques de la Grèce. Ce qui fait son mérite personnel et son caractère dominant, c'est cette noblesse, cette grandeur, cette sublimité, qui l'élève souvent audessus des règles ordinaires, auxquelles il ne faut pas exiger que les productions des grands génies soient servilement assujetties. On voit dans ses odes un effet sensible de cet enthousiasme dont j'ai parlé d'abord. Il pourrait même y paraître un peu trop de hardiesse , si un mélange de traits plus agréables n'y servait d'adou-
' « Simonides tenais , alioqiii ser- virtus , ut qukkm in hac eiini parti-
moneproprioet jucunditatequàdam omnibus ejusdem opeiis auctoiibus
commendaii potest.Piœcipua taïuen proférant. » (Quint, lib. io,cap. i.) ejus in conimovenda miserationc