C. PAPIRTUS CRASSTTS
T. QUINTIUS CINCINNATTIS. IT.
Les brouilleries recommencèrent avec une nouvelle Maniius revivacité au commencement de cette année. Manlius te- sesi'n'trrg"uc'.. nait chez lui des assemblées, tant la nuit (jue le jour, ^"^''/g^'
4l6 HISTOIRE ROMAINE.
avec les principaux du peuple. D'un côté, l'affront qu'il avait essuyé aigrissait à l'excès un esprit peu accoutumé à l'ignominie : de l'autre, ce qui le rendait plus hardi et plus fier que jamais, était de voir que le dictateur n'avait osé entreprendre contre lui ce que Cincinnatus avait fait à l'égard de Mélius ; et que le sénat entier même, ne pouvant tenir plus long-temps contre le mécontentement et les menaces du peuple, s'était vu forcé de le tirer de prison et de le mettre en liberté. Aigri et encouragé par ces motifs, il ne cessait d'inspirer les mêmes sentiments au peuple. « Jusqu'à quand, « leur disait-il , ignorerez-vous vos propres forces , que « la nature n'a pas vouhi qui fussent ignorées des bêtes «mêmes? Comptez au moins combien vous êtes, et « quel est le nombre de vos adversaires : quoique ce- « pendant , quand vous seriez en nombre égal , vous a combattriez sans doute avec plus de courage pour « votre liberté qu'ils ne le feraient pour soutenir leur « injuste domination, Autant que vous êtes de clients « autour de chacun de vos patrons, autant, dans le com- « bat qui va se livrer , serez-vous contre un seul de vos « ennemis. Montrez seulement la guerre , et vous aurez « la paix. Qu'ils vous voient préparés à employer la « force, et ils vous céderont aussitôt ce qui est de jusce tice. Il faut tous ensemble etr€ hardis à entreprendre, « ou vous résoudre à souffrir chacun en particulier les « dernières insultes. Jusqu'à quand tournerez-vous vos a regards vers moi ? Je ne luanquerai à aucun de vous : « mais ne me laissez point mettre hors d'état de vous ser- « vir. Moi-même, votre protecteur, j'ai disparu tout d'un « coup dès qu'il a plu à vos ennemis. Que ne dois-je « pas craindre s'ils deviennent plus hardis contre moi ?
IIISTOIIU: ROMAINE. ^jn
« Faut-11 que j'attende le funeste sort de Cassius et de (( Mélius? Cotte Idée vous révolte : vous avez raison, et «j'espère que les dieux écarteront loin de moi un tel « malheur. JNIais ces dieux ne descendront point pour moi « du ciel. Il faut qu'ils vous inspirent le courage d'écar- « ter de moi ces dangers, comme ils m'ont inspiré « à moi celui de vous défendre en guerre contre des «ennemis barbares, et en paix contre d'injustes ci- « toyens. Vos disputes contre le sénat n'auront-elles ja- « mais pour objet que de limiter l'empire qu'il exerce «sur vous, et ne prétendrez-vous jamais à lui donner « vous-même la loi ? Ce n'est pas ^ que cette disposition « de bassesse vous soit naturelle : c'est habitude de vous «laisser maîtriser, dont ils se sont fait un droit, et « qu'ils ont tournée en possession. D'où vient, en effet, « que vous êtes si hardis et si courageux contre les en- « nemis du dehors, si mous et si timides contre ceux « du dedans, sinon parce que vous vous croyez obligés « de combattre de toutes vos forces pour le comman- « dément et l'empire contre les premiers , et que vous « ne faites que de faibles tentatives contre les autres « pour défendre votre liberté ? Et cependant , malgré « votre timidité et celle de vos chefs, soit supériorité de « force, soit bonheur, vous avez obtenu jusqu'ici tout « ce que vous avez demandé. Il est temps de tenter de « plus grandes entreprises. Essayez jusqu'oui pourra vous « porter votre bonne fortune , soutenue de mon zèle , « dont vous avez déjà fait une assez heureuse expert rience. Vous trouverez moins de difficulté à donner « un maître aux sénateurs qu'il ne vous en a coûté pour
' « Nec hoc naturù insitum voliis est , sed usu po.ssiclt-mirii. » Tome XIV. Hist. Rom. o^n
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« leur opposer une barrière lorsqu'ils étaient en posses- « sion de vous maîtriser. Il faut abattre les dictatures et « les consulats , si l'on veut que le peuple puisse lever la « tête. Joignez-vous donc à moi ; empêchez qu'on ne « poursuive les débiteurs selon la rigueur des lois. Je « me déclare le protecteur et le patron du peuple ^ : « c'est le nom que me donne de plein droit mon zèle o pour vos intérêts. Quant à vous, si vous voulez don- « ner plus de relief à votre chef par quelque titre plus « noble et par quelque dignité plus brillante , vous n'en « trouverez en lui que plus de secours et de force pour « obtenir ce que vous souhaitez. »
Manlius se trahit par ces dernières paroles, quoique enveloppées, et il fut aisé de reconnaître qu'il tendait à la royauté. Il savait que le nom de roi était haï et détesté du peuple romain; et, n'osant se servir du mot même qui aurait tout d'un coup réveillé les anciennes exécrations prononcées au nom de toute la nation et pour tous les siècles à venir , contre quiconque oserait aspirer à la royauté, il tenta inutilement de cacher son dessein sous ce vain circuit de paroles. Croyait - il que c'était le mot, et non la chose même, qui était en horreur aux Romains ? Quelles mesures il prit pour faire réussir ce dessein ; qui furent ceux qu'il engagea à le servir dans une si dangereuse entreprise; jusqu'où la chose alla : c'est sur quoi Tite-Live avoue qu'il n'a aucune lumière. La suite fait conjecturer que rien ne fut jamais plus mal concerté que ce projet, et qu'il n'avait
' « Ego me pati'onutn profiteor trum appellabitis ducem , eo ute-
plebis, quod mihi cura mca-et fides mini potentiore ad obtineuda ea
nomen iiiduît. Vos , si quo iosi^ni quse vultis. » ( Liv. ) inagis iinpcrii bonorlsve nomine ves-
Jl ISTOIJlli KOM AIJNE. 4 '9
pour fondement qu'une folle et téméraire ambition, (|ui lui avait fait espérer que le peuple le suivrait, tête baissée et aveuglément, partout où il voudrait le conduire.
Le sénat cependant , alarmé par les assemblées fréquentes qui se tenaient dans une maison de particulier, et une maison située dans la citadelle, était fort embarrassé. Le grand nombre disait qu'on aurait eu besoin ici d'un second Aliala , lequel , au lieu de traîner l'affaire en longueur, la terminât brusquement par la mort du coupable. On eut recours à un moyen plus doux , et non moins efficace, en ordonnant aux magistrats de veiller a ce que la république ne souffrit aucun dommage des desseins de Manlius : formule qui leur donnait une pleine et souveraine autorité, comme nous l'avons déjà observé ailleurs.
Dans une conjoncture si délicate , les tribuns du Manlius est
, . ,, " . , . , , cité devant
peuple, qui s étaient reunis au sénat, parce qu ils le peuple. voyaient bien que le même jour qui verrait finir la 'J. 19,20.' liberté mettrait aussi fin à leur puissance , ouvrirent un avis très-sage , quoiqu'il pût paraître d'abord tout-à-fait hasardeux. Ils représentèrent i^que, dans la disposition (/ oîi étaient les esprits, on ne pouvait attaquer Manlius <( à force ouverte sans intéresser le peuple à sa défense : «que les voies de fait étaient toujours dangereuses, « et pouvaient exciter une guerre civile : qu'il fallait « commencer par séparer les intérêts de Manlius do « ceux du peuple : que pour cela ils étaient résolus « de le citer au tribunal du peuple même, et de Tac- « cuser, dans les formes. Rien , dirent -ils, n'est moins « agréable à un peuple libre que la royauté. Aussitôt « que cette multitude verra que ce n'est point à elle
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«qu'on en veut; dès que, d'amis et de partisans, ils « seront devenus juges , et qu'ils verront leurs tribuns « se rendre accusateurs, un patricien accusé, et accusé « pour avoir affecté la tyrannie, aucun intérêt ne leur a sera plus cher que celui de leur liberté ».
Ce conseil fut suivi, et Manlius fut cité par les tribuns devant le peuple. Il comparut en habit de deuil , mais sans avoir autour de lui aucun sénateur qui parût s'intéresser à son sort, pas un |)arent, pas un ami, pas même ses frères ; tant l'amour de la liberté et la crainte d'être asservis prévalaient dans le cœur des Romains sur toutes les liaisons du sang et de la nature! Cet abandon général d'un sénateur et d'un homme consulaire appelé en jugement était sans exemple. Quand Appius C.laudius , ledécemvir, fut mis en prison , on vit C. Claudius, son ennemi déclaré, et toute la famille des Claudius paraître en habit et en posture de suppliants devant les juges, et implorer leur miséricorde pour leur parent, quelque coupable et quelque inexcusable qu'il fut. Après que les tribuns eurent parlé, Manlius répondit en faisant, à son ordinaire, le récit de ses exploits et de ses services. Il en montra de glorieux témoienaffes aux yeux du peuple, et produisit un grand nombre de récompenses militaires de toutes les sortes. Il se découvrit en même temps la poitrine, et fit voir les cicatrices honorables des blessiu'es ({u il avait reçues dans les combats. Eufiii , tendant les bras vers le C^apitole, que l'on voyait du lieu de l'assemblée, il implora Jupiter et tous les dieux, les priant d'inspirer au peuple romain eu sa faveur, dans le danger oîi il se trouvait, les mêmes sentiments (ju'ils lui avaient ius|)irés à lui-même pour le salut du peuple romain lors([u'il défendit le (]apilole,
IIISTOIIU-; KOMAINK. l^•2 l
et conjurant en même temps ses juges de jeter les yeux , avant que de décider de son sort, sur ce lieu sacré et sur les dieux inmiortels qui y faisaient leur résidence.
Le peuple, attendri ])ar un spectacle si touchant, ne .. ,.
Il" I ' ' Mann IIS est
pouvait se résoudre à user de toute la sévérité des lois fi"'»i"'nné à
* . mort, <"tl>re-
contre un homme qui venait de sauver la répuhrKjue. «iiiit.du La vue du Lapitole , ou il avait combattu si vaulammeiit larpéicn. contre les Gaulois, affaihlissait raccusation et attirait c. uj,wl la compassion de la multitude. Les tribuns ' s'aperçurent bien que, tant que les yeux du peuple seraient fraj)pés de cet objet qui rappelait le souvenir d'un événement si glorieux pour Manlius, ses oreilles seraient peu ouvertes aux griefs qu'on avait à produire contre le coupable. Ils remirent donc le jugement à un autre temps , et ils indi(juèrent l'assemblée en un lieu d'où l'on ne pouvait pas voir le Capitole. Pour-lois leurs accusations eurent tout leur effet : la pitié ne trouva plus d'accès dans les esprits ; et l'on rendit un jugement rigoureux, et qui coûta beaucoup à ceux mêmes qui le prononcèrent. Manlius fut condamné à être précipité du haut du Capitole; et ce même lieu ^, qui avait été le théâtre de sa gloire , devint celui de son supplice et de son infamie. On sévit même contre sa mémoire après sa mort , en défendant qu'aucun de sa famille prît jamais dans la suite le prénom de ;>/rtrc/^j' (j'expliquerai bientôt ce que les Romains entendaient par préno/n ) , et qu'aucun patricien habitât dans la citadelle, oii avait été sa maison.
' « Apparuit tribanis, iiisi oculos mis vero crimini locuni. » (Lrv. )
quoque hominuiu libérassent ab ^ « Locus idem in nno hoinine
taiiti niemorià decoris , nunquàiii et exiniiie gloiijc iiioiiimcnliim , et
fore in pr.TOcrupatis brneficif) ani- jiœn.T iiltiiiur fuit.» 'Idem.)
420; HISTOIRE ROMAINIÎ.
Telle fut la fin d'un homme qui aurait pu être l'ornement de sa patrie, s'il ne fût pas né dans une ville libre. On voit ici combien de glorieuses actions et d'excellentes qualités la passion de régner rendit non-seulement infructueuses , mais odieuses et détestables. Manlius fut conduit à cet excès par une autre passion encore plus horrible, quoiqu'elle le paraisse moins, je veux dire par l'envie et la jalousie. Nous avons vu qu'il ne pouvait souffrir la gloire de Camille. L'éclat de sa réputation le brûlait. Ne pouvant l'emporter sur lui par le mérite, il chercha à lui devenir supérieur par un rang ([ui le rendît son maître, et il forma le dessein insensé de se faire roi. Quelle différence entre cette noire malignité qui s'afflige des avantages des autres , et la noble candeur des collègues de Camille, qui, par une soumission volontaire, rendent à son mérite supérieur un hommage qui leur fait encore plus d'honneur qu'à Camille même !
Bientôt le peuple, lorsqu'il n'eut plus rien à craindre de la part de Manlius, n'envisageant que ses bonnes qualités , le regretta. Une peste subite qui affligea Rome, sans qu'on en vît aucune cause , parut à la plupart une punition du traitement qu'on avait fait à Manlius. On disait que le Capitole avait été souillé par le sang de son libérateur, et que le supplice d'un citoyen qui, après avoir arraché d'entre les mains des barbares les temples des dieux, avait été mis à mort presque sous leurs yeux, était un spectacle qui n'avait pas pu ne les point blesser. On reconnaît ici le caractère de la multitude légère et inconstante, qui passe subitement d'une disposition à une autre tout opposée.
HlSTOlRli ROMAINF. 4^^
Je dois expliquer ce que les Romains entendaient par prénom.
Obseivations sur les noms des Romains.
Les Grecs n'avaient qu'un nom ; niais les Romains en avaient toujoursdeux,quel(juefois jusqu'à troisouquatre: prœnomen y nomen, cognonien, et quelquefois même agnomen.
\^ prénom est ce qui convient à chacun en particulier: le noniy ce qui marque la maison dont on descend : le surnom, ce qui convient à une famille particulière, ou à une branche de cette maison.
I. 'Le prénom était, comme le mot le porte, ce que l'on mettait devant le nom de famille, et revient à notre nompropre.
Quelques-uns de ces prénoms se marquent en abrégé par une seule lettre, comme, A. Aulus. C. Caïus , D. Décimus , R. Raeso ou Cœso , L. Lucius , etc. D'autres , avec deux lettres: AP. Appius, CN. Cnœus, SP. Spurius, TI. Tibérius. D'autres, enfin, avec trois lettres: MAM. Mamercus, SER. Servius, SEX. Sextus.
II. Le nom était ce qui convenait à toute une famille, ou maison, et à toutes ses branches. Ainsi tous ceux de la maison qui se disait descendue d'Iule, filsd'Enée, ont été appelés les Jules , Jiilii : ceux de la maison des Antoines, ^ntonii; et ainsi des autres.
III. Le surnom., appelé cognomen, qui, dans l'origine, avait été souvent une espèce de sobriquet, ou, au contraire, un titre honorable, distinguait les différentes branches dans une même maison , in eddem
génie : Qowwwe quand Tite-Live a dit que la maison ^èa,!.'v.j*'
des Potitiens était divisée en douze familles; cdiV gens et Jamiiia était comme le tout et ses parties. Ceux d'une même race ou d'une même maison s'appelaient geiitiles, et ceux d'une même branche ou d'une même famille, agnati. Ainsi , quand on dit que les Césars étaient de la maison des Jules , Jules est le nom général de la maison, et César q,^\x\ d'une branche particulière. Que si nous exprimons le nom entier du dictateur César, C. Julius Cœsar, C. c'est-à-dire Gains ^ est le prénom; Juliiis, le nom de famille; Cœsar, celui de la branche dont était le dictateur.
Quelques-uns ajoutent encore ici agnonien , qui marque comme un surcroît du surnom, et qui était donné par quelque rencontre particulière, comme lorsque l'un des deux Scipions fut nommé Africanus ^ et l'autre Asiaticiis^ à cause des belles actions qu'ils firent en ces provinces. Le mot de cognomeii comprend aussi ces sortes de noms.
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§ M. On établit différentes colonies. La guerre s'engage contre les f'olsques. Camille, malgré sa résistance, est choisi pour tribun militaire; sa rare modération à V égard de Vun de ses collègues. Sa valeur contre les ennemis. Son expédition singulière contre les Tusculans. Guerres particulières peu importantes.
An. R- 372.