L. ^MILIUS. II
Manihis est NoLis avoiis VU tlaiis le llvre précédent que L. Man-
obligé de se ,. , . . , , ' ^•
fiémettrc de liiis liiiperiosus avait ete nomme dictateur pour atta- Liv.'ilb."7. ^^^"^ ^^ ^on dans le temple de Jupiter. 11 ne renferma ^ ^'^' pas l'exercice de sa magistrature dans la fonction religieuse pour laquelle on l'avait créé dictateur. Il voulut porter la guerre chez les Herniques , et pour cela se mit en devoir de faire des levées de soldats. Ayant trouvé de la résistance dans la jeunesse romaine , il usa de violence. Il condamna les uns à des amendes, fît battre de verges les autres , en envoya quelques-uns dans les prisons; jusqu'à ce qu'enfin tous les tribuns du peuple s'étant soulevés contre lui, il fut obligé de céder et de se démettre de la dictature.
An. r. 3i)3. Q- SERVILIUS AHALA. II.
Av.J.C.35y. ^ GÉNUCIUS. II.
Maniitis, Dès quc Maulius eut abdicpié, il fut accusé devant le
leTtHbuuT, pP"plt> P«"' '<- tiibun M. l^omponius. L'accusation in-
est sauve j-pj^jpf. coiitrc lui roulait sur sa conduite irrégulière et
par sou nls. <^
Liv. iib.7, rifToureuse dans la dictature. Mais le tribun travaillait
cap. 3-5. *-*
encore à le rendre odieux par son caractère féroce, et
par la cruauté (pril excicall non-seulement sur des étrangers, uiais sur ses proches et sur son propre fils.
Il lui reprochait « qu'ayant un fils en âge de paraître et « d'entrer dans le monde ', contre lequel il n'avait aucun « sujet de plainte, il le reléguait loin de la ville, de la o maison paternelle , de ses dieux pénates , de la place- « publique, de la compagnie de ceux de son âge, et le « condamnait à des travaux serviles , et pres(pie h une u prison d'esclave, où ce jeune homme, d'une si il- « lustre naissance, fils d'un dictateur , avait lieu d'ap- « prendre tous les jours , par la misère à laquelle il était « réduit , qu'il était né d'un père qui portait à juste titre « le surnom ^impérieux. Et pour quel crime est-il traité « avec tant de rigueur ? Parce qu'il ne parle pas aisé- « ment. Un père, s'il avait (juelque chose des sentiments « de la nature, ne devrait -il pas travailler à corriger « doucement un pareil défaut, plutôt ([ue de le rendre « encore plus remarquable par la dureté dont il use ence vers son fils ? T^es bêtes mêmes n'en nourrissent pas « avec moins de soin et de tendresse ceux de leurs petits « qui ont quelque difformité. Manlius, au contraire, u par la manière dont il gouverne son fils, ajoute mal « sur mal. U augmente encore sa lenteur naturelle ; et « s'il y a dans ce jeune homme quelque semence , quel- « que étincelle d'heureuses dispositions, il l'éteint et « l'étouffé par une vie champêtre , par une éducation « rustique , et en le réduisant à la compagnie des bêtes ». Ces invectives révoltèrent contre Manlius tous les
' « Crimlni ei tribunus inter cae- quotidianâ iniserià disceret, vercimtera dabat , qnôd filium juvenein nul- perioso pâtre se natum esse. At lius probri compertum, extoirem quain ob noxam ? Quia infacundior nrbe, dumo, penatibus, foro , luce, sit, et linguâ impromptus. » (Liv. ) congressu sequalium probibitura, in <Rele^atus a pâtre ob adolescenopus servile, propè in carcerem at- tiam brutam et hebetem. <• (Senec. que in er^astulum dederit : ubi sum- de Benef. lib. 3, cap. 87.) mo loco natus , dictatorius juvenis
citoyens, excepté celui-là seul qui était l'objet de cette rigueur tant reprocliée à son père. Ne pouvant supporter qu'on entreprît à son occasion de le rendre odieux , il voulut , par une action éclatante , faire connaître aux dieux et aux hommes que , bien loin de favoriser les accusateurs de son père , il prétendait prendre sa défense et le secourir. Il prit donc une résolution qui véritablement se ressentait de la férocité dans laquelle il avait été élevé % et qui était sans doute d'un exemple dangereux dans un état , mais cependant louable par le motif d'où elle partait. Un matin , sans en avertir personne , il vient à la ville armé d'un poignard , et va droit chez le tribun M. Pomponius , qui était encore au lit. Il se fait annoncer, et sur-le-champ est introduit, parce que le tribun ne doutait point que ce jeune homme, indigné contre son père, ne vînt lui suggérer ({uelque nouveau sujet d'accusation , ou lui donner quelque conseil sur la manière dont il devait conduire l'affaire. Le jeune Manlius lui demande un moment d'entretien particulier; et dès qu'il se vit tête à tête avec le tribun , il tire son poignard , le lui porte sous la gorge , et lui déclare qu'il le percera sur-le-champ , s'il ne jure dans le moment même, selon la formule qu'il va lui dicter, qu'il ne tiendra jamais d'assemblée du peuple pour accuser son père. Le tribun ^ , tout tremblant, qui voyait le fer briller à ses yeux, qui était seul, sans défense, attacpié par un jeune homme ro-
' « Capit ronsilium, Midis qiiicleni inernipin, illum prasvalidum juve-
.Ttque agrestis aniini, et, qnaiK|nani lu-ni, et, qiiod Iiaud minus fimen-
nou civilis exempli , tanien j)ietate duin erat , stolidè ferocera viribus
landaLile. » (Liv. ) suis cerneret ) adjurât in quae ada-
' « Pavidus tribunus ( quippè qui ctus est vcrba. >< ( Idem.) f'errnra ante oculos uiicare, scsoluni,
IIISTOIIIK K()I\IA1NK. /j()r)
buste, et, ce qui n'était pas moins à craindre, plein (l'une confiance brutale en sa force, fit le serment qu'on lui demandait ; et dans la suite il avoua avec une sorte de complaisance, et avec une sincérité qui marquait assez qu'il ne s'en repentait pas, que c'était cette violence qui l'avait obligé de se désister de son entreprise.
Cette action est sans doute irrégulière en elle-même ; mais ce défaut est couvert en quelque façon par la générosité et la piété fdiale qui y brillent dans leur plus grand éclat : et c'est sur ce pied-là qu'en jugea le peuple romain. Il eût soubaité avoir toute liberté de sévir contre un accusé cruel et superbe tel qu'était Manlius Impériosus ; mais il ne put désapprouver néanmoins la démarche hardie de ce fils pour sauver son père. 11 la trouvait même d'autant plus louable, que la sévérité excessive de Manlius à son égard n'avait pu éteindre en lui les sentiments de la nature. Le peuple se crut même obligé de récompenser une action si généreuse et si pleine de piété , comme je le remarquerai bientôt.
Nous voyons ici dans la personne du jeiuK! Manlius un illustre exemple de ce que peuvent et doivent opérer les sentiments de la nature dans le cœur d'un fils , et du haut degré jusqu'où il doit porter le respect et la tendresse pour son père. Les écrivains du paganisme ont fort bien connu toute l'étendue de ce devoir, et ont lortement et fréquemment insisté sur l'obligation où sont les enfants, non-seulement de dissimuler et de couvrir par le silence les mauvais traitements qu'ils peuvent recevoir de leurs père et mère ', mais de les soutïrir avec une douceur et une patience qui soient à
' <• Facile inti'llijjo, non ruodo sed etiam animo «xquo ferre oporreticere bomines paieutum iujurias, tcre. » ( Cic. pro Clucitt. n. 17.)
l'épreuve des injustices les plus criantes. Un fils fut-il jamais maltraité plus injustement par son père que K Manlius par le sien ? Et c'est dans le temps même qu'il éprouve de sa part les rigueurs les plus dures , dont il pourrait se voir vengé et délivré sans y rien contribuer de son coté , qu'il court à sa défense , et qu'uniquement occupé du désir de sauver son père, et de la pensée qu'il est fils , il oublie tous les autres devoirs.
De ce principe les mômes païens inféraient un autre devoir, selon eux encore plus indispensable, qui était de demeurer inviolablement attaché à la patrie , quelque injure qu'on en eût reçue. C'est à elle de témoigner sa reconnaissance pour les services que lui rendent les citoyens ^ : mais les plus mauvais traitements, et les supplices mêmes, ne doivent pas faire repentir un citoyen qui a une véritable grandeur d'ame de l'avoir servie avec zèle et fidélité. C'est l'importante leçon que nous a donnée Camille. Il est vrai que , dans le premier moment de son affliction, il lui échappa contre sa patrie ingrate un désir peu digne de lui , qui marque combien les plus grands hommes sont sensibles à l'ignominie * : mais, après ce premier mouvement, il revint bientôt aux sentiments naturels de son cœur, et son exil ne servit qu'à allumer et augmenter son zèle pour cette même patrie, et à le faire paraître avec plus d'éclat. Dans une monarchie, les sujets doivent au roi tout ce que dans un gouvernement républicain les citoyens doivent à la patrie.
* « Popull grati est praeniiis affi- ' ■< Habet qiicmdara aculenm con-
cere benè meritos de rep. cives : viri tumelia , queiii pati prudentes ac viri
foFtis , ne suppliciis quideiu moveri, lioni difJicilliinè possunt. » ( Cic.
ut fortiter fecisse pœniteat. » (Id. in Verr. 4 , n. gS. ) pro Mil. n. 8a. )
IIISTOIIIK ROMAIN K, [\'J V
J'ai (lit ({lie l'action du jeune Manlius fut récom- Tribuns <ies pensée par le peuple. Il fut nommé tribun dans une nonWs^ar légion ; grâce considérable, et qui ne fut accordée qu'au ° ^'*"^' ^' zèle qu'il avait témoigné pour son père , puisque ce jeune Romain , élevé jusqu'alors à la campagne , n'avait pu se faire connaître par un autre endroit.
C'est ici la première fois que le peuple commença à donner ces dignités militaires, que Ton compare assez ordinairement à celle de colonel dans nos troupes : mais il y a néanmoins une différence considérable. Les tribuns étaient au nombre de six tlans cliaque légion , et ils ne commanilaient pas cbacun une portion déterminée de la légion , mais tour à tour la légion entière. Deux avaient le commandement pendant deux mois , et ensuite étaient remplacés par deux autres , et ainsi de suite. Jus([u'à ce temps-ci les consuls avaient conféré ces emplois. C'étaient vingt-quatre places importantes qu'ils avaient à donner : car, comme nous venons de le dire, il y avait six tribuns dans cbaque légion, et le nombre des légions qu'on levait cbaque année était ordinairement de quatre, deux pour chaque consul. Le peuple commença cette année à nommer à six de ces places, et il donna la seconde à Manlius. Cinquante ans après, des vingt-quatre places de tribuns il en donna seize.
On dit que cette même année il se forma tout d'nu Liv. iii.. (,, coup dans la place publique de Rome une espèce de m. Curtius
n. \ ri 1' 1 • • . y se dévoue
^ re tres-proroncl, que Ion ne put jamais venir a aux aicux
bout de combler, quoiqu'on y jetât une fort grande j^ètfea;i.Ks\m
(jiiantité fie terre. On consulta les devins, selon l'usage ''''|.'"î^, '.'"','''"
ordinaire dans des cas pareils ; et il fut répondu qu'il aussitôt.
fallait jeter dans cet abîme ce qui faisait la principale cap.*;.
force des Romains, si l'on voulait que l'empire durât à jamais. On fiit embarrassé quelque temps sur le sens de cette réponse, lorsqu'un jeune homme qui se nommait M. Curtius , et qui s'était distingué à la guerre par un grand nombre de belles actions , vint tout d'un coup au milieu de la place publique, armé de pied en cap , et monté sur un cheval superbement harnaché. 11 témoigna être étonné que l'on doutât un moment que le bien le plus propre aux Romains fût la valeur et les armes ; et après s'être dévoué aux dieux Mânes, il se jeta dans le gouffre, lequel ensuite, diton, se referma. Cet endroit fut appelé depuis le lac Curtius. Tite-Live raconte ce fait sans s'en rendre garant , ne le trouvant appuyé que sur un bruit populaire ' , par où il témoigne assez clairement qu'il le regarde comme fabuleux : et il a rapporté au livre premier, sous le règne de Romulus, une origine du nom du lac Curtius moins merveilleuse , et plus vraisemblable.
Malheureux Après cct événement , quel qu'il ait été , l'armée prëmTercon- marcha contre les Herniques, sous la conduite de Gé- *qi/ a/t cT ""cius , à qui ce département était échu par le sort. une guerre Citait Ic premier consul plébéien qui eût eu une ffuerre
a couuuire. i ri D
à conduire. C'est pourquoi la république en attendait l'événement avec inquiétude , parce qu'on ne manquerait pas de juger par ce premier succès si l'on avait eu raison ou non d'admettre les plébéiens au consulat. Génucius donna malheureusement dans une embuscade , où il fut tué , et l'armée mise en déroute. Quand la nouvelle en fut arrivée à Rome, les sénateurs, moins
' «NuDC faniA reruni stuuduiii est, ubî oertam derogat vetiistas fideai. »
affligés du danger public que triomphants du malheureux succès d'un consul plébéien , faisaient entendre de tous côtés mille reproches, disant aux plébéiens avec insulte « qu'ils changeassent à leur gré les anciens « usages, qu'ils créassent des consuls du peuple, qu'ils « troublassent l'ordre des auspices et des cérémonies « sacrées : qu'on avait bien pu , par une ordonnance du m
« peuple, chasser les patriciens des honneurs qui leur |P
« appartenaient; mais cette ordonnance illégitime avaitu elle eu quelque pouvoir contre les dieux immortels ? « qu'ils avaient vengé eux-mêmes leur divinité inépri- « sée : que le violement des auspices puni par la dé- « route de l'armée et par la mort du général qui en « avait profané la sainteté était une terrible leçon , qui « devait apprendre au peuple à ne plus troubler dans « les assemblées , comme il avait fiiit , les droits et les « privilèges des familles ». Le sénat et la place publique retentissaient de pareils discours.
On nomma pour dictateur Appius Claudius, qui Hcmiqnes
, ^ , ., . . . défaits i)ar
avait été le plus oppose à cette nouveauté, et il choisit le dictateur. pour général de la cavalerie Servilius. Avant qu'ils fussent arrivés à l'armée, le lieutenant Sulpicius avait déjà remporté quelque avantage sur les ennemis. Comme ceux-ci comptaient bien qu'il viendrait de nouvelles troupes de Rome, ils avaient aussi grossi les leurs, et avaient mandé toute la fleur de leur jeunesse. Dès que les deux armées furent en présence, on donna le signal. L'action fut des plus vives , et le succès long-temps douteux. La cavalerie romaine mit pied à terre, et vint combattre à la tête de son infanterie. Du côté des Herniques, Télite de leurs troupes et de toute la nation s'avança pour soutenir ce choc. Ainsi la perte devint
considérable de part et d'autre, non-seulement par le nombre , mais encore par la qualité et le mérite de ceux qui périssaient. Enfin les Herniques furent enfoncés et mis en fuite. La nuit empêcha de les poursuivre. Le lendemain, ils abandonnèrent leur camp, dont les Romains se rendirent maîtres.
An. R. 3q4. C. SULPICIUS. II.
Av.J.C. 358.