‹ OEuvres complètes. Accompagnée d'observations et d'éclaircissements historiques (volume 3)Chapitre 65 sur 141 · M. POSTUMIUS · texte numérisé non relu

M. POSTUMIUS

Les Véïens, qui jusque-là avaient été gouvernés par des magistrats annuels, rebutés des brigues violentes qui chaque année recommençaient à leur élection , se nommèrent un roi. Ce changement choqua tous les autres peuples d'Etrurie, moins par rapport à la royauté qu'à cause de la personne même du roi, dont ils étaient fort mécontents, et qui, dans l'état de simple particulier , s'était rendu extrêmement odieux par ses hauteurs. Il fut donc résolu dans l'assemblée générale de la nation qu'on ne donnerait point de secours aux Véïens tant qu'ils seraient gouvernés par un roi. On n'osa publier cette nouvelle dans Véïes , par la crainte du nouveau roi , auprès de qui un pareil discours aurait pu passer pour une amorce de sédition.

Vcïés était une ville opulente , extrêmement peuplée , et très-forte par sa situation, et par les ouvrages que l'on y avait ajoutés.

Les Romains, qui n'espéraient pas la pouvoir emcoiistruites porter de vive force, songèrent à l'affamer par un blo-

pour conti- ' 1 1 1 • 1 • 11 •

nuer la cus. Ils drcssèrcut doiic des lignes de circonvallation et

' Tite-Live en compte huit; mais et que iclte année Camille et Pos- Signonius et Pigbius proiiveul é\i- tnmius Albinus étaient censeurs, et demmeut qu'il n'y eu eut que six, non tribuns militaires.

Raraquc:

IIISTOIRK ROMAINE. 9.C)5

(le coiitrevallatioii, pour se mettre en sûreté contre les guerre peu-

, , . , . p I (laiit l'hiver.

sorties des assièges, aussi-bien que contre 1 attaque des iiv. lii,. 5,

ennemis du dehors, et pour les empêcher de jeter du '^''^^

secours ou des vivres dans la place. Pour cela, il fallait

se résoudre à passer tout l'hiver dans les lignes, et se

construire des baraques contre la rigueur au froid ,

chose inouie jusque-là, et absolument nouvelle pour les

Romains.

Quand les tribuns du peuple , qui , depuis quelques Plaintes des

années, n'avaient point trouvé d'occasion de remuer, du peuple. ' . Liv. Hh. 5,

furent informés de ce dessein , ils se transportent aus- cap. a.

sitôt à l'assemblée, et travaillent de concert à irriter

les esprits par des discours séditieux. Ils représentent

au peuple « que c'était là le but où tendait la paie ac-

« cordée aux soldats : qu'ils ne s'étaient pas trompés en

« avertissant que cette largesse cachait un poison se-

" crct; que le peuple avait par là vendu sa liberté : que

« la jeunesse était éloignée pour toujours, et reléguée

«loin de la ville et des affaires publiques; que, sans

M avoir égard à la plus rude saison de l'année, on la

« retenait pendant tout l'hiver en pleine campagne,

« et on ne permettait point aux soldats de visiter leurs

« maisons et leur bien. Et quelle raison croyaient -ils

« qu'on eût pour leur faire continuer ainsi le service ,

«sinon d'empêcher cette jeunesse, en qui consistait

« toute la force du peuple, d'agir dans les assemblées

« pour les intérêts communs : qu'elle était beaucoup

'( plus vexée , et avait beaucoujî plus à souffrir qne les

« Véïens : que ceux-ci , défendant une ville enfermée

(( par de bonnes murailles, et dont la situation natu-

« relie était lout-à-fait avantageuse, passaient Thi-

« ver sous leurs toits; au lieu que le soldat romain,

'2g6 ~ HISTOIRE ROMAINE.

« toujours occupé de travaux et d'ouvrages , exposé « aux neiges et aux frimas, n'avait pour maisons que a ses tentes, sans quitter ses armes, même pendant « l'hiver, qui par terre et par mer suspend et fait ces- « ser en tdut pays les expéditions guerrières; que ni les c( rois, nfces consuls si superbes avant l'établissement a de la puissance tribunitienne , ni les dictateurs ar- <f mes d'une si terrible autorité, ni les cruels décem- «virs, n'avaient point imposé un si triste joug à la « jeunesse romaine : qu'il était réservé à des tribuns « militaires d'exercer sur elle une pareille tyrannie , et « de lui imposer la nécessité de continuer le service « pendant toute l'année. Que feraient-ils donc , s'ils « étaient véritablement consuls ou dictateurs, puisque, « n'ayant que l'ombre de la dignité consulaire , ils do- (( minaient avec tant d'empire et de dureté ? Mais qu'a- « près tout, on ne devait pas se plaindre d'un tel traite tement : que de six places de tribuns militaires, il n'y « en avait pas une seule pour les plébéiens : qu'au- « paravant ce n'était pas sans beaucoup de peine et de « combats que les patriciens venaient à bout de remplir a trois places de tribuns : que depuis quelques années « on les voyait partir six de front pour commander, « sans que dans un si grand nombre puisse trouver « place un seul plébéien, qui, au moins, s'il ne faisait « rien autre chose, avertît ses collègues que les soldats « ne sont point des esclaves , mais des hommes libres «et des citoyens, qu'il serait bien juste de renvoyer fc pendant l'hiver dans leurs maisons , pour voir pen- « dant quelque temps de l'année leurs pères, leurs en- « fants, leurs femmes; pour y faire usage de leur li-

« berté et de leurs suffrages , et pour avoir part à la « nomination des magistrats. »

Les tribuns, qui tenaient ces discours si propres à iviie

'1 liaraugiic

émouvoir la populace, trouvèrent dans la personne d'Ai)j)ius

... 1111 -A pour ri-fulcr

d'Appius un adversaire bien capable de leur tenir tête, les mbuus. Il était cette année l'un des tribuns militaires , et le seul èlp.'alo.' que ses collègues eussent laissé à Rome pour s'opposer aux entreprises séditieuses des tribuns du peuple pendant leur absence. Il monta donc alors sur la tribune aux barangues, et parla de la sorte :

« Si jamais, Romains, on a douté quel motif porte « vos tribuns à exciter continuellement des séditions « dans la république ; si c'est votre intérêt ou le leur, « je suis persuadé que maintenant il ne restera plus <#cl'incertitude sur ce point. Ils se sont eux-mêmes décc masqués par leur conduite dans ces derniers temps. « En effet n'est-il pas certain que jamais on ne les a vus « aussi vivement affligés d'aucune injustice qu'ils se « soient imaginé qu'on vous ait faite, comme ils l'ont « été de la libéralité du sénat à l'égard des soldats lors- « ([u'il a ordonné que désormais on leur donnerait une « paie? Qu'y a-t-il dans ce nouvel établissement qui « puisse les alarmer si fort, si ce n'est l'union des deux « corps de l'état , qu'ils redoutent extrêmement , comme « contraire à leurs vues séditieuses? Ne devraient- ils « pas au contraire, s'ils avaient, je ne dis pas quelque « amour du bien public, mais quelque reste de senti- « ment d'iiumanité, travailler à conserver et à affermir « cette union et cette intelligence réciproque , qui ren- « drait bientôt certainement le peuple romain le plus «puissant de tous les peuples voisins, si elle était « ferme et constante ?

ce Je montrerai clans la suite combien le parti qu'ont f( pris mes collègues de ne point retirer les troupes de « devant Véïes que la ville ne soit prise , est non-seule- « ment utile , mais nécessaire : maintenant je ne parle « ({ue de la condition sous laquelle nos soldats servent (c la république; et je suis assuré que, si je tenais ce (c discours dans le camp , et que je les eusse pour au- « diteurs et pour juges , ils en approuveraient l'équité. « Comment en effet pourraient-ils trouver mauvais que « depuis qu'on leur a accordé un nouvel avantage , on « exige d'eux une nouvelle augmentation de service ? « Jamais la peine n'est sans récompense ' , ni , pour « l'ordinaire , la récompense sans peine. Le travail et « le plaisir , qui sont d'une nature bien différente , sont « pourtant unis ensemble par une liaison naturelle. Si « la patrie venait à compter avec eux, ne pourrait-elle « pas leur dire avec raison : Vous êtes payés pour l'année « entière, servez-moi donc l'année entière pareillement?

« C'est avec peine, Romains, que j'use d'un tel lan- « gage. Ainsi doivent parler ceux qui ont pour soldats <( des mercenaires; mais pour nous, nous voulons agir « avec vous comme avec des concitoyens , et nous sou- « baitons aussi qu'on agisse avec nous comme avec la « patrie. Ou il ne fallait point entreprendre la guerre, « ou il faut la soutenir d'une manière qui fasse bonneui- « au peuple romain , et la terminer le plus tôt qu'il sera « possible. Or le moyen de la terminer , c'est de presser « vivement les assiégés, et de ne point quitter le siège « que nous n'ayons pris la ville.

' « Nusquam nec opéra sine erao- luptasque , dissimillinia naturâ, sohiineuto, nec eiuoluinentum fermé cietate quàdam inter se naturali suul .•sine impeusa opéra est. Labor vo- juncta. » ( Ltv. )

HISTOIRE ROMAINE. 2C)f)

« Quand nous n'aurions point d'autre motif pour «persévérer constamment dans notre entreprise, l'in- « dignation seule contre des ennemis irréconciliables « devrait nous y engager. Ils se sont révoltés contre « nous sept fois; ils n'ont jamais été fidèles pendant la « paix ; ils ont mille fois ravagé nos terres ; ils ont fait « révolter les Fidénates contre nous ; ils ont égorgé la « colonie que nous avions chez ce peuple : ce sont eux « qui , contre le droit des gens , ont fait assassiner nos « ambassadeurs. Ils ont voulu soulever toute l'Etruric « contre nous , et ils y travaillent encore aujourd'hui. « Peu s'en est fallu qu'ils n'aient maltraité les ambassatf deurs que nous avions envoyés pour leur porter nos « plaintes et pour demander satisfaction. Et l'on veut « que nous agissions mollement envers de tels ennemis !

a Mais d'autres motifs encore plus puissants doivent « faire impression sur nous. Des ouvrages considérables « que nous avons faits autour de la ville tiennent l'en- « nemi renfermé dans l'enceinte de ses murs. Il n'a « point cultivé ses campagnes , ou nous avons ravagé « celles qui l'avaient été. Si nous retirons notre armée , « qui doute que non-seulement le désir de la vengeance , « mais la nécessité ne les oblige de venir piller nos « terres, ne pouvant rien retirer des leurs. Nous n'éloi- « gnons donc point la guerre par le conseil que les « tribuns vous donnent , mais nous l'attirons chez nous.

« Quant à ce qui regarde en particulier les soldats, « pour qui les tribuns, pleins d'affection et de tendresse, « après avoir voulu leur arracher la paie, s'intéressent <f maintenant tout à coup avec tant de vivacité, voyons « quel avantage ils leur procurent. Nos soldats ont fait « des retranchements et creusé des fossés tout autour

3oO HISTOIRE ROMAINE.

» de la ville , ouvrages d'un très-grand travail. Ils les « ont fortifiés par des redoutes d'abord en assez petit « nombre, puis ils y en ont ajouté d'autres à mesure « (jue les troupes se sont augmentées. Us ont élevé des « forts , non - seulement contre la ville , mais contre « l'Etrurie , pour empêcher les secours qui en pour- « raient venir. Je ne parle point de toutes les machines « nécessaires pour l'attaque des places. Après qu'on a « essuyé tant de travaux , et qu'on a conduit tous les «ouvrages à leur perfection, croyez- vous qu'il soit à « propos de les abandonner , pour les recommencer « tout de nouveau au commencement de la campagne « suivante ? N'est-il pas bien plus facile et plus sûr de « les conserver et de presser le siège , qui ne peut pas « certainement traîner beaucoup en longueur , si nous « n'éloignons pas nous ■ mêmes l'effet de notre espé- « rance par nos délais et nos lenteurs ?

« Mais , outre la perte du temps , nous courrions en- « core un bien plus grand danger. Vous n'ignorez pas « qu'il se tient de fréquentes assemblées dans l'Etrurie , « où l'on délibère si l'on enverra des secours à Véïes. «Pour le présent, les Etrusques sont fort indignés « contre les Véïens; ils les haïssent, refusent de les se- « courir, et, autant qu'il est en eux, nous laissent la « liberté de prendre Véïes. Qui peut répondre ([u'ils « demeureront toujours dans la même disposition , si la « guerre dure encore long-temps ; d'autant plus que , « si l'on donne quelque relâche aux assiégés , ils seront « en état d'envoyer en Etrurie des ambassades plus «pressantes et plus nombreuses? D'ailleurs, ce qui « choque maintenant les Etrusques , qui est la création « d'un roi à Véïes , peut changer d'un moment à un

IIISTOIKE R01VIA.INE. 3() I

autre, ou par le consentement général des citoyens » pour se réconcilier la nation , ou par l'abdication vo- « lontaire du roi , qui ne voudra pas que sa royauté « soit ini obstacle au saint de sa patrie.

« Quand le succès de la guerre présente ne demali- « derait pas que l'on continuât le siège, il importerait « infiniment pour la discipline militaire que nos soldats « s'accoutumassent, non-seulement à jouir de la victoire « qu'ils auraient acquise , mais , quand la guerre traîne « en longueur, à en attendre constamment l'issue jusce qu à la fin sans se laisser vaincre par Tennui ; à la « continuer pendant l'iiiver , si elle n'a pu se terminer u plus tôt ; et à ne pas tourner leurs regards et leurs « désirs vers leurs maisons dès que l'autonme se fait « sentir, semblables à ces oiseaux (jui disparaissent avec « l'été. Quoi ! la passion et le plaisir de la chasse en- « traîne les hommes dans les forêts et sur les montagnes « à travers les neiges et les frimas ' : et la patience que « nous montrons pour notre divertissement dans ce « pénible exercice , nous ne la ferons pas paraître dans « la guerre pour les besoins de l'état ? Croyons - nous a donc nos soldats si mous , si efféminés , et pour le « corps et pour le courage , qu'ils ne puissent gagner « sur eux de demeurer quelque temps éloignés de leur «maison, ni de passer un hiver dans le camp? Ils « rougiraient sans doute si ^on leur tenait de pareils «discours, et répondraient avec indignation, qu'ils « sont prêts à faire également la guerre en hiver connue a en ete; qu'ils n'ont point donné commission aux tri-

' "Obsecro vi>s,\eiiiiridi.stiKliuin belli neccssitatibus cam patu-iitinni ac vohiptas homines per nives ac non adhlbpbiiuus, quam vel liisus acpruinas in montes sylvasque lapit : voluptas tlicere solet P» (Liv. )

3o2 HISTOIRE ROMAINE.

« buns (le se déclarer en leur nom avocats de la lâcheté « et de la mollesse; et qu'ils n'ont pas oublié que ce « n'est point à l'ombre et sous les toits , mais en pleine u campagne , que leurs ancêtres ont établi la puissance « tribùiiitienne.

« Ce sont là des sentiments dignes de vos soldats , « dignes du nom romain. Vous devez ne pas considérer « seulement le siège de Véïes , ni la guerre que nous « faisons actuellement , mais porter vos vues plus loin , «et songer dès à présent à établir votre réputation « pour d'autres guerres et d'autres peuples. Pensez-vous « que ce qui va se passer à Véïes ne fixera pas dans « l'esprit des peuples voisins l'idée qu'ils croiront de- « voir se former de vous , et qu'il soit indifférent que «ces peuples se persuadent, que, pourvu qu'on sou- « tienne le premier feu et la première vivacité des Ro- « mains , qui n'est pas de longue durée , on n'a plus « rien dans la suite à craindre de leur part : ou qu'au « contraire vous établissiez tellement parmi eux la ter- « reur de votre nom , qu'ils sachent que ni l'ennui «d'une longue attaque, ni la rigueur de l'hiver, ne « sont point capables de faire quitter à l'armée romaine « un siège qu'elle aura une fois commencé ; qu'elle ne « connaît point d'autre terme de la guerre que la vic- « toire; et que dans ses entreprises elle se pique autant « de persévérance que d'activité ?

«Peut- il rien arriver de plus agréable aux Véïens « que de voir Rome d'abord , puis le camp , déchirés « par les divisions? Pour eux, ils ne se conduisent pas « de la sorte. Au milieu des horreurs de la guerre et (( des incommodités d'un long siège, tout est tran- « (juille. Le nouvel établissement d'un roi n'excite point

1 1 1 s T o I II !■: Il o iM A I i\ i;. 3o3

«de iHurmure et de sédition. T.c refus de secours de « la pari de TÉtruric n a rien eluuigé dans leurs dispo- « sitions,et ne lésa point irrités contre le roi, qui seul « en est la cause. D'où pensez -vous que vienne une si « grande tranquillité? C'est que quiconque oserait ex- « citer quelque mouvement serait mis sur-le-champ à « mort; et l'on n'y tiendrait pas impunément les dis- « cours que l'on tient ici.

« Car, il faut l'avouer à votre honte, les charmes de « la puissance tribunitienne vous ont tellement aveu- K olés et fascinés, que, sous le nom et la sauvegarde «des tribuns, les plus grands crimes trouvent devant « vous \\i\e entière impunité. Il ne leur reste plus qu'à « porter dans le camp cet esprit de révolte, qu'ils tâchent « tous les jours d'allumer dans vos assemblées; à cor- « rompre les armées par leurs harangues séditieuses, « conune ils ne cessent de mettre tout en œuvre ici pour «séduire le peuple; et à apprendre aux soldats à ne « point obéir aux généraux , ni aux autres officiers : « puisque enfin maintenant, à Rome, on fait consister « la liberté à ne respecter ni le sénat, ni les magls- « trats , ni les lois, ni les coutumes de nos ancêtres, « ni aucune des règles établies si sagement parmi nous « pour maintenir la discipline militaire dans toute sa « vigueur. »

C'est ainsi qu'Appius, opposant aux vaines décla- Un érjipo mations des tribuns une éloquence solide et rondee en rcdoui.ie le raisons, leur disputait l'empire sur l'esprit du peuple, "nTinmiis." lorsque la nouvelle d'une perte considérable reçue par ^')!a'''!.' '' les Romains à Véïes (qui le croirait?) le rendit supérieur aux tribuns, et inspira aux deux corps de l'état réunis dans les mêmes sentiments une nouvelle ardeur

3o4 HISTOIRE ROMAINE.

pour continuer le siège et le pousser avec plus de vivacité que jamais. On avait déjà poussé et avancé les machines fort près des murs. Mais , comme on était plus attentif à travailler pendant le jour aux ouvrages qu'à les garder pendant la nuit , les assiégés , dans le temps qu'on s'y attendait le moins, sortirent en grand nombre de la ville, des torches ardentes à la main, et mirent le feu aux machines qui avaient coûté une peine et un temps infini, et que l'incendie consuma en un moment. Beaucoup de soldats, qui tentèrent inutilement d'y porter du secours, périrent ou par le fer, ou par le feu.

Quand cette nouvelle fut apportée à Rome, elle plongea toute la ville dans une profonde tristesse, et fit craindre au sénat que les tribuns, imputant cette perte à ses conseils , n'en prissent occasion de lui insulter aussi -bien qu'à la république, et qu'il ne fût plus possible d'arrêter la sédition ni dans la ville, ni dans le camp. Il arriva tout le contraire.

<;é>urosité Jusqu'ici les armées romaines n'avaient eu dans leur .les cavaiirTs cavalcric quc les chevaliers romains , à qui le public ntdupeupic fo^iniissalt dcs chevaux. Dans l'occasion dont il s'agit, des citoyens, qui avaient le revenu nécessaire pour être admis dans cet ordre, et auxquels les censeurs n'avaient point assigné de cheval entretenu aux dépens <hi public , s'étant concertés ensemble , s'adressent au sénat, et, ayant obtenu audience, ils déclarent quils sont prêts à se fournir eux-mêmes de chevaux, pour être en état de servir la république. Le sénat reçut une offre si généreuse avec de grandes marques de reconnaissance. Le bruit s'en répand aussitôt par toute la ville. Les plébéiens, piqués d'une noble jalousie, se

iiisroiiif: iu)Maim:. 'Jo5

j)r(''sonlcnt à leur tour devant le sénat , et disent que, j)our soutenir l'honneur de ruifanleric, ils viennent offrir leurs services iiors de rang , prêts à marcher partout où on les conduira; et que, si on les mène à Véïes , ils s'engagent dès à présent à n'en point revenir ([ue la ville ne soit prise.

Il ne fut pas possible alors au sénat de retenir la joii soii>ii.i( joie dont il se sentit pénétré. Il ne se contenta pas, comme il en avait usé à l'égard des cavaliers, de les combler de remercîments et de louanges par l'organe des magistrats, ou de faire entrer quelques-uns des plébéiens pour entendre sa réponse. Les sénateurs, sortant en foule du sénat , montent h la tribune aux harangues , et de là , se tournant vers le peuple , qui était assemblé dans la place publique, ils lui marquent, par le geste et par la voix, tout ce qu'ils pensaient et tout ce qu'ils sentaient. Ils s'écrient que Rome, par ime concorde si unanime, sera heureuse, invincible, éternelle. Ils louent à l'envi et les cavaliers et les aens de pied. Ils regardent ce joiu' comme le plus beau et le plus fortuné jour de la république. Ils avouent que le sénat a été vaincu en générosité. Des deux côtés on voit couler des larmes de joie , et on n'entend que des cris de congratulations et d'actions de grâces. Les sénateurs ayant été rappelés au sénat, on y donne un décret par lequel les tribuns militaires sont chargés de convoquer l'assemblée du peuple , de faire de publics remercîments aux cavaliers et aux fantassins, et de les bien assurer que le sénat se souviendra de leur bonne volonté et de leur zèle pour la patrie. On ordonne aussi par ce décret que les années de service seront comptées

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