C. PL.VUTIIIS. II. An. R
I,. ^MTLIllS MAMFRCINUS. Av.J.C. 338.
Le bruit de la sédition des soldats romains et de la liv. iib. s, guerre des vSainnites donna lieu à quelques peuples '•''^• d'abandonner l'alliance des Romains. Les Privernates en particulier ravagèrent par des incursions subites les terres de Norba et de Sétia, ({ui étaient des colonies romaines. Le consid C. Plautius apaisa bientôt ces mouvements.
iEmilius, l'autre consul, à qui la guerre contre les Les Samnites était écbue par le sort , étant entré dans leur acmTudent pays, les trouva fort tranquilles. Ils envoyèrent, avec •=»P»'='sa permission, dos députés au sénat, pour demander (jue les Romains leur accordassent la paix et la permission de faire la guerre aux Sidicins. Ces députés représentèrent a que les Samnites étalent d'anciens alliés de « Rome, et que les Sidicins, contre qui ils demandaient « qu'il leur fût permis de faire la guerre , avaient toute jours été leurs ennemis, jamais amis des Romains », IjC sénat, après avoir mis l'affaire en délibération , leur répondit « qu'il n'avait pas tenu au peuple romain (|ue « l'alliance avec les Samnites n'eût toujours subsisté, et « qu'il la renouvelait fort volontiers: (juant aux Sidi- « cins, qu'ils étaient maîtres d'en user à l'égard de ce « peuple comme il leur plairait , et de faire avec eux « soit la guerre , soit la paix ».
Les Samnites, en conséquence de ce traité, tournèrent aussitôt leurs armes contre les Sidicins. Ceux-ci, pour se mettre en sûreté, eurent recours aux Romains, T et leur offrirent de se soumettre à eux comme avaient fait les Campaniens. T^eur proposition ne fut point accep-
tée, SOUS prétexte qu'elle n'était l'effet que de l'extrême nécessité où ils étaient réduits. Les Campaniens avaientils agi par un autre motif? Sur ce refus , les Sidicins se tournèrent du coté des Latins, qui avaient déjà pris les armes de leur propre chef. Les Campaniens, plus sensibles à l'injure qu'ils avaient reçue des Samnites qu'au bienfait des Romains, se joignirent ainsi auxLatins. Une armée considérable formée de ces trois peuples entra sur les terres des Samnites, et en sortit, après les avoir ravagées par le fer et par le feu.
Leur retraite laissa aux Samnites le temps d'envoyer
à Rome des députés vers le sénat pour le prier « de
« vouloir bien défendre aux Latins et aux Campaniens,
« puisqu'ils étaient sous leur domaine , d'attaquer les
« Samnites , et , en cas de désobéissance , de les réduire
« à leur devoir par la force des armes ». La réponse
qui leur fut rendue était obscure et ambiguë, parce que
les Romains ne voulaient pas avouer clairement qu'ils
ne disposaient plus des Latins comme autrefois, et qu'ils
craignaient de les aliéner entièrement en prenant un
ton de hauteur. Ils déclarèrent donc qu'ils pouvaient
bien défendre aux Campaniens, qui étaient leurs sujets ,
toute hostilité contre les Samnites ; mais que, pour les
Latins, il n'y avait dans le traité fait avec eux aucune
clause qui les empêchât de faire la guerre à qui il leur
plairait.
Les Latins Cette répoHse , qui effraya les Campaniens, leur fit
*ak7""re* levcr Ic masquc , et rendit les Latins, qui sentirent
R'ome! qu'on Ics Craignait, plus fiers que jamais. Ainsi, con-
^Z\^%6' voquant de frécjuentes assemblées, sous prétexte de la
guerre contre les Samnites, les principaux de la nation
prenaient entre eux des mesures pour la faire aux Ro-
IIISTOIRi: KO M AINE. 533
mains, et les Campaniens entrcTent dans leurs vues. QueNjUC soin qu'on eût pris de rendre ces délibérations secrètes afin de pouvoir surprendre les Romains, ceux-ci en furent avertis; et , pour se mettre en état de soutenir une guerre aussi considérable que celle dont ils étaient menacés, ils nommèrent sur-le-champ de nouveaux consuls, ayant pour cela avancé le temps de l'élection.
T. MANLIUS TORQUATUS. III. ^j, ^ ^,5
P. DÉCIUS MUS. Av.J.C.337.
Tite-Live dit qu'Alexandre, roi d'Épire, aborda cette Alexandre, année en Italie avec sa flotte. Le savant Dodwel rejette "" ^'^^' cet événement au temps où Tite-Live place la victoire d'Alexandre sur les Lucaniens et les Samnites , c'està-dire huit ans plus tard.
Un autre Alexandre beaucoup plus célèbre, et à qui Aiexandre-
, . ^ . le-Giaud.
ses victou'es méritèrent le surnom de grand, se signalait dans le même temps , mais dans un pays différent. Il était neveu, par sa mère, de l'Alexandre dont nous venons de parler.
Quoique la défection des alliés et de tout le peuple Les Latins latin ne fût point douteuse, les Romains cependant, avrc°haute"r comme s'il ne se fût point agi de leurs propres intérêts, ^qÙysTJl!"* mais uniquem.ent de ceux des Samnites, mandèrent a'^fordent
^ une des
dix des principaux d'entre les Latins, dont étaient les ''^"'^ p'*''"
, de consul.
deux prêteurs en charge, L. Annius, de Sétia, et L. Numicius , de Circeis (ces deux villes étaient l'une et l'autre colonies romaines) , pour recevoir les ordres qu'on jugerait à propos de leur donner. Les deux préteurs, avant que de partir pour Rome, convoquèrent l'assemblée pour savoir ce qu'ils auraient à répondre aux ordres qu'ils se doutaient bien qu'on leur signi-
fierait. Les avis étant fort partagés, Annius prit la parole, et dit: cf Quoique moi-même j'aie proposé de « délibérer sur la réponse qu'il convient de faire aux « Romains, je crois qu'il ne s'agit pas tant ici d'exact miner ce qu'il faut dire que ce qu'il faut faire. Quand «nous aurons pris déterminément notre parti, il sera « aisé d'ajuster les paroles aux actions. Si nous sommes « assez lâches pour souffrir encore aujourd'hui , sous « l'ombre et le nom d'alliance, un honteux esclavage, « il n'y a point à délibérer: il faut répondre aux Ro- « mains , qu'au premier signal de leur part , nous met- « trons bas les armes. Mais s'il nous reste quelque i< sentiment d'honneur et d'amour de la liberté , si « nous nous souvenons que le traité conclu avec eux « est un traité d'égal à égal, si nous faisons réflexion « que nos troupes composent la moitié de leurs armées, « pourquoi, oli il y a égalité de forces, n'y aura -t- il « pas égalité d'autorité? En un mot, et c'est où je ré- « duis tout mon avis, pourquoi des deux consuls, l'un « ne sera-t-il pas pris des Latins, comme l'autre des « Romains? Si jamais il y a eu une occasion favorable « de nous mettre en possession d'une parfaite égalité, « c'est la conjoncture où nous nous trouvons. Vous « avez fait essai de leur patience en plusieurs occasions, « mais surtout en leur refusant les troupes que vous « aviez coutume de leur fournir depuis près de deux « cents ans. Ils l'ont souffert trancpiillemcnt. D'où pen- « sez-vous que leur vienne une telle modération, sinon « de la connaissance ({u'ils ont de leurs forces et des « nôtres? Ils vous craignent; et la réponse que je sais « qu'ils ont faite auxSaninites marque bii'ii clairement « qu'ils ne comptent plus que le Latium soit sous leur
« dépendance. Si quelqu'un craint ici d'être le porteur « des demandes que je propose, je m'offre moi -même « pour aller les leur signifier, non -seulement en pré- « seuce du peuple romain et du sénat , mais en pré- « sence et sous les yeux de leur Jupiter Capitolin. I^à, « je leur déclarerai en votre nom que , s'ils veulent « nous avoir pour amis et pour alliés, ils nous cèdent « ime des places de consul , et composent un sénat « mi-parti de Romains et de Latins. » C.e discours fut généralement applaudi , et Annius chargé de faire et dire tout ce qu'il trouverait convenable à l'honneur et à l'intérêt du peuple latin.
Quand les députés furent arrivés à Rome, le sénat leur donna audience dans le Capitole. Le consul T. Manlius leur déclara au nom de toute la compagnie que les Samnites étaient allies de Rome, et qu'ainsi ils eussent à ne leur point faire la guerre. Alors Annius parlant, non avec la gravité et la modération d'un député, mais du toji d'un vainqueur qui aurait pris de vive force le Capitole : « Vous devriez bien , «Romains, dit-il en s'adressant à Manlius et aux sé- « nateurs , au moins à présent (jue vous voyez à quel « point de grandeur et tie puissance est parvenu le « peuple latin et par ses propres forces , et par celles « de ses alliés , ne plus prendre avec nous un ton de « maîtres. Puiscjue vous ne pouvez vous résoudre à «mettre fin à votre impérieuse domination, nous se- « rions pleinement en droit d'user de nos armes pour «nous mettre nous-mêmes en liberté. Néanmoins, « connue sortis d'un même sang , nous voulons bien , «en considération d'un lien toujours respectable, « prendre des voies d'accommodement , et , puisqu'il
« a plu aux dieux d'égaler les forces des deux peuples , « vous proposer des conditions de paix qui égalent a aussi leur pouvoir et leur autorité. Il faut donc que « de vos deux consuls l'un soit tiré de Rome , et « l'autre du pays Latin , et que le nombre de vos sé- « Dateurs soit également partagé entre vous et nous , « en sorte que les Romains et les latins ne fassent « plus désormais qu'un seul peuple et une seule répu- « blique. Et afin qu'il y ait un siège commun et uni- « que de l'empire, et que les deux peuples portent le « même nom , comme il est absolument nécessaire que « l'un cède cet honneur à l'autre , nous consentons , « pour le bien de la paix , que Rome devienne notre « patrie commune et que nous soyons tous appelés « Romains.»
Le consul Manlius, qui n'était pas d'un caractère moins fier ni moins haut que le député latin, entra en fureur à un tel discours , et déclara que , si les sénateurs étaient assez dépourvus de raison et de sens commim pour accepter de pareilles conditions, il viendrait au sénat avec un poignard, et tuerait de sa propre main quiconque des Latins aurait osé y prendre place. Puis , se retournant vers la statue de Jupiter : « Grand dieu, s'écria-t-il , écoutez la proposition crice minelle et impie qu'on nous fait. Quoi! vous verrez « dans votre saint temple des consuls étrangers et un « sénat étranger ! Est-ce donc là , Latins, le traité que «Tullus, roi de Rome, a fait avec les Albains vos «pères, ou celui que Tarquin a renouvelé depuis « avec vous? Apparemment que le souvenir de la ba- « taille du lac de Régille s'est effacé de votre esprit.
HISTOIRE ROMAINK. SSy
« Avez-vous pu oublier ainsi et vos anciennes défaites « et nos signalés bienfaits ? »
Après que Manlius eut achevé de parler , le sénat ne fît pas paraître moins d'indignation que son chef; et comme tantôt les consuls , tantôt les sénateurs imploraient les dieux témoins des traités et des alliances , on prétend qu'on entendit sortir de la bouche d'Annius une parole de mépris et d'insulte contre Jupiter. Ce qui est certain, c'est que, sortant du vestibule du temple brusquement et avec précipitation, il tomba du haut des degrés en bas , et se heurta si violemment la tête contre les pierres, qu'il perdit connaissance , et même , selon quelques auteurs , expira sur-le-champ. D'autres ajoutent que , pendant que les sénateurs imploraient la vengeance des dieux , on entendit un coup de tonnerre qui fut suivi d'un grand orage. Tout cela peut être vrai, dit Tite-Live, mais peut aussi avoir été accommodé au théâtre pour embellir le récit , et pour rendre manifeste et comme présente sous les yeux la vengeance divine. En effet , comme je l'ai déjà dit plusieurs fois , c'est la coutume des anciens de jeter du merveilleux dans les événements singuliers et remarquables.
Manlius, chargé par le sénat de reconduire les députés, voyant par terre Annius, s'écrie de manière qu'il fut entendu et du peuple et du sénat: « Nous « sommes exaucés ; le ciel se déclare pour nous. Oui , « il y a une Providence; il y a un Jupiter sensible aux «prières qu'on lui adresse. Ne craignez point, Ro- « mains , de prendre des armes que les dieux mêmes « vous mettent en main ; je coucherai par terre et trai-
u terai les légions des Latins ' comme vous voyez que
« les dieux ont traité leur chef. »
Guerre clé- ^^ discouFS remplit le peuple d'une telle animosité ciareecoDtre contre Ics Latius , que, sans la présence des magis-
les Latius. ' 1 ' r r>
trats qui avaient ordre d'accompagner les députés, le droit des gens ne les aurait pas mis en sûreté. La guerre contre les Latins fut ordonnée. Les consuls ayant levé deux armées, auxquelles se joignit celle des Samnites, partirent sur-le-champ, et allèrent camper près de Capoue, où était le rendez-vous des Latins et de leurs alliés.
Songe des Là , pendant la nuit (je n'ai d'autre garant de ce fait consuls. ^^1^ ^'* crédulité de Tite-Live ; <?ncore n'en parle-t-il
^Ti 'g* - P^^ affirmativement), les deux consuls eurent un même songe et une même vision. Un homme d'une taille plus grande et plus majestueuse que l'ordinaire leur dit « que d'un coté le général , et de l'autre l'armée , étaient « dus aux dieux Mânes et à la Terre; et que la victoire « serait pour l'armée dont le .général aurait dévoué « les légions des ennemis , et se serait dévoué lui-même « avec elles ». Quand les consuls se furent rapporté mutuellement leur vision , ils jugèrent nécessaire , pour détourner la colère des dieux, de leur offrir des victimes; et en même temps ils étaient bien aises de consulter les dieux par cette voie , afin que , si l'inspection des entrailles annonçait la même chose que les songes, l'un ou l'autre des deux consuls se préparât à remplir les destins.
La réponse des aruspices se trouva parfaitement conforme à l'idée dont étaient frappés Manlius et Décius, en conséquence de leurs songes. Ils convoquent donc le conseil de guerre; et, afin que la nu)rt de
HISTOIRE ROMAINE. SSq
ruu des deux consuls ne jetât point Tépouvante et la consternation j)armi les troupes, on convint ({ue, du côté qui commencerait à plier dans le combat, le consul se dévoilerait poiu' le peuple romain et pour ses années. On crut aussi que , dans ime guerre si périlleuse, il fallait rappeler toute la sévérité antique de la discipline militaire , et l'on fit publier un édit par tout le camp qui portait défense sous les dernières peines de combattre hors de rang, et sans la permission des consuls , sur quelque prétexte que ce fût. Ce qui obligeait à prendre de si grandes précautions , était la qualité des ennemis contre lesquels on se préparait à combattre; je veux dire les Latins. Ils fournissaient ordinairement dans les armées romaines la moitié de l'infanterie, et les deux tiers de la cavalerie. (>omme ils avaient long-temps et souvent fait la guerre conjointement avec les Romains , ils en avaient parfaitement pris le génie et la méthode. Tout était semblable des deux cotés, même langage, mêmes armes, même discipline, même ordre pour les évolutions, souvent mêuïc courage. L'unique différence était pres- (jue du côté des généraux , cjui furent toujours plus habiles chez les Romains, nés pour commander. On ne pouvait trop se précautionner, comme on voit , contre un tel ennemi.
Les consuls envoyèrent quchiue cavalerie de côté et Mauiius lor-
. \ t • qiiatiis fail
d autre , pour reconnaître les mouvements des ennemis, mourir sou
''• !• n-iT./ri' r»ii I ■>' lils , parce
qui n étaient pas loin. 1. Manlius, fils du consul, se- ,j,rii avait tant avancé à la tête d'un escadron presque juscju'aux portes du camp des Latins, fut défié à un combat singulier par un des principaux officiers de l'année ennemie, ([ui l'insulta même avec hauteur et fierté. Le jeiiiu'
c-oiiibuttu
contre
sa (klcusc.
54o HISTOIRE ROMAINE.
Romain, plein de feu et de courage, ne put se contenir. Soit colère, soit honte de refuser le combat, soit enfin, dit Tite-Live , qu'il fût poussé par la nécessité inévitable de sa malheureuse destinée , il oublia dans ce moment le respect et la soumission qu'il devait à la majesté paternelle et aux ordres des consuls, et il courut aveuglément à un combat dont le succès ne pouvait être que funeste pour lui , et où il lui était égal de vaincre ou d'être vaincu. Il tua son ennemi, et, après l'avoir dépouillé, il s'en retourna comme en triomphe avec sa troupe. Arrivé au camp , il va droit à la tente de son père , ne sachant guère ni ce qu'il venait de faire , ni ce qui allait lui arriver; comptant sur des éloges, lorsqu'il ne devait s'attendre qu'au supplice. Il se présente donc avec confiance : «Mon père, dit-il, pour « faire connaître à tout le monde que je suis sorti de « votre sang , je vous apporte ces dépouilles d'un ence nemi qui m'a osé défier , et que j'ai mis à mort. » Dès que le consul eut entendu les paroles de son fils , il détourna de dessus lui ses regards, le repoussant en ([uelque sorte des yeux et de la main , et fit sur-lechamp assembler l'armée. Alors adressant la parole à son fils : «Manlius, lui dit-il, puisque, sans respec- « ter ni la majesté consulaire , ni l'autorité paternelle, « vous avez osé combattre hors de rang contre notre « défense, et que par là vous avez aboli, autant qu'il a « été en vous, la discipline militaire, qui a été jusqu'à « présent le soutien et l'appui de l'empire, de sorte « que vous m'avez réduit dans la triste nécessité ou de « trahir les intérêts de la république, ou de me sacri- « fier moi-même avec tout ce qui devait m'être le plus if cher, il est juste que nous portions la peine de notre
IIISTOlllE UOMAIjVK. 54»
a faute plutôt que de la faire retomber sur la patrie in- « nocente. Nous allons donner un exemple triste et « funeste, mais salutaire à la jeunesse pour tous les c( siècles à venir. Ce n'est pas que la tendresse paierie nelle , et même ce premier essai de vertu et de cou- « rage que vous venez de donner en vous laissant sé- « duire par une vaine image de gloire ne me sollicitent (f en votre faveur; mais , puisqu'il faut ou affermir par « votre mort le respect du à la puissance consulaire , M ou en autoriser le mépris en laissant votre faute im- « punie, je crois que vous-même, si vous avez quelque u goutte de mon sang, vous ne refuserez point de ré- « tablir par votre supplice la discipline militaire que « vous avez renversée par votre désobéissance. Apte proclie, licteur, attacbe-le au poteau. » Un arrêt si cruel coûta sans doute des larmes à celui qui le rendait; et si, en cette rencontre, l'amour du bien public triompha de la tendresse paternelle , on doit croire qu'il n'en étouffa pas les sentiments.
Toute l'armée fut saisie de terreur et de consternation à un ordre si violent et si atroce, et chacun croyant voir la hache préparée contre lui-même, demeura dans le respect, moins {)ar soumission que par crainte. Tous gardèrent pendant quelque temps un morne silence. Mais lorsqu'ils virent tomber la tête du jeune Manlius et la terre couverte de son sang, alors sortant tout à coup connue d'une espèce d'engourdissement où les avait jetés la première surprise, ils doimèrent un libre cours à leurs plaintes et à leurs gémissements, répandant et les regrets les plus tendres sur la mort du fds, et les imprécations les plus sanglantes contre la cruauté du père. On (it les funérailles de ce jeune honnne avec
'j/\9. HISTOIRE ROMAINE.
grand appareil. On couvrit son corps des dépouilles de l'ennemi qu'il avait tué. On lui éleva un bûcher hors des retranchements, et les soldats firent paraître, en lui rendant ces tristes devoirs, le plus vif empressement et la plus grande tendresse pour honorer sa mémoire.
L'action de Manlius, quelque nom qu'on veuille lui donner (car je n'entre point ici dans cet examen), soit (ju'on la qualifie de juste sévérité ou de cruauté barbare, produisit dans les esprits un double effet : d'un côté, elle rendit le soldat plus exact et plus soumis ; de l'autre, elle rendit le consul odieux à jamais; et les ordres de Manlius, manliana imperia, passèrent en proverbe pour exprimer l'excès le plus redoutable et le plus outré de sévérité.
Décius se ^^^ bataille se donna près du mont Vésuve, dans le dévoue pour chcmiii ciui mèuc à Véséris'. Les consuls romains,
I armée, qui i "
reini)ortc avaiit quc dc mener leurs troupes au combat, immo-
utie cflcbrc '
victoire sur lèrcut dcs victimcs, pour connaître dans leurs entrailles
les Latins. i i / i t i • i.
Liv. 111). 8, la volonté des dieux. Laruspice trouva qu il manquait quelque chose ta la tête du foie^ de celle de Décius, mais ({lie du reste elle était agréable aux dieux : la victime (le Manlius fut trouvée parfaite. Je suis content^ ^ dit Décius, si la viclitne de mon collègue est eritiercinent agréée des dieux. L'armée ensuite s'avan(;a pour le combat. Manlius commandait l'aile droite, Décius la gauche. D'abord on combattit de part et d'autre à forces égales, et avec un courage et un succès pareils. En-
' On doute .si c'est le nom il'iine ti'te du foie ; mais c'était par cette
\ille on d'une rivière. partie qu'on jugeait si la victime
^ On ne sait pa.s préciséinctit cp était agi éahlc aux dieux ou non. que les anciens entendaient par la ^ "Lifatnm est. ■>
iiisiomi; noMMiVF. 543
suite les haslaires de l'aile gauche , ue pouvant soutenir l'attaque violente des Latins, se retirèrei\t vers la seconde ligne, où combattaient ceux qu'on appelait les princes. Dans ce trou!)!»', le consul Décius appelle à haute voix le pontife Valérius, Nous avons besoin ici, lui dit-il, du secours des dieux. Prêtez-moi votre ministère, et dictez-moi les paroles que je dois prononcer en me dévouant pour les légions. Le pontife lui ordonne de prendre sa robe bordée de pourpre, et la tête couverte d'un voile, inie main élevée sous sa robe jusqu'au menton, un javelot sous les pieds, de prononcer en se tenant debout ces paroles : « Janus, Jupiter, « père Mars, Quirinus, Bellone, dieux lares, dieux « novensibles, dieux indigètes, dieux qui avez un pouce voir particulier sur nous et sur nos ennemis, dieux «Mânes, je vous prie, je vous supplie respectueuse- « ment, je vous demande la grâce, et je compte l'avoir « obtenue, de procurer au peuple romain des Quiritcs «le courage et la victoire, et de répandre en même « temps parmi les ennemis du peuple romain des Qui- « rites la terreur, la consternation et la mort. Confor- « mément aux paroles que je viens de prononcer, je « me dévoue pour la républi({ue du peuple romain des «Quirites, pour l'armée, jjour les légions, pour les « troupes auxiliaiies du peuple romain des Quirites, et « je dévoue avec moi au\ dieux Mânes et à la Terre les « légions et les troupes auxiliaires des ennemis. «
Après avoir prononcé ces prières et ces imprécations, il donne ordre à ses licteurs de se retirer vers Manlius, et d'aller , sans perdre de temps, lui annoncer qu'il s'est dévoué pour l'armée. Puis ', ceinl à la manière des dx-
' •< Inciiictns riuctii gahino.-
bins, il saute tout armé sur son cheval, et se jette tête baissée au milieu des ennemis. Il parut aux deux armées avec un air et une prestance au-dessus de l'humain, comme étant envoyé du ciel pour apaiser toute la colère des dieux envers les siens , et la faire tomber sur les ennemis. En effet, la terreur et la consternation semblaient marcher devant lui. Partout oii il se montrait, les ennemis, comme frappés de la foudre, étaient aussitôt saisis de frayeur. Mais quand, accablé de traits, il fut tombé mort par terre, le trouble et le désordre redoublerait parmi les Latins. Dans ce moment les Romains, remplis de confiance comme ayant mis les dieux de leur côté, recommencent le combat avec un nouveau courage et une nouvelle ardeur. Jusque-là il n'y avait encore eu que les deux premières lignes, c'est-à-dire les hastaires et les princes qui eussent pris part à l'action. Les triaires, qui formaient la troisième ligne, appuyés sur leur genou droit, attendaient l'ordre du consul pour agir. Manlius ayant appris la mort de son collègue , et voyant que les Latins avaient de l'avantage en quelques endroits par la supériorité du nombre, douta quelques moments s'il n'était pas temps de faire agir les triaires. Mais bientôt après, jugeant qu'il valait mieux les réserver pour la fin de l'action, il se contenta de fiiire avancer de la troisième ligne à la première quelques troupes légèrement armées. Les Latins, qui crurent cjue c'était le corps entier des triaires, firent aussi marcher les leurs. Ceux-ci combattirent long-temps avec beaucoup d'ardeur; et, quoique leurs lances fussent brisées ou émoussées par la pointe, et eux-mêmes extrêmement fatigués, cependant, par des efforts redoublés , ils connnençaient à enfoncer les Ko-
MISTOUIK 1U)1MA1^|■,. 545
mains, et ils so crurent maîtres de la victoire, s'imaginant être parvenus jusqu'à la troisième ligne. Alors le consul fit avancer les triaires : lesquels, étant tout frais, et ayant affaire à des troupes déjà lasses et épuisées, les mirent bientôt en déroute, et en eurent bon marché. Le carnage fut horrible du coté des Latins, et à peine en resta-t-il la quatrième partie. Les Samnites, qui étaient au pied de la montagne, contribuaient à jeter la terreur parmi les Latins.
C'est à juste titre que tout l'honneur de cette bataille fut attribué aux consuls, dont l'un , dil Tite-Live, détourna par sa mort la colère des dieux de dessus les Romains et la fit tomber sur les ennemis , et l'autre montra dans cette action un courage et une prudence qui ont fait dire à tous les écrivains qui ont transmis à la postérité le récit de ce combat , soit Romains , soit Latins , que , de quelque côté que se fiit trouvé Manlius , il aurait entraîné infailliblement avec lui la victoire.
Les Latins , qui avaient pris la fuite , se retirèrent à Minturnes , un peu au-dessus de l'embouchure du Liris , et d'autres à Vescia. Les Romains se rendirent maîtres de leur camp après le combat, et y firent beaucoup de prisonniers. On ne trouva le corps de Décius que le lendemain de la bataille. Son collègue lui (il des funérailles magnifi([ues.
Le courage de se dévouer à la mort pour le salut de la patrie devint, ce sendile, une vertu domestique et héréditaire à la fimllle des Décius. Le père en donne ici l'exemple dans la guerre contre les Latins '. Son fils,
■ i< Si luors timeretur... noa cuin pos, se hostium telis objecissenl.'» Latinis decei't:iiis pater Décius, cuiii ( Cic. T.iisc. Qiicrst. lib. i, n. 89.) Etiuscis lilius, etiam cuin Pyrrho iic-
Tonif XI F. lits t. Rom. '35
546 HISTOIRK ROMAINE.
dans celle contre les Etrusques, se piquera de marcher sur ses traces , et se dévouera comme lui. Son petit-fils , au rapport de Cicéron , dans un combat contre Pyrrhus, renouvellera en sa personne cette gloire attachée à sa famille. Mais quelque grande que soit l'autorité de Cicéron , le silence des historiens , dont aucun ne parle de ce troisième dévouement que comme d'un projet demeuré sans exécution , rend ce dernier fait au moins extrêmement douteux.
Les Romains, superstitieux à l'excès, attribuaient l'heureux succès dont ces dévouements étaient toujours suivis à une protection des dieux visiblement miraculeuse. Cotta, dans Cicéron, moins crédule, n'y trouvait rien que de naturel. C'était ', dit - il , un stratagème de la part de ces grands hommes , qui aimaient assez leur patrie pour lui faire le sacrifice de leur vie. Ils étaient persuadés que des soldats , voyant leur général se jeter tête baissée au milieu des ennemis et dans le plus fort de la mêlée, ne manqueraient pas de l'y suivre , et que , bravant à son exemple la mort , ils porteraient partout la terreur et l'épouvante. Voilà tout le miracle.
Les Latins , ayant levé à la hâte de nouvelles troupes , dans l'espérance de surprendre Manlius , qui ne s"'attendrait à rien moins qu'à se voir attaquer par des ennemis vaincus, furent défaits une seconde fois à Trifane, entre Sinuesse et Minturnes. La perte fut si considérable, (pie tous les latins, et à leur exemple ceux de Capoue, se rendirent aux Romains. On leur ota une
' "Conslliuiii illiul iniprivitonini tus impcriitoreni, c(juo incitato se in
l'iiii , (jiiod Grafci çpary.vraa iipprl- hosU's immlttcnlcm, persequeietur ;
laiil , sed eoiuiii imperatonnii (jtii id qtiod evenit. " ( Cic. fie Nat.
patriac coiisulcrent , vit.x lum jiaicc- Dmr.Wh. .S . ii. 15.) iciil. Rcli.iiilnr cnini (mv ni exeici-
IIl'STOIRF. ROM A INF. 547
partie de leurs terres , où l'on envoya des Romains en colonie. Les cavaliers de Capoue, qui étaient au nombre de seize cents , ne furent point enveloppés dans cette punition , parce qu'ils n'avaient point pris part à la révolte. En récompense de cette fidélité, ils furent faits citoyens romains, et le peuple de Capoue fut obligé de leur payer à chacun par année la somme de quatre cent cinquante deniers ', qui pouvait monter à plus de deux cents livres.
Manlius étant retourné à Rome, les vieillards seuls alltîrent au-devant de lui. La jeunesse ne le regarda qu'avec exécration , et pour-lors et dans tout le reste de sa vie.
11 est assez naturel d'examiner ce qu'il faut penser de Réflexions l'action de Manlius qui fait mourir impitovablement *;•"■''«''"'>
^ I J de I orqiia-
son fils pour avoir combattu contre sa défense ; si l'on *"*• doit la regarder comme une action vertueuse et louable, ou comme un excès de sévérité qui ne peut être trop détesté , parce qu'il est pousst» jusqu'à la barbarie. On est étonné en même temps de voir dans le même liomnie deux caractères absolument op]30sés : une tendresse généreuse '^ à l'égard d'un père de ((ui il n'avait reçu que de mauvais traitements, une dureté inliumaine à l'égard d'un fils dont tout le crime était de s'être abandonné à un désir de gloire immodéré, mais partlormable, ce semble, à son Age.
La déniarche hardie et périlleuse de Manlius pour
• Le denier n'avait point encore (irèce. — L. ♦•té frappé chez, les Romains, mais ' << ^lagnus vir iiiipriiuis, et qui
il pouvait être en usage chez les perindulgeiis in j)alr»-iii , idem ac.-r-
r.anipaniens. = Il s'agit vraisemMa- Uè severiis in filiiiin. » (Cic. de OJfic.
blemeut de la draclirae grecque, eu lilj. 'i , n. ira.) usage dans les villes de la Gr.iude-
sauver son père marque certainement que ce n'était point un mauvais cœur , fermé aux sentiments que la nature et l'humanité inspirent. Il faut donc cherclief une autre cause du traitement qu'il fait à son fds. Elle n'est point obscure ni douteuse. Le zèle pour la patrie dont il était dévoré l'emporta sur les sentiments de la Oie. de Fin. luiturc , ct sur la tendresse paternelle : Ipse naturœ ' ' ' "' "* ' patrioque amori prœlidU jus majestcUis atque iniperii: et Tite-Live n'a pas manqué de le lui faire déclarer dans la harangue qu'il lui met dans la bouche. Manlius était père, mais il était consul. Il aimait son fils , mais il aimait encore plus la patrie. On sait qu'elle était l'idole des Romains , à la({uelle ils se croyaient obligés de tout sacrifier; je dis obligés par les lois mêmes , qui réglaient l'ordre des devoirs. Les dieux avaient le premier rang , la patrie le second : les devoirs mutuels des pères et des fils n'avaient que le troisième lieu. Quand il y avait conflit entre les deux derniers, le combat était rude ; et , pour donner l'avantage à la patrie , il fallait avoir une fermeté , ou , pour parler plus juste , une sorte de férocité qui fît taire les sentiments gravés le plus profondément dans le cœur de l'homme. Car, il faut l'avouer , quelque grandeur d'ame qu'on prétende attacher aux principes qui firent agir Brutus , Manlius , et quelques autres célèbres Romains, (|uand on les examine sérieusement et de sang- froid , on ne peut se dissimuler qu'on sent en soi-même une voix secrète qui les condamne, parce qu'ils répugnent aux sentiments de la nature et de l'huinanité.
Qiuim vt-ntuiii ad vcnim est, sonsiis moresque répugnant.
,(HoRAT. lib. I , iSat. ?».)
II I s T O 1 U K II () M \ I i\ E. 549
TI. jEMILIUS MAMERCINUS. . „
An. R. ^iC).
Q. PDBLILIUS PHILO. Av.J.C.336.
Les Latins , mécontents de ce (jii'on leur avait enlevé Ou poursuit une partie de leurs terres , firent encore quelques mou- contre vements. Les deux nouveaux consuls marchèrent contre Liv. iib°8, eux. Le dernier défit les ennemis, prit leur camp, et '^^i'"^obligea plusieurs peuples de se rendre aux Romains. Son collègue cependant fit avancer ses troupes contre les habitants de Pédum. Ils étaient soutenus par les villes de ïibur, de Préneste, de Vélitres ; et il leur était venu des secours de Lavinium et d'Antium. Les Romains ayant eu de l'avantage dans quelques combats , iEmilius s'approcha de Pédum, où les ennemis, conjointement avec leurs alliés , avaient établi leur camp , et le fort de la guerre se tourna de ce coté -là. Avant qu'elle fut terminée, iEmilius ayant appris qu'on avait décerné à son collègue le triomphe, se hâta de retourner à Rome pour y demander le même honneur , quoiqu'il n'eût point encore remporté la victoire. Le sénat , blessé d'un empressement si mal placé , lui refusa le triomphe, jusqu'à ce que Pédum eût été pris de force , ou se fût rendu par capitulation. Ce refus l'aigrit contre le sénat , et il se conduisit pendant le reste de son consulat comme un vrai tribun du peuple , sans trouver d'opposition de la part de son collègue, qui était plébéien. Le sénat, sous prétexte d'une nouvelle rébellion des Latins , mais en effet pour se délivrer plus tôt de deux consuls dont il était mécontent , leur ordonna de créer un dictateur. iEmilius, (jui avait pour -lors l'autorité, car chacun des consuls, lorsqu'ils étaient ensemble, l'exerçait à son tour, nonnna son collègue, et
55o HISTOIRE IIOMAINE.
celui-ci choisit pour général de la cavalerie Junius
Brutus.
Ou jorte ^^ devait s'attendre qu'un dictateur plébéien ne man-
trois lois fort ({uerait pas de signaler sa dictature par (luelque établis-
sénat. sèment favorable au peuple et contraire à la noblesse ;
et c'est ce qui arriva. Il porta trois lois fort mortifiantes
pour le sénat , et qui donnaient beaucoup d'atteinte à
son autorité. La première portait que les plébiscites ,
c'est-à-dire les ordonnances du peuple, assujettiraient
Liv. lib. 3, les sénateurs comme les plébéiens. Cette loi avait été
cai). 53 ^i^j^ portée après l'expulsion des décemvirs , et était
apparemment mal exécutée. La seconde ordonnait que
les sénateurs approuveraient par avance les lois qui
seraient portées dans les assemblées par centuries,
avant même que le peuple eût donné son suffrage; au
id. lib. I , lieu qu'anciennement les décrets du peuple n'avaient de
tap- ':• f^j,^p qu'après qu'ils avaient été confirmés par le sénat.
Enfin , la troisième loi statuait que des deux censeurs il
y en aurait un tiré du peuple : il avait obtenu peu de
M. lib. 7 , temps auparavant qu'il pourrait occuper en même temps
••ap-4->- igj. (|j.^jx places du consulat.
Je suis étonné que des lois si importantes pour le gouvernement aient passé avec une tranquillité parfaite, sans bruit, sans plainte, sans opposition de la part du sénat; du moins Tite-Live n'en dit pas un mot. C'est apparemment parce que le sénat se trouvait sans chef, ayant contre lui le dictaleur. Mais je suis encore plus surpris qu'une compagnie si sage, si attentive à ses intérêts, si jalouse de ses privilèges, après avoir mécontenté ^milius par le refiis du triomphe, et l'avoir vu se déclarer ouvertement pour le peuple, lui ait ordonné sans nécessité de iioiinnei' un dictateur , et l'ait mis eu
lus TOI KE ROMAINK. JD f
(Hat de se venger pronipteinent et pleinement de Taffront prétendu qu'on lui avait fait essuyer.