‹ OEuvres complètes. Accompagnée d'observations et d'éclaircissements historiques (volume 3)Chapitre 135 sur 141 · Tome XI y. Uist. R,„n · texte numérisé non relu

Tome XI y. Uist. R,„n

« militaire comme une chose de peu de conséquence. « Pour moi, je demeurerai ferme dans ce que j'ai ré- « solu, et je ne rabattrai rien de la juste sévérité de la « loi à l'égard d'un officier qui a combattu au mépris de « mes ordres et de la religion tout ensemble, dans un ^temps où les auspices étaient douteux et incertains. « Il ne dépend pas de moi d'empêcher qu'on ne donne « atteinte à la majesté du pouvoir suprême, mais jamais « Papirius ne l'affaiblira en rien par son propre fait. « Je souhaite que la puissance du tribunat, qui est «( inviolable, ne viole pas elle-même, par son opposite tion , les droits sacrés du commandement , et que le « peuple romain n'avilisse et ne détruise pas en ma « personne l'autorité de la dictature , et la dictature « même. Si on le fait malgré mes remontrances , la « postérité n'en accusera point L. Papirius, mais les «tribuns, mais le jugement inconsidéré du peuple, « lorsque, la discipline militaire étant une fois abolie, « le soldat n'obéira plus au centurion , le centurion au « tribun, le tribun au lieutenant, le lieutenant au con- « sul, le maître de la cavalerie au dictateur; lorsqu'on « ne respectera plus ni les hommes, ni les dieux ; que « les ordres des généraux et les auspices ne seront plus « observés; que les soldats, sans congé, se répandront « de côté et d'autre où il leur plaira; qu'oubliant la re- « ligion du serment, et n'ayant pour guide que la li- « cence, ils se dégageront du service à leur gré; qu'on « ne se trouvera plus sous le drapeau; qu'on ne s'asn semblera plus à l'ordre; qu'on ne distinguera plus « si c'est de jour ou de nuit, dans un lieu favorable ou " contraire, par l'ordre ou sans l'ordre du général , qu'il « faut combattre; qu'on ne sera plus attentif à suivre

HISTOIRE ROMAINK. 679

« son drapeau, ni à garder ses rangs; en un mot, « que la milice, au lieu d'être gouvernée, comme elle « l'a toujours été, par la religion du serraient et par des « usages inviolal)les, deviendra un aveugle brigandage, « sans règle et sans loi. Tribuns du peuple, rendez- « vous responsables de ces désordres à tous les siècles « à venir ; chargez vos têtes de l'horreur de tous ces « crimes , pour soutenir Fabius dans sa désobéissance. »

Ces paroles , prononcées d'un ton sévère et d'un air imposant, firent une terrible impression sur les esprits, chaque citoyen les regardant comme autant de malédictions dont il allait se charger s'il osait passer outre. Les tribuns surtout en furent tellement déconcertés, et saisis d'une telle frayeur, qu'ils ne savaient où ils en étaient; et ils commencèrent à craindre presque plus pour eux-mêmes que pour celui dont ils avaient entrepris la défense. Mais le peuple romain les tira d'embarras en prenant le parti de prier et de conjurer le dictateur de lui accorder la grâce du maître de la cavalerie. Les tribuns, suivant l'exemple du peuple, joignirent leurs prières aux siennes. Le père de Fabius , Fabius luimême , se jetèrent aux pieds de Papirius, le suppliant avec larmes de se laisser fléchir.

Alors le dictateur avant fait faire silence : « Je suis Enfin

^ ,. .,, , ,"..,. •!• • I " '1 le dictateur

« content (^dit-il): la discipnne militaire, la majesté du accorde aux « souverain commandement, qui ont couru risque au- ',,eupieia « jourd'hui d'être abolies pour jamais , ont enfin triom- ^T^fu,'^'^ « phé : Fabius , qui a osé combattre contre l'ordre de « son général, n'est point défendu comme innocent, « mais reconnu pour coupable; il obtient le pardon de « son crime par les prières du peuple romain et des « tribuns , qui demandent pour lui la vie comme une

■il-

58o HISTOIRE ROMAINE.

« grâce, et non comme une justice. Vivez, Q. Fabius, « plus heureux mille fois par ce consentement unanime « de tous vosj*€oncitoyens à s'intéresser pour vous que « par la victoire qui vous causait tant de joie. Vivez, « après avoir commis un crime que votre père lui- « même n'aurait pu vous pardonner, s'il eût été en ma « place. Vous vous réconcilierez avec moi quand il vous « plaira; mais pour le peuple romain , à qui vous devez « la vie , sachez que la plus grande marque que vous « puissiez lui donner de votre reconnaissance, c'est d'ap- « prendre , par ce qui s'est passé aujourd'hui , à obéir « avec soumission, tant en paix qu'en guerre, à ceux (c qui auront sur vous une autorité légitime.»

Ainsi se termina cette grande querelle. Le sénat et le peuple, pleins de joie, reconduisirent Papirius en foule, félicitant avec une égale effusion de cœur et le dictateur et le maître de la cavalerie. Tout le monde jugea que la discipline militaire n'avait pas été moins affermie par le danger qu'avait couru Fabius que par le supplice funeste du jeune Manlius. Il en coûta pourtant à Fabius la perte de sa charge : le dictateur le déposa , et nonnna un autre maître de la cavalerie à sa place.

11 ne m'appartient point de juger la conduite de ces grands hommes, qui avaient des vues supérieures , et qui savaient jusqu'oii le bien de la république demandait qu'on portât la sévérité et la douceur. On ne peut pas ne point convenir qu'il était important pour la discipline militaire que Fabius, qui avait mérité la mort par sa désobéissance, n'obtînt le pardon qu'après avoir couru tous les dangers du supplice , et que le pardon lui fût accordé à titre de grâce, et comme à un criminel. L'offre (jue lui fait Papirius de se réconcilier avec lui

JIISTOIllE llOM/VINi:. 58 l

({uaiid il le voudra fait assez connaître que ce n'est point la passion qui l'a fait agir. Mais il me semble qu'après un traitement qui avait dû fiiire une plaie profonde dans le cœur d'un jeune Romain du caractère de Fabius , un pardon sans réserve mêlé de quelques marques extérieures d'affection et de tendresse aurait été bien propre, sinon à guérir entièrement cette plaie, du moins à en adoucir et à en diminuer l'aigreur. La suite de l'histoire nous montrera que Fabius conserva toujours un ressentiment de l'affront qu'il avait reçu.

Il arriva cette année que , toutes les fois que le die- Les tateur s'était éloigné de l'armée , les Samnites se met- iudilpoTéès

I 1 • . I • • \ tontre le

taient en mouvement, et semblaient vouloir en venir a dictateur, un combat. Mais M. Valérius , lieutenant-général , qui ,Jî;"|î,7con. commandait dans le camp, avait devant les yeux l'exem- t^otemeut

I ' •' daus une

pie de Q. Fabius , (jui lui faisait moins craindre les at- bataille. taques de l'ennemi que la colère inexorable du dictateur. C'est pourquoi , des fourrageufs étant tombés dans une embuscade , et y ayant été défaits , on crut que le lieutenant aurait pu les secourir, si les ordres précis et terribles du dictateur ne l'eussent arrêté. Cet événement aliéna encore à son égard l'esprit des troupes , déjà fort mécontentes de sa rigueur inflexible à l'égard de Fabius, et de ce qu'il avait refusé opiniâtrement à leurs prières ce qu'ensuite il accorda à celles du peuple.

Le dictateur étant revenu au camp , son arrivée ne causa ni beaucoup de joie parmi ses troupes, ni beaucoup de crainte parmi les ennemis. Le lendemain, soit qu'ils ignorassent son retour, soit qu'ils le comptassent pour peu, ils s'approchèrent du camp en bataille rangée. Papirius sortit aussitôt à leur rencontre , et fit voir dans le combat de quelle ressource est quelquefois pour une

58a HISTOIRE ROMAINE.

armée le mérite et la capacité d'un seul homme : car on convenait que la guerre contre les Samnites aurait pu être terminée avec succès ce jour -là, si les troupes eussent soutenu leur chef, tant il avait su prendre habilement tous ses avantages. Mais le soldat exprès ne fit point son devoir, pour obscurcir la gloire de son général et l'empêcher de remporter la victoire. Il y eut plus de morts du coté des Samnites , plus de blessés du coté des Le dictateur Romaius. Le dictateur sentit bien ce qui avait mis

,sc ncoiK ilie i . i v • • vi r il • i'

les troupes, obstaclc 3 sa victoirc , et reconnut qu il lallait modérer la hauteur de son caractère , et mêler de la douceur à sa sévérité. Dans cette vue , prenant avec lui ses lieutenants, il allait visiter les blessés, et, avançant la tête dans leurs tentes , il leur demandait à chacun comment ils se portaient , et chargeait nommément les lieutenants , les tribuns , et les autres officiers , de veiller à ce qu'ils ne manquassent de rien. Il s'acquitta avec tant de dextérité d'un soin déjà fort populaire par lui - même , qu'en travaillant a rétablir la santé des corps, il guérit parfaitement les esprits , et se les réconcilia d'une manière merveilleuse. Cette victoire sur lui-même lui en procura une prompte sur les Samnites.

Los Quand son armée fut entièrement rétablie , il attaqua

sont vain- les eiincmis avec une pleine assurance , et de sa part , et

rus , 01 oh- ^ ...

tienuoMt une dc ccllc dcs troupcs , de remporter la victoire. En effet , d'un au. il les battit si vivement, et les mit tellement en déroute, que, depuis ce jour-là , ils n'osèrçnt plus se présenter devant lui. Il mena ensuite son armée victorieuse dans le pays ennemi, partout où l'espérance du butin l'appelait, sans trouver aucune résistance. Et ce ([ui augmentait l'ardeur du soldat , c'est que tout le butin lui avait été abandonné. Les Samnites , domptés par tant de pertes.

demandèrent la paix au dictateur. Après être convenu avec eux qu'ils donneraient à chacun de ses soldats un habit, et qu'ils leur paieraient la solde d'une année, il les renvoya au sénat. Le dictateur rentra triompliaul dans Rome. Les Sanmites ne purent obtenir qu'une trêve d'un an.

FIN 1)11 lOMl OU A I Olt/Ii: AI E.

TABLE DES MATIERES

CONTEN U ES

Page 1