Tome XI. Hist. anc
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avec lequel ces discours publics de Plutarque étaient écoutés, et de l'attention qu'on lui donnait, par ce qu'il raconte lui-même dans son traité de la ciuiosité.
Paf;e52?. « Autrefois à Rome, dit-il, un jour que je parlais en «public, Arulénus Rusticus, celui* que Domitien fit « mcflu'ir ensuite à cause de l'envie qu'il portait à sa « gloire, était du nombre de mes auditeurs. Comme « j'étais au milieu de mon discours, un officier entra, (c et lui rendit une lettre de César ( apparemment de « Vespasien ). D'abord un grand silence régna dans (( l'assemblée, et je m'arrêtai pour lui donner le temps « de lire sa lettre; mais il ne le voulut point, et n'ou- « vrit sa lettre qu'après que j'eus aclievé, et que l'as- « semblée fut congédiée. » C'était peut - être pousser un peu trop loin la considération pour l'orateur : défaut peu commun, et qui part d'un principe bien louable !
Plutarque ne faisait ses dissertations qu'en grec : car, quoique la langue latine fût en usage dans tout l'empire, il ne la connaissait pas assez pour la parler.
Page 846. Il nous dit lui-même, dans la vie de Démosthène, que pendant son séjoiu' à Rome et dans les autres villes d'Italie, il n'avait pas eu le temps de l'apprendre à cause des affaires publiques dont il était chargé, et du grand nombre de personnes qui allaient tous les jours chez lui pour s'entretenir de la philosophie : qu'il ne commença que fort tard à lire les écrits des Romains; et que les termes de cette langue n'avaient pas tant servi à lui faire entendre les faits que la connaissance qu'il avait déjà des faits l'avait conduit à entendre les termes. Mais la langue grecque était fort connue à Rome, et elle était même, à proprement parler, la
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langue des sciences, témoin les ouvrages de Tempeleur Marc- Aurèle , qui écrivit en grec ses admirables réflexions. Ce défaut de connaissance de la lauaue latine a fait commettre à Plutarque quelques fautes que l'on remarque dans ses écrits.
Il eut dans sa patrie les charges les plus considérables; car il fut archonte, c'est-à-dire premier magistrat: mais il avait exercé auparavant des emplois inférieurs , et les avait exercés avec le même soin, la même application, et la même satisfaction, qu'il exerça ensuite les plus Importants. Il était persuadé , et 11 enseignait in Moral. par son exemple, que dans les emplois dont la patrie ^"'''■"' nous charge, quelque bas qu'ils paraissent, il n'y a rien qui nous rabaisse, et qu'il dépend d'un homme de bien et d'un homme sage de les ennoblir par la manière dont il s'en acquitte; ce qu'il prouve par l'exemple «l'Epaminondas.
Comme Plutarque remplit exactement tous les devoirs de la vie civile , et qu'il fut en même temps bon fils , bon frère , bon père , bon mari , bon maître , bon citoyen , il eut la joie aussi de trouver dans son domestique et dans l'intérieur de sa famille toute la paix et la satisfaction qu'il pouvait désirer : bonheur qui n'est pas commun , et qui est le fruit d'un esprit sage , modéré et complaisant. Il parle fort avantageusement de consoi. ad ses frères, de ses sœurs et de sa femme. Elle était des "''"'• t'^"^'
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meilleures familles de Chéronée , et on la regardait comme un modèle de sagesse , de modestie et de vertu : elle s'appelait Timoxène. Il en eut quatre garçons de suite, et une fille. Il perdit deux de ses fils, et cette fille mourut à l'âge de deux ans, après deux de ses frères.
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Nous avons la lettre de consolation qu'il écrivit à sa femme sur la mort de cet enfant.
Il eut un neveu , appelé Sextus , philosophe d'un si grand savoir et d'une si grande réputation , qu'il fut appelé auprès de l'empereur Marc-Aurèle pour lui enseigner les lettres grecques. Cet empereur lui rend un témoignage bien glorieux dans le premier livre de ses réflexions. Sextus ^ dit-il , in a enseigné pat^ son exemple h être doux , h gouverner ma maison en bon père de Jcimille , h avoir une gravité simple sans affectation , a tâcher de deviner et de prévenir les souhaits et les besoins de mes amis, h souffrir les ignorants et les présomptueux qui parlent sans penser a ce qu'ils disent^ et a m' accommoder a la portée de tout le monde, etc. Voilà beaucoup d'excellentes qualités, surtout celle qui le portait h deviner et a prévenir les souhaits et les besoins de ses amis , parce qu'elle marque que Marc-Aurèle connaissait le devoir essentiel d'un prince , qui est d'être intimement persuadé que , par sa qualité de prince , il est né pour les autres , et non les autres pour lui. Il en faut dire autant de tous ceux qui sont en place.
Il est temps de venir aux ouvrages de Plutarque. On les partage en deux classes : les Vies des hommes illustres , et les Traités de Morale,
Il y a dans ceux-ci un grand nombre de faits curieux qu'on ne trouve point ailleurs , de leçons très - utiles pour la conduite de la vie particulière et pour l'administration des affaires publiques , de principes même admirables sur la Divinité , sur la Providence , sur l'immortalité de l'ame ; mais le tout avec un mélange d'opinions absurdes et ridicules , tel qu'il se trouve
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dans presque tous les païens. L'ignorance de la bonne physique rend aussi la lecture de plusieurs de ces traités fort ennuyeuse et rebutante.
La partie des ouvrages de Plutarque la plus estimée est celle qui comprend les Vies des hommes illustres grecs et latins, qu'il apparie et compare ensemble. Nous n'avons pas toutes celles qu'il a composées : on en a perdu au moins seize. Celles dont la perte doit être le plus regrettée, sont les vies d'Epaminondas et des deux Scipions Africains.il nous manque aussi les comparaisons de Thémistocle et de Camille, de Pyrrhus et de Marius , de Phocion et de Caton , de César et d'Alexandre.
Il ne faut pas s'étonner qu'un homme de bon goût et de bon jugement, interrogé lequel de tous les livres de l'antiquité profane il voudrait conserver , s'il n'en pouvait sauver qu'un seul à son choix d'un incendie commun , se soit déterminé pour les Vies de Plutarque.
C'est l'ouvrage le plus accompli que nous ayons , et le plus propre à former les honîmes , soit pour la vie publique et les fonctions du dehors, soit pour la vie privée et domestique. Plutarque ne se laisse point éblouir, comme la plupart des historiens, par les actions d'éclat qui font beaucoup de bruit et qili attirent l'admiration du vulgaire et du plus grand nombre des hommes. Il juge des choses ordinairement par ce qui en fait le véritable prix. Les sages réflexions qu'il mêle dans ses^écrits accoutument ses lecteurs à en juger de la même sorte, et leur apprennent en quoi consistent la véritable grandeur et la solide gloire. Il refuse inflexiblement ces titres honorables à tout ce qui ne porte point le caractère de justice, de vérité, de bonté, d'huma-
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iilté, d'amoLir du bien public, et qui n'en a que les apparences. Il ne s'arrête point aux actions extérieures et brillantes où les princes, les conquérants, et tous les grands de la terre, attentifs à se faire un nom, jouent chacun leur rôle sur la scène du monde , y représentent pour ainsi dire un personnage passager , et réussissent à se contrefaire pour un temps. Il les démasque , il les dépouille de tout l'appareil étranger qui les environne , il les montre tels qu'ils sont en eux-mêmes; et, pour les mettre hors d'état de se dérober à sa vue perçante , il les suit avec son lecteur jusque dans l'intérieur de leurs maisons, les examine, s'il était permis de s'exprimer ainsi, dans leur déshabillé, prête l'oreille à leurs conversations les plus familières , les considère à table , où l'on ne sait ce que c'est de se contraindre , et dans le jeu, où Ton se gêne encore moins. Voilà ce qu'il y a de merveilleux dans Plutarque , et ce qui est , ce me semble , trop négligé par nos historiens , qui évitent comme bas et M^ampant un certain détail d'actions communes, qui font pourtant mieux connaître les hommes que les plus éclatantes. Ces détails , loin de défigurer les Vies de Plutarque , sont précisément ce qui en rend la lecture et plus agréable et plus utile.
Qu'il me soit permis d'apporter ici un exemple de ces sortes d'actions. Je l'ai déjà cité dans le Traité des études, à l'endroit où j'examine en quoi consiste la véri table grandeur.
M. de Turenne ne partait jamais pour ses campagnes qu'il n'eût fait avertir auparavant tous les ouvriers qui avaient fait quelque fourniture pour sa maison , de remettre leurs mémoires entre les mains de son intendant. La raison qu'il en apportait , c'est qu'il ne savait
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pas s'il reviendrait de la campagne. Cette circonstance peut paraître petite et l)asse à de certaines personnes , et peu digne d'entrer dans l'histoire d'un aussi grand homme que M. de Turenne. Plutarque n'en aurait pas pensé ainsi; et je suis persuadé que l'auteur de la nouvelle vie de ce prince , qui est un homme sensé et judicieux, ne l'aurait pas omise, s'il en eût été informé. Elle marque en effet un fonds de honte, d'équité, d'humanité, et même de religion , qui ne se trouve pas toujours dans les grands seigneurs, insensibles quelquefois aux plaintes du pauvre et de l'artisan, dont le paiement néanmoins, selon TEcriture, différé seulement de quelques jours, crie vengeance au ciel, et ne manque pas de l'obtenir.
Pour ce qui regarde le style de Plutarque , sa diction n'est pas pure, ni élégante; mais en récompense elle a ime force et une énergie merveilleusement propre à peindre en peu de mots de vives images, à lancer des traits perçants , et à exprimer des pensées nobles et sublimes. Il emploie assez fréquemment des comparai- ^ sons qui jettent beaucoup de grâce et de lumière dans ses réflexions et dans ses récits. Il a des harangues d'une beauté inimitable , presque toujours dans le style fort et véhément.
Il faut que les beautés de cet auteur soient bien solides et bien frappées au coin du bon goût , pour se faire encore sentir, comme elles font, dans le vieux gaulois d'^A^myot. Mais j'ai tort. Ce vieux gaulois a im air de fraîcheur qui le fait rajeunir, ce semble, de jour en jour. Aussi de très-habiles gens aiment mieux employer la traduction d'Amyot que de traduire euxmêmes les passages de Plutarque qu'ils citent, ne
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v^'^hccde croyant pas ( c'est M. Racine qui parle ainsi ) pouvoir Mithndate. ^^^ égalw Ics graccs. Je ne le lis jamais sans regretter la perte d'une infinité de bons mots de ce vieux langage, presque aussi énergiques que ceux de Plutarque. Nous laissons notre langue s'appauvrir tous les jours, au lieu de songer , à l'exemple des Anglais nos voisins , à découvrir des moyens de l'enrichir. On dit que nos dames , par trop de délicatesse , sont cause en partie de cette disette où notre langue court risque d'être réduite. Elles auraient grand tort, et devraient bien plutôt favoriser par leurs suffrages , qui en entraînent beaucoup d'autres, la sage hardiesse d'écrivains d'un certain rang et d'un certain mérite : comme ceux-ci , de leur côté , devraient aussi devenir plus hardis , et hasarder plus de nouveaux mots qu'ils ne font, mais toujours avec une retenue et une discrétion judicieuse.
On a pourtant obligation à M. Dacier d'avoir substitué une nouvelle traduction des Vies de Plutarque à celle d'Amyot , et d'avoir mis par là beaucoup plus de personnes en état de les lire. Elle pouvait être plus élégante et plus travaillée; mais un ouvrage d'une si vaste étendue, pour être conduit à la dernière perfection , demanderait la vie entière d'un homme.