Tome XI r. Il, SI. Rom. 2 4 j
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pleine confiance que la jDrotection des dieux, dont il gardait le culte au péril même de sa vie, ne lui manquerait point. Il arriva heureusement au Capitule , soit que les Gaulois ^ fussent étonnés et rendus comme immobiles par une hardiesse qui tenait du prodige, soit aussi par respect pour la religion , à laquelle cette nation , comme le remarque ici Tite - Live , n'était pas insensible.
Camille est Lc bruit dc la victoire que Camille avait remportée
ijonimo die- 1 /-. 1 • / t 1 • > 1 1 -il
lateuriiarie sur Ics Caulois sc rcpaudit Dieiitot dans toutes les villes voisines , et porta quantité de jeunes gens à se rassembler autour de ce général , surtout les Romains , qui , après la journée d'Allia , s'étaient réfugiés à Véïes. Tontes ces troupes jointes ensemble formaient déjà une armée assez nombreuse. Il leur manquait un chef : elles n'eurent pas à délibérer sur le choix. Toutes , d'un commun accord, députèrent vers Camille pour le prier d'accepter la charge de général. Il répondit qu'il ne l'accepterait qu'après que les citoyens qui étaient dans le Capitule l'y auraient autorisé par leurs suffrages; que , tant qu'ils subsisteraient , il les regarderait comme le corps de la république , et leur obéirait avec une entière soumission : tant on respectait les règles en tout '-, et tant, dans le temps même oii tout était presque j)erdu et désespéré, on observait avec la dernière exactitude l'ordre prescrit par les lois.
On admira la sage reteiuie et la noble déférence de Camille aux coutumes de fétat : mais on n'avait per-
' <« Seu attonitis fiiillis niiiaculo ^ •< Aileô regebat oninîa putlor,
andaci.ne, seu religione eliam motis, discriiiiinaque renini propè penlitis
cnjus haudquaqiinm negligens est rel)tis servabantiir. » ( Ihid.) geus... (Liv.)
smmo pour porter ces nouvelles au Capitole. Il paraissait incme entièrement impossible de faire entrer quelqu'un clans cette citadelle, serrée de si près par les ennemis, qui étaient maîtres de la ville. Un jeune Romain, nommé Pontius Cominius, s'offrit pour cette importante mais hasardeuse commission. Soutenu sur des écorces de liège , il descendit le Tibre , gagna la porte Carmentale , où le silence était le plus grand , et du côté de laquelle le Capitole était le plus roide , et le rocher qui l'environne le plus escarpé. Il grimpa sur ce rocher sans être aperçu, et arriva, non sans beaucoup de peine et de danger , jusqu'aux premières sentinelles. Après qu'il leur eut dit son nom , ils le reçurent avec joie , et le conduisirent aux magistrats. Le sénat fut assemblé sur l'heure même. Pontius leur apprit la victoire que Camille avait remportée , et leur exposa le sujet de sa commission. Sur - le - champ Camille fut nommé dictateur. Pontius , étant revenu par le même chemin avec un pareil bonheur , rapporta aux Romains le décret du sénat , qui leur causa une grande joie. Camille se mit aussitôt à la tête de l'armée.
Pendant que ce que je viens de rapporter se passait à Les oiessau- Véïes, la citadelle et le Capitole coururent un extrême ^^°diiic.' ^ danger. Les Gaulois, soit qu'ils eussent aperçu quelques traces de pas d'homme dans les endroits par où Pontius avait passé , soit qu'ils eussent reconnu par eux-mêmes que le rocher n'était pas aussi impraticable qu'on le croyait, entreprirent d'y monter. Sur le minuit, ils commencèrent à grimper à la fde, en s'accrochant aux racines et aux broussailles qui étaient le long du rocher et à tout ce ((u'ils pouvaient empoigner, s'entr'aidant les uns et les autres en se donnant la
Liv. lib. 5 c. 47. '
main , autant qu'il leur était possible dans des routes si difficiles. Ils arrivèrent au pied de la muraille , qui de ce côté-là n'était pas fort élevée , à cause qu'un endroit si escarpé paraissait hors d'insulte. Ils y parvinrent avec un tel silence % qu'ils n'éveillèrent point non-seulement les sentinelles , mais les chiens mêmes , animaux incpiiets au plus léger bruit de nuit. Mais ils ne purent tromper les oies. Par respect pour Junon , à qui elles étaient consacrées , les Romains , dans une extrême disette de vivres , les avaient épargnées , et s'étaient abs- Cotirage de tciius de Ics manjier : ce fut le salut de l'état. M. Manlius , qui avait ete consul trois ans auparavant , éveillé par le cri des oies et par le battement de leurs ailes , sonna l'alarme. Pendant que les autres s'assemblent , il court à la muraille , et repousse avec son bouclier un des barbares qui embrassait déjà les créneaux afin de s'élancer dans la citadelle , et le renverse dans le précipice. Sa chute entraîne plusieurs de ceux qui le suivaient. Les Romains , à coups de pierres et de traits , achèvent de précipiter les autres du haut jen bas du rocher. Ainsi fut sauvée la citadelle.
Le tumulte étant apaisé , on prit du repos pendant le reste de la nuit , autant qu'il était possible après une si vive alarme. Le lendemain, dès le point du jour, on convoqua l'assemblée. Manlius reçut les louanges qu'il avait si justement méritées. Officiers et soldats, tous se crurent obligés de lui mar([iier leur reconnaissance, et ils lui donnèrent chacun ce qu'ils recevaient de vivres pour un jour, c'est-à-dire une demi-livre de froment
' c< Tanto sileutio iu suiiimum t uni animal ad nocturnos strepitus , evasêre, ut non custode» solùin fal- excitaient. » ( Liv. ) lerent , scd ne canes quidein , sollici-
et un poisson de via , récompense modique en ellemême ', mais que l'extrême disette de vivres rendait fort considérable, et qui montrait combien Manlius était cher à toute l'armée , chacun consentant avec joie de se retrancher de son nécessaire pour honorer un seul homme.
On cita ensuite les sentinelles de l'endroit par où l'ennemi s'était glissé jusqu'au haut de la citadelle. Q. Sulpicius, qui commandait en chef, les condamna tous à la mort, conformément aux lois de la discipline militaire. ]VIais tous les soldats rejetant la faute sur un seul, Sulpicius épargna les autres, et lit précipiter le criminel du haut du roc. Les gardes , depuis ce temps-là , furent faites de part et d'autre avec beaucoup plus d'attention et de vigilance.
Les Gaulois , rebutés de la longueur du siège , qui avait déjà duré six mois , commencèrent à perdre courage. La disette se faisait sentir dans le camp j)res([ue autant que dans la citadelle. Camille occupait tous les passages, et les Gaulois ne pouvaient s'écarter pour aller au fourrage sans s'exposer à être taillés en pièces. Ainsi Brennus , qui assiégeait le Capitole , était assiégé lui-même en quelque sorte, et souffrait les mêmes incommodités qu'il faisait souffrir aux assiégés. D'ailleurs la maladie était dans l'armée des Gaulois, parce qu'ils étaient campés parmi des monceaux de morts entassés les uns sur les autres , et entre les ruines de maisons brûlées , dont la cendre , qui était fort haute , corrompait tellement l'air par sa sécheresse et par son âcreté ,
' " Rem dictu piirvain : cicieiùiii suo frautlaas, detractuiii coipoiî atiuopia feccrat eaiu ar^imicutuiii in- que usibus necessariis ad houorem geus caritatis, (juuiu se puisque victu iiniiis viil cojifcrn:t. » (Liv. )
lorsqu'elle était élevée par le vent ou échauffée par le soleil , qu'on ne respirait qu'un poison subtil qui consumait les entrailles. Cet excès de chaleur , d'autant plus insupportable aux Gaulois qu'ils étaient accoutumés à vivre dans des pays froids et couverts , et qu'ils se trouvaient actuellement dans des lieux bas et fort malsains , surtout en automne , causa dans leur camp une peste si furieuse , qu'on n'enterrait plus les morts , tant le nombre en était grand.
Les assiégés. Cette extrémité des Gaulois ne rendait pas la con-
réduits à,.. , • 1 1 .11 t c •
rextréraité , ditioii clcs assicgcs meilleure. La ramuie , qui augmen- Liv.'i'ib!^V, tait tous les jours, les pressait d'un coté; et de l'autre, f. 4«. l'ignorance de ce que faisait Camille , car ils n'en pouvaient avoir des nouvelles , leur causait une mortelle inquiétude.
Les choses étant dans cet état , on convint de part et d'autre d'une trêve et d'une suspension d'armes, pendant laquelle les deux partis avaient ensemble des entrevues , du consentement des généraux. Comme les Gaulois comptaient beaucoup sur l'extrême disette qui régnait dans le Capitole , et ne doutaient point en conséquence que bientôt les Romains ne fussent forcés de se rendre , ceux-ci , pour leur ôter cette pensée et cette confiance , firent jeter des pains de plusieurs endroits du Capitole dans les corps-de-garde des barbares.
Mais ce stratagème, loin de remédier à la famine, l'augmentait, et elle en vint à un tel point, qu'il n'était plus possible de la supporter. Pendant que le dictateur fait par lui-même des levées d'hommes à Ardée, qu'il ordonne à L. Yalérius, qu'il avait nommé général de la cavalerie, de faire sortir les troupes de Yéïes, qu'il travaille à se mettre en état d'attaquer avec avantage les
HISTOIRE ROMAINE. 'dn5
ennemis, ces délais inévitables épuisèrent la patience (le Tarniée du Capitole. Accablée par les fatigues et les veilles qui se succédaient sans relâche , après avoir surmonté, par un courage incroyable, tous les maux humains; mais ne j)0uvant tenir contre la famine insurmontable à la nature, attendant de moment à moment s'il lui viendrait quelque secours de la part du dictatem-, elle voyait que non -seulement les vivres, mais toute espérance lui manquait , et le corps même épuisé refusait tout service, pendant que la nécessité du travail croissait plutôt que de diminuer. L'armée, dans cet état , demanda absolument ou de se rendre , ou de se racheter à quelque condition que ce fût, d'autant plus que les Gaulois faisaient entendre assez clairement dans leurs entretiens qu'ils ne demanderaient pas une grosse somme d'argent pour consentir à lever le siège.
Sur ces vues générales, le sénat s'assemble et donne plein pouvoir aux tribuns militaires de travailler à uri accommodement. Il fut bientôt conclu dans une entrevue entre Sulpicius, l'un des tribuns, et Brennus, roi des Gaulois. On convint que les assiégés donneraient mille livres pesant d'or , après quoi les barbares tireraient leur armée de la ville et de tout le pays. Tel fut le prix d'un peuple destiné à commander un jour à l'univers. Sans perdre de temps , on se met à peser l'or. Les Gaulois ne rougissent point d'employer de faux poids pour faire pencher un des bassins de la balance. Sur la plainte qu'en fait le tribun, Brennus met encore son épée dans la balance , en prononçant d'un ton railleur cette parole pleine d'une barbare insulte : Malheur aux vaincus *.
» >• Vae victis. «•
3'^6 HISTOIRE IlOMAllNE.
Camille sur- L'injustlce était trop criante pour subsister, et la
vient , et <lé- i i i -n • ^ • i '
fait les honte trop grande pour les Romains de vivre rachetés à prix d'argent. Dans le moment même Camille survient avec son armée. Il s'avance avec une bonne escorte vers le lieu de la conférence, et ayant appris tout ce qui s'y était passé : Remportez cet or dans le Capitole, dit-il aux députés des Romains; et vous ^ Gaulois y ajouta-t-il, retirez-vous avec vos poids et vos balances. Ce n'est quavec le fer que les Piomains doivent recouvrer leur patrie. Brennus, surpris de cette hauteur, qu'il n'avait point encore éprouvée dans aucun Romain, lui représenta qu'il contrevenait à un traité conclu dans toutes les formes, Camille répliqua que, depuis qu'il avait été nommé dictateur , tout traité conclu sans sa participation était nul de plein droit, et il dénonce au Gaulois de se préparer au combat. Il exhorte les siens à se bien souvenir « qu'ils vont coin- « battre à la vue des dieux tutélaires de Rome, sur le « sol même de leur ville natale , en un mot , au milieu de « tout ce ([u'ils ont au monde de plus cher et de plus préce cieux ». Il range son armée en bataille dans le meilleur ordre qu'il lui est possible parmi les ruines et les débris, et sur un terrein inégal, et il n'omet rien de ce qui pouvait lui assurer un heureux succès. Les Gaulois, de leur coté, prennent aussi les armes, et entrent en action, plutôt emportés par la colère que guidés par la réflexion et par le conseil.
La face des choses était bien changée % dit Tite-Ijive : la protection des dieux, la prudence humaine, tout se léunissait en faveur des Romains. Aussi, au premier
' « Juii» verlerat fortuua : jam deuruiu i>[)t's humanaque cousILia rem l'omanain afljuvabant. » (Liv. )
une seconde action.
HISTOIRE ROM AI Ni:. 377
clioc, les Gaulois furent vaincus avec la même facilité (ju ils avaient eux-mêmes vaincu les Jiomaius à la journée d'Allia. Ils furent défaits une seconde fois encore Lc« Gaulois
,, .,, V ,' . -11 1 taillés en
plus pleinement par le même Camille, a liuit milles de j.uces <ia Rome, dans la voie Gabine, où ils s'étaient retirés aussitôt après le premier combat. Là tout fut passé au lil de répée, le camp fut pillé, et il ne resta pas un seul soldat qui pût porter la nouvelle de leur défaite.
Ainsi Rome, qui avait été prise d'une manière si surprenante, fut sauvée d'une manière plus surprenante encore, après avoir été au pouvoir des barbares sept mois entiers; car ils y entrèrent le i5 de juillet % et ils en furent chassés vers le i3 de février.
Polvbe rapporte la retraite des Gaulois d'une manière bien différente de celle que je viens d'exposer en suivant Tite-Live, et il ne dit pas un mot de leur double défaite. Voici l'endroit, le lecteur en jugera. « Peu de temps après, les Gaulois ayant vaincu les Roa mains et leurs alliés en bataille rangée, et les ayant «mis en fuite, ils les menèrent battant pendant trois « jours jusqu'à Rome, dont ils s'emparèrent, à l'excep- « tion du Capitole. Mais les Venètes s'étant jetés sur « leur pays, ils s'accommodèrent avec les Romains, leur M rendirent leur ville; et coururent au secours de leur « patrie. » Il faut remarquer que Polybe n'entre dans aucun détail sur ce grand événement, et se contente d'en donner une idée générale ^.
' La lia taille d'Allia s'était don- lieu trois jours après la bataille , elle
née, dit Plutaixjue, le jour de la doit être placée le 7 juillet. — L. pleine lune voisine du solstice d'été: ' M.Rollin, comme on le vriit ,
la pleine lune la plus voisine du sol- incline davantage pour le récit de
stice arriva cette année le 4 juillet; Tite-Live. D'autres savants préfèrent
et , comme la prise de Rome eut sans ditïlculté le témoiguage de Po-
SyB HISTOIRE ROMAINE.
Camille Camille rentra triomphant dans la ville, comme le
reutre
trionipi.aut libérateur de sa jjatrie, qui ramenait Rome dans Rome
dans Home. a i-r» • • -.'.'ii
même; car les Romauis, qui avaient ete dehors pendant le siège avec leurs femmes et leurs enfants, suivaient son char ; et ceux qui avaient été assiégés dans le Capitole, et qui s'étaient vus à la veille de périr de faim, de fatigue et de misère, allèrent à leur rencontre, et, s'embrassant les uns les autres, ils versaient tous des larmes de joie pour un bonheur si étonnant, sur lequel ils osaient à peine en croire leurs yeux, tant il était inespéré et contre toute apparence. Les prêtres des dieux et les sacrés ministres des temples marchaient en bon ordre , rapportant en leur entier toutes les choses saintes qu'ils avaient ou enterrées lorsqu'ils avaient pris la fuite, ou emportées avec eux; et les Romains, attentifs à ce spectacle si agréable et si désiré, sentaient le même plaisir et la même joie, dit Plutarque, que si les dieux eux-mêmes fussent rentrés avec eux en personne dans la ville.
Le jour où le même Camille sortit de Rome pour aller en exil paraît bien différent de celui - ci , oii il
lybe, et peut-être out-Ils raison. Mais Ton n'allègue que des conjectures,
je me persuade que l'on n'entrera Combien est-il plus simple de sup-
pas aisément dans la pensée de ceux poser qu'il y avait parmi les Ro-
qui accusent Tite-Live d'avoir tiré mains , snr ce lait , deux traditions ,
de son imagination la victoire de dont l'une, mieux ibudée et plus
Camille siu' les Gaulois, et d'avoir vraie, a été adoptée par Polybe,
traité l'histoire comme un j)oèle de ami décidé de la franchise et de la
théâtre manie son sujet , qu'il cher- candeur; l'autre, plus honorable
chc à décorer de tout <;e qui peut aux Romains, a plu d'avantage à
l'embellir et le rendre plus capable Tite-Live , zélé pour la gloire de sa
d'intéresser. Une accusation aussi patrie.' En faisant l'apologie de Tite-
grave contre un écrivain de ce mé- Live, je fais aussi en quelque façon
rite devrait être appuyée sur des celle de Plutarque et de M. Rolliu,
preuves plus claires que le jour: et qui l'ont suivi.
y rentre au milieu des cris de joie et des applaudissements de tous les citoyens. Si l'on en croit Cicéron, le premier ne lui fut pas moins glorieux: il parle des grands hommes qui avaient été rappelés de leur exil, et de Camille en particulier. «Leur disgrâce % dit-il, loin « d'avoir rien diminué de leur gloire, n'a servi qu'à en «augmenter l'éclat; car, quoiqu'il soit plus désirable « pour la douceur 'de la vie de n'être point exposé à ces « revers de fortune qui en troublent le repos, et de la « passer sans peine et sans chagrin, cependant, si l'on « a en vue rimmortalité de la gloire, il est plus avan- « tageiix d'avoir été regretté par ses citoyens que de « n'en avoir jamais été maltraite. » Ainsi parlait Cicéron, dont la gloire a toujours été l'idole. x\joutons que l'adversité fait paraître bien des vertus que la prospérité aurait tenues obscures et cachées.
La prise de Rome par les Gaulois est un des plus Réflexions célèbres événements qui se lisent dans l'histoire romaine, * X RomT^ et il n'est pas facile de dire* si elle fut plus funeste aux Romains par les malheurs et les calamités extrêmes dont elle fut accompagnée, que glorieuse par les preuves éclatantes de patience, de courage, et de respect pour la religion , qu'ils y donnèrent. Mais ce qui m'y paraît de plus remarquable et de plus digne de nos réflexions , c'est la vue des ressorts secrets qui causent les pertes de batailles , la ruine des peuples , et les subites révo-
' «lis dainnatis non niodô non a suis civibus, quàm oniniiio niia-
iinminuit calaïuitas clarissiiui noiui- quam esse violatum.« ((Ji<:. pro
nis gloriam , sed etiam honestavit. Donio sua ,n.%6.)
Naiu, etsi optabilius est cursum 2 « Quod teiupus populo roinano
vil» conficeie sine dolore et siue nescio utiùni clade funestius fuerlt,
injuria, taïuen ad imiuortalitatcni an virtutumexpeiimenlisspeciosius.»
gloiiae plus aflert desideratum esse ( Flor. lib. i , cap. i3.)
38o HISTOIRE ROMAINE.
lutions qui arrivent clans les états, quanJ il plaît à Dieu de les abandonner. Cette vérité , inculquée si souvent dans les saintes Ecritures, est ici clairement attestée par les auteurs païens mêmes, et devient évidente par la considération seule des événements.
Rome , dans le temps dont nous parlons , était triomphante , et jamais sa gloire et sa puissance n'avaient paru avec plus d'éclat. Le nombre considérable de ses troupes, le courage invincible de ses soldats, l'habileté et la réputation de ses généraux , et de Camille surtout, les fréquentes victoires remportées tout récemment sur les peuples voisins , semblaient Tavoir mise dans une pleine sécurité, et ne lui laisser aucun lieu de crainte et d'inquiétude; cependant Rome, dans un instant, est prise, ravagée, entièrement brûlée et détruite. Comment un changement si prompt a-t-il donc pu arriver? Camille est-il mort? Ce sénat, si sage et si prudent , ne subsiste-t-il plus ? Les troupes romaines se sojnt-elles fondues en un moment ? Ces mains victorieuses et invincibles des soldats se sont-elles engourdies à la seule vue des Gaulois? Cela paraît incrovable , et est pourtant arrivé à la lettre.
Dieu ôte quelquefois aux: généraux tout courage et toute habileté : ici il laisse ces avantages à Camille ; mais il les rend inutiles, en permettant qu'on exile un citoyen dont la présence , si l'on peut compter sur aucune ressource humaine, aurait certainement empêché l\v. lib. 5 , hi prise de Rome : expulsa cive , qiio maiiente , si ''^''' ^ ■ quicquam hwnaiiorum cerli est, capi Ronia non poliierat.
Le sénat , cette compagnie si respectable par la sagesse et la maturité de ses délil)érations , envoie à un peuple
IITSTOIUF ROMAINK. 38 I
«'trangor et inconnu, pour ambassadeurs ', de jeunes sénateurs inconsidérés et violents, et qui ressemblent plus à des Gaulois qu'à des Romains. Et au lieu de les livrer aux Gaulois pour avoir violé à leur égard le (boit des gens, il souffre qu'on les élève aux premières cbarges de l'état !
Mais comment se conduisit l'armée à la bataille d'Allia? Ni parmi les chefs, ni parmi les soldats on ne vit rien qui ressemblât à des Romains ^. Point de prières, ni d'auspices , ni de sacrifices avant le combat; ce qui jamais n'était négligé parmi ce peuple. Nul soin de cboisir un bon camp et de le bien fortifier. La frayeur avait saisi tous les esprits. Us ne virent plus que le péril , et ne furent occupés que de la pensée de s'y dérober par la voie la plus courte. Avant presque d'avoir vu l'ennemi, tous se mirent en fuite, non-seulement sans avoir rendu de combat, mais sans avoir même répondu au cri des ennemis^. J'omets plusieurs autres circonstances de cette sorte , et plusieurs fautes essentielles.
Tout cela est-il naturel , et dans l'ordre commun des choses humaines ? Est-il possible de ne pas reconnaître ici les effets d'une providence particulière , et le pouvoir souverain d'un Être suprême (car c'est l'idée qu'il faut substituer aux termes de destin et àe fortune
' «Mitis legatio , ni pra'feroces non tentato oertamine, sed ne cla-
legatus , Gallisque niagis quàm Ro- niore quidein reddito , integri inta-
manis similes , habnisset. .. ( Liv. clique fugerunt. » (Id. ibid.c. 38.) lib. 5, cap. 36.) „ iiji trib.ini mil'itum , non loco
> « In altciâ acie nihil simile Ro- castris antè capto , non pr;i-iuunito
manis, non apud duces , non apud vallo. . . non dconim saltem , si non
milites, eral. Pavor f'ugaque occupa- borainum , memores, ncc auspicato,
veiat aniiuos Ignotuin bostem nec litato , instruunt aciem. .. ( Id.
prias penè quàm vidèrent, non luodù ibid. )
employés par les païens j , de Dieu, en un mot, loquet ôte aux peuples, quand il veut les punir, le courage, la prudence, la présence d'esprit, le jugement, l'attention aux choses les plus faciles et les plus ordinaires ; et qui les aveugle pour les empêcher de voir et d'évi- Liv. lib. 5, ter les maux où il veut les précipiter? urgentibus ro- '* manam urbemfalis.... Adeo occœcatanimosforluna, ubi vim siiam ingruenteni refringi non vult. C'est ainsi que Tite-Live s'exprime à l'occasion même de la prise de Rome. Et Plutarque , en observant que ce ne fut point à leur courage que les Gaulois furent redevables de la victoire remportée sur les Romains auprès de la rivière d' Allia, ajoute qu'elle ne doit être attribuée qu'à la Providence , qui dans cet événement a voulu faire montre de tout son pouvoir. L'expression est remarquable ,TViç TÙyviç £7ri^5!.Eiv -ôyercÔai yp-/f. Il donne, comme je l'ai observé, le nom àejbrtuneh. la divinité. Dieu, selon Plutarque, affecta avec une sorte de complaisance de montrer en cette occasion qu'il est le tout-puissant , que c'est lui qui fait les hommes tout ce qu'ils sont, et que, pour montrer jusqu'où va leur faiblesse, ou plutôt leur néant, il n'a qu'à les abandonner à euxmêmes. Ces Romains , si fiers de leur pouvoir , de leur sagesse , de leur courage , de leur intrépidité , ne sont pas reconnaissables à la journée d'Allia. Rien de plus imprudent ni de plus insensé que leur conduite avant le combat , rien de plus lâche ni de plus timide dans l'action même.
Camille lui-même, en parlant quelque temps après au peuple, le fait ressouvenir que la prise de Rome et tous les malheurs ([ui en furent la suite avaient été la juste punition du violement du droit des gens commis
inSTOIRK ROAlAINi;. 38'î
par les ambassadeurs romains à l'égard dos Gaulois , et do la criminelle m'gligo noo dos Romains qui avaient laissé cet attentat sans vengeance, et l'avaient même récompensé. Aussi ^ ajoute-t-il ^ les dieux et les hommes hous en ont punis d'une manière qui doit servir d'instruction a tout le genre humain ^
Après que Dieu a ainsi iumijiié leur orgueil , il leur rend toutes leurs bonnes qualités , et les rétablit dans leur premier état. Si les Romains profitaient mal de ces leçons, c'est à nous à en faire un meilleur usage, et à apprendre le jugement que nous devons porter des événements que l'iiistoire nous présente.
Je reviens à Camille. Comme il était religieux observateur de toutes les cérémonies qui regardent le culte des dieux, il fit donner un décret par le sénat, lequel portait « qu'on rétablirait et qu'on purifierait par « les expiations religieuses tous les temples , parce « qu'ayant été au pouvoir des ennemis , ils avaient été « profanés : que l'on établirait le droit d'hospitalité entre « Rome et Géré , et qu'on accorderait même aux liabi- Habiuuts de
, Mil T.'i •. • Géré récom-
« tants de cette ville la qualité de citoyens romains , pensés. « mais sans droit de suffrage , parce qu'ils avaient reçu ^èln.'.'io.^' « chez eux les prêtres et les choses sacrées du peuple .^ cà'^^in,, « romain, et que par leur moyen le culte dos dieux r- "'•''• « n'avait point souffert d'interruption : qu'on célé- « brerait des jeux capitolins en reconnaissance de ce « (juc le grand Jupiter, au milieu des malheurs qui «étaient arrivés, avait conservé son auguste demeure « et la citadelle du peuple romain ; et que pour cet
' « Igitur victi, captique, ac le- clocuraento essenius. » (Liv. lib. 5, rlenipti, tantiim pœnarurn dilshoiui- cap. 5r. ) nibusf]iie dedimus, ut terraruin orbi
Temple
érigé à Aius
Lorutius.
Houueur
reudu aux
oies.
IMiit.
iu Fortun.
rom.
pag. 144.
«effet Camille établirait un collège, c'est-à-dire une « compagnie formée de ceux qui habitaient sur le Capi- « tôle et dans la citadelle. »
Pour expier aussi la négligence qui avait empêché les Romains de faire usage de la voix nocturne qui avait donné avis de l'approche et de l'arrivée des Gaulois, il fut ordonné qu'on élèverait un temple en l'honneur du dieu Aius Locutius dans la rue Neuve, c'est-à-dire, dans le même endroit où M. Cédicius avait entendu cette voix. Aius Locutius signifie un dieu qui parle. Cicéron , ([ui comptait ces sortes d'histoires pour ce qu'elles valent, plaisante sur ce nom. «Ce dieu ^ , dit-il , lorsqu'il «n'était connu de personne, parlait et se faisait en- « tendre , ce qui l'a fait appeler Aius Locutius; mais de- « puis qu'il est devenu célèbre et qu'on lui a érigé un « autel et un temple , il a pris le parti de se taire , et est « devenu muet. »
La reconnaissance des Romains passa jusqu'aux animaux mêmes. Nous avons vu cpie les oies avaient sauvé le Capitole. On établit une espèce de procession, où chaque année on portait comme en triomphe une oie sur un brancard fort orné; cérémonie qui se pratiquait encore du temps de Plutarque : et il observe que le premier soin des censeurs , lorsqu'ils entraient en charge , était de pourvoir à la pension et à la nourriture des oies sacrées, en récompense du service important qu'elles avaient rendu à l'état. Au milieu du triomphe de l'oie, on j)ortait un chien attaché à une potence.
« c»Aius iste loquens quando cuin et sedem , et aram , et iiomen invenemo norat , aiebat , et loqnebalur, nit, obmutuit. >• (Ctc. de Divinat. et ex eo iioiuen Invenit : postquam lib. 2 , cap. 69.)
TlISTOIRr: ROMAINE. 385
Après qu'on eut satisfait aux devoirs de la religion Les tribuns et de la reconnaissance, il fallut songer à rebâtir la p'^"!'""*'"*
' o »«^»j<ii.ii la ,1g nouveau
ville. L'embarras était fort orand, et les difficultés na- ""ix^upide
^ 1 passer a
raissaient insurmontables. La ville était délruite les ^"^"•
maisons abattues, les murailles rasées, et il fallait »» CamiUo,
pour ainsi dire, cliercher Rome dans Rome mrme. Le ^^ ' ^ peuple, qui manquait de tout, et qui avait plus besoin de repos et de relâcbe après tous les maux qu'il venait d'essuyer, que d'une nouvelle fatigue dans une entreprise qui paraissait au - dessus de ses forces, tomba dans un entier découragement. Les tribuns, profitant de cette disposition générale des esprits , renouvelèrent la proposition qu'ils avaient déjà faite auparavant de passer à Yéïes, et de s'établir dans cette ville, pourvue de tout ce que l'on pouvait désirer pour les nécessités et les commodités de la vie. Ils ajoutaient « qu'il fallait « être ennemi déclaré du repos et du bonheur du peuple « romain pour s'opposer à un dessein si avantageux en « lui-même, si facile dans l'exécution, et qui était de- « venu d'une absolue nécessité par l'impuissance où « étaient les citoyens de rétablir la ville ». On comprend aisément combien de tels discours devaient plaire à la populace et l'indisposer contre Camille, qui résistait à ses désirs. Ils disaient hautement « que, pour « son ambition et pour sa gloire particulière, il les «.privait d'une ville toute prête à les recevoir, et où « il ne fallait que se transporter : qu'il les forçait d'iia- « biter des ruines, et de rebâtir ces restes affreux des i( flammes afin d'être appelé , non-seulement le général « et le souverain magistrat de Rome, mais aussi le fonce dateur de cette ville, au grand mépris de Romulus, (c à qui il prétendait enlever ce titre ».