‹ OEuvres complètes. Accompagnée d'observations et d'éclaircissements historiques (volume 2)Chapitre 59 sur 138 · PLUTARQUE · texte numérisé non relu

PLUTARQUE

An j.c. 48. Plutarque naquit à Chéronée, ville de Béotie, cinq ou six ans avant la mort de l'empereur Claude , autant qu'on en peut conjecturer. La Béotie ^ était décriée chez les anciens comme un pays qui ne portait point d'homme d'esprit ni de mérite. Plutarque, sans parler de Pindare et d'Epaminondas, est une bonne réfutation , de cet injuste préjugé, et une preuve évidente qu'il n'y

a point de terroir, comme il le dit lui-même, oii l'esprit et la vertu ne puissent naître.

Il descendait d'iuie des plus honnêtes et des plus considérables familles de Chéfonée. On ignore le nom (le son père : il en parle comme d'un homme d'un >;rand mérite et d'une grande érudition. Son aïeul s'appelait Laniprias y à qui il rend ce témoignage, qu'il était très-éloquent, qu'il avait une imagination fertrle, et qu'il se surpassait lui - même lorsqu'il était à table avec ses amis : car alors son esprit s'animait d'un nouveau feu, et son imagination, toujours heureuse, devenait plus vive et plus féconde ; et Plutarque nous a conservé ce bon mot queLamprias disait de lui-même, ' ■ aue la chaleur du vin faisait sur son esprit le même effet que le feu produit sur V encens , dont il fait évaporer ce qu'il a de plus fin et de plus exquis.

Plutarque nous apprend qu'il recevait des leçons de philosophie et de mathématiques sous le philosophe Ammonius à Delphes, pendant le voyage que Néron fit en Grèce : il pouvait alors avoir dix - sept ou dixbuit ans.

' Bœotùin in ciasso jmares jii'ie r.atum. (Horat. )

SCIENCIS KT AliTS. 1^5

Il paraît que les talents de Plutarque éclatèrent de l)onne heure dans son pays; car, encore jeune, on le Plut. inM,. députa avec un autre citoyen vers le proconsul pour ' '''' quelque affaire importante. Son collègue étant demeuré en chemin, il acheva seul le voyage, et fît ce que portait leur commission. A son retour, comme il se disposait à en rendre compte au public, son père, le prenant en particulier, lui parla de la sorte: «Mon fils, dans le «rapport que vous allez faire, gardez - vous bien de « dire. Je suis allé , fai parle, fat fait : mais dites « toujours, Nous sommes ailes, nous avons parlé , « nous avons fait , en associant votre collègue à toutes « vos actions, afin que la moitié du succès soit attri- « buée à celui que la patrie a honoré de la moitié de « la commission , et que par ce moyen vous écartiez « de vous l'envie, qui suit presque toujours la gloire « d'avoir réussi. » C'est ici une leçon bien sage , et rarement pratiquée par ceux qui ont des collègues, ou dans le commandement des armées, ou dans l'administration des affaires, ou dans quelque commission que ce soit, à qui il arrive souvent, par un amourpropre mal entendu, et par une bassesse d'ame odieuse et méprisable, de vouloir attribuer à eux seuls l'honneur d'un succès qui leur est commun avec leurs collègues. Ils ne font pas réflexion que la gloire suit ordinairement ceux qui la fuient, et qu'elle leur rend avec usure ce qu'ils en ont bien voulu communiquer aux autres.

Il fit plusieurs voyages en Italie : on en ignore le sujet. On peut seulement conjecturer avec beaucoup de fondement que le dessein d'achever et de perfectionner son ouvrage des Vies des hommes illustres

l'jG IJISTOIRK ANCIENNE.

l'obligea à faire un plus grand séjour à Konie qu'il In vita De- n'auraït fait sans cela. Ce qu'il dit dans la vie de Demosthene appuie cette conjecture. « Selon lui, un « homme qui a entrepris de rassembler des faits et « d'écrire une histoire composée d'événements qui ne « sont ni sous sa main, ni arrivés dans son pays, mais (f étrangers, divers, et épars çà et là dans plusieurs « différents écrits , a besoin d'être dans une grande ville « bien peuplée, et où règne le goût des belles choses. « Un tel séjour le met en état d'avoir quantité de livres « en sa disposition, et de s'instruire, par la conversa- « tion , de toutes les particularités qui ont échappé aux « écrivains, et qui, s'étant conservées dans la mémoire « des hommes, n'en ont acquis que plus d'autorité par « cette espèce de tradition. C'est le moyen de ne pas « faire un ouvrage imparfait , et qui manque de ses « principales parties. »

Il est impossible de dire précisément en quel temps il fit ses voyages. On peut seulement assurer qu'il n'alla à Rome, pour la première fois, qu'à la fin du règne de Vespasien, et qu'il n'y alla plus après celui de Domitien : car il paraît qu'il fut fixé dans sa patrie peu de temps après la mort du dernier,. et qu'il s'y retira à l'âge de quarante-quatre ou quarante-cinq ans.

Le motif qui le porta à y fixer sa retraite pour toujours est digne de remarque. Je suis /ze, disait -il, dci/is une ville fort petite; et pour l'empêcher de devenir encore plus petite ^faime a m'y tenir. En effet, quelle gloire ne lui a-t-il point procurée! Caton d'Utique, ayant persuadé, non sans peine, au philosophe Athénodore de venir avec lui d'Asie à Rome, fut si flatté et si content de cette conquête, qu'il la regarda comme

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un exploit plus grand, plus éclatant et plus utile que ceux de Luculle et de Pompée qui avaient triomphé des nations et des royaumes de l'orient. Si un étranger, célèbre par sa sagesse, fait tant d'honneur à une ville où il n'est point né, quel relief ne donne point un grand philosophe, un grand écrivain, à la ville qui l'a porté, et où il a choisi de finir ses jours, quoiqu'il pût trouver ailleurs de plus grands avantages ! M. Dacier a raison de dire que rien ne doit faire plus d'honneur à Plutarque que ce sentiment d'amour et de tendresse qu'il témoigna à Chéronée. On voit tous les jours des gens quitter leur patrie pour faire fortune et pour s'agrandir; mais on n'en voit point qui renoncent à leur ambition pour faire, s'il est permis de parler ainsi, la fortune de leur patrie.

Plutarque a bien illustré la sienne, qu'on nomme Chéronée. Personne presque ne se souvient que ce fut là que Philippe remporta sur les Athéniens et sur les Béotiens cette grande victoire qui le rendit maître de la Grèce ; mais une infinité de gens disent : C'est là que Plutarque est né, c'est où il a fini ses jours, et où il a écrit la plupart de ces beaux traités qui seront éternellement utiles au genre humain.

Pendant le séjour qu'il fit à Rome, sa maison était toujours remplie d'amateurs des belles connaissances, parmi lesquels on comptait les plus illustres personnages de la ville, qui allaient entendre ses discours sur les différentes matières de philosophie : car, dans ce temps-là, les premières personnes de l'état, et les empereurs même, se faisaient un honneur et un plaisir d'assister aux leçons des grands philosophes et des rhéteurs de réputation. On peut juger de l'empressement

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