‹ OEuvres complètes. Accompagnée d'observations et d'éclaircissements historiques (volume 3)Chapitre 89 sur 141 · C. SERGIUS. II · texte numérisé non relu

C. SERGIUS. II

(iiipire coa- Ccttc aniiéc fut remarquable par une guerre impor-

trc les V^ols"

qiips. Ils tante au-dehors et par une sédition encore plus consipar le diota- dérablc au-dedans. Celle-ci vint d'une part d'oii l'on Li'v.iLb'fT! n'avait pas lieu de la craindre, c'est-à-dire, de la part de Manlius, célèbre patricien, qui s'était distingué en plusieurs occasions par un mérite éclatant. Pour arrêter ses desseins criminels, on jugea à propos de recourir à la souveraine autorité. Mais on prit pour prétexte la guerre des Volsques, qui étaient soutenus par les Latins et les Herniques. On nomma dictateur A. Cornélius Cossus, qui prit T. Quintius Capitolinus pour son général de la cavalerie.

Quoique le dictateur vît bien qu'il aurait au-dedans de plus rudes combats à soutenir qu'au-deliors, cependant, soit que la guerre demandât célérité, soit qu'il voulût par la victoire et le triomphe ajouter un nouveau lustre à sa dictature, il fit marcher ses troupes vers le territoire Pomptin , oii il avait appris qu'était le rendez-vous des ennemis.

Outre le dégoût que doivent causer aux lecteurs des guerres qui reviennent régulièrement presque tous

les ans, on doit avoir quoique peine, dit Tite-Live, à concevoir comment les Volsques et les Eques, malgré tant de pertes et de débites, se trouvent toujours en état de mettre sur pied de nouvelles armées. Il fallait qu'ils eussent une jeunesse extrêmement nombreuse pour pouvoir suffire à tant de levées, ou qu'elles ne se fissent pas toujours chez les mêmes peuples, quoique ce fût toujours du corps de la même nation. D'ailleurs il faut se souvenir qiie chez ces peuples , aussi-bien que chez les Romains, tout citoyen était soldat. Quoi qu'il en soit , l'armée des Volsques dont il s'agit ici était fort nombreuse, sans compter les Latins et les Herniques, et quelques autres peuples qui s'étaient joints à eux. Le dictateur étant arrivé près des ennemis, et ayant formé son camp , commença par les prières et les sacrifices ordinaires, et, selon la coutume, il consulta les dieux par les entrailles des victimes et par les auspices. Le lendemain matin, avant que de donner le combat, il harangua ses troupes en peu de mots. « Sol- « dats, leur dit-il , la victoire est à nous, si les dieux et « leurs devins connaissent quelque chose dans l'avenir. « Tout nous annonce un succès favorable. Marchez donc « au combat comme bien assurés de vaincre. Pour cet « effet, jetant vos javelines à vos pieds, armez -vous « seulement de vos épées , et attendez les ennemis de « pied ferme sans faire aucun mouvement. Quand ils « auront lancé contre vous leurs traits, et qu'ils s'a- " vanceront pour vous attaquer, faites alors briller vos a épées , et venez-en tout d'un coup aux mains, vous « souvenant chacun en particulier que nous avons les « dieux pour protecteurs, et que ce sont eux qui nous « envoient au combat. » 11 donne ordre ensuite à Quin-

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tius de tenir sa cavalerie prête, et, dès que le combat sera commencé, d'attaquer les ennemis par les flancs, et de s'efforcer de les rompre. Ses ordres furent ponctuellement exécutés.

Les ennemis, qui ne comptaient que sur leur nombre, commencent témérairement le combat , et l'abandonnent de même. Après avoir jeté les premiers cris , lancé leurs traits , et montré d'abord quelque ardeur, dès qu'on en fut venu aux mains , et que le combat fut d'bomme à homme, ils ne purent tenir contre le choc des Romains , qui , les yeux étincelants de feu et l'épée à la main , les attaquaient avec une impétuosité incroyable. La première ligne fut bientôt renversée. La cavalerie romaine acheva de jeter le désordre dans leurs troupes. Après une légère résistance , tout prit la fuite. Les Romains les poursuivirent jusqu'à la nuit; et en firent un grand carnage. Le camp des Volsques fut pris et pillé. Le dictateur abandonna tout le butin au soldat, excepté les prisonniers. Us étaient la plupart des Latins et des Herniques, et des premières familles; ce qui montra évidemment que c'était du consentement de la nation qu'ils avaient pris les armes. On reconnut aussi qu'il s'y était mêlé des habitants de Circée et de Vélitres.

Le dictateur tenait toujours ses troupes en haleine,

ne doutant point que le peuple ne lui envoyât ordre de

porter la guerre contre ces alliés infidèles, qui s'étaient

ligués avec les perpétuels ennemis de Rome : mais un

danger plus pressant le rappela à la ville.

Maniius en- C'était l'affaire de Manlius. J'ai déjà dit qu'il était

seXfre'^ror l'hommc du moudc qui paraissait le moins capable de

Liv.iih.fi, (leyoip penser à troubler l'état par des factions. Ceux

HISTOIUE ROMAINE. ^O^

nui jusqu'alors avaient causé ces séditions si fréquentes dans Rome avaient été presque tous des plébéiens , ([ui n'avalent guère d'autre mérite que celui de savoir ameuter une populace qui est toujours la dupe de ceux qui entreprennent de la flatter. Manlius était patricien , et d'une des plus illustres maisons de Rome. 11 avait été consul , et s'était fait une très-belle réputation par un grand nombre de glorieux faits d'armes , et en particulier par le service signalé qu'il avait rendu à sa patrie en sauvant le Capitole, qui allait être pris par les Gaulois. Une secrète passion de vanité et de jalousie que Manlius laissa croître dans son cœur corrompit toutes ses belles qualités, et le conduisit aux plus grands crimes.

Camille avait remporté sur les Gaulois deux grandes victoires, où il s'était montré, comme en plusieurs autres occasions, le plus grand capitaine de son siècle: aussi fut- il regardé comme le père et le second fondateur de Rome. Dans les premières années qui suivirent la renaissance de la ville, il fut toujours dans les charges, ou dictateur, ou tribun des soldats. Et même, lorsqu'il n'était que simple tribun , ses collègues le regardaient comme leur chef et leur généralissime, et se faisaient honneur de prendre ses ordres. Manlius ne put souffrir ce haut degré de gloire dans un homme qu'il croyait n'en être pas plus digne que lui. Fier et plein de luimême, il méprisait tous les autres seigneurs romains. Camille seul, que ses vertus, ses services, et les honneurs dont on l'avait récompensé, élevaient au plus haut comble de gloire , excitait sa jalousie , et était pour lui un tourment. Il était outré de le voir toujours dans les magistratures, toujours à la tête des armées, et par-

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venu à un si haut faîte de grandeur , que ceux même qui avaient été créés avec une puissance égale à la sienne, il les traitait, disait-il, non comme des collègues, mais comme les ministres et les exécuteurs de ses ordres. « Cependant, ajoutait-il, à juger sainement « des choses , Camille n'aurait pu recouvrer Rome des « mains des ennemis , si je n'avais auparavant sauvé le « Capitole et la citadelle. Il a attaqué les Gaulois lors- « qu'ils n'étaient point sur leurs gardes, et qu'occu- « pés de l'espérance de la paix, ils ne pensaient à rien « moins qu'à combattre. Moi , je les ai repoussés lors- « qu'ils avaient les armes à la main, et que déjà ils a étaient presque maîtres du Capitole. Enfin , chaque « soldat qui a vaincu avec lui a droit de prétendre une « part à sa gloire , au lieu qu'aucun mortel ne peut « demander à partager la mienne. »

Tels sont les sentiments et le langage qu'inspire l'envie. Dès qu'on veut avoir seul certains avantages ou certaines qualités , on désire qu'aucun autre ne les ait dans le même degré. On est blessé de toutes les comparaisons qui couvrent et qui étouffent la distinction qu'on affecte; et le cœur s'afflige en secret de ce qu'il a des concurrents et des rivaux dans les choses dont il voudrait que l'éclat tournât les yeux de tout le monde vers lui seul. Ce vice, quoique assez commun, n'est avoué de personne, parce qu'il renferme une indignité et une bassesse dont l'orgueil ne peut s'empêcher de rougir.

Comme Manlius ne se croyait pas autant considéré parmi les sénateurs qu'il le méritait, il se jeta du côté du peuple. Il forma des liaisons étroites avec les tribuns. 11 décriait le sénat, il flattait la multitude. Ce

n'était plus la prudence qui guidait ses démarches ', mais le vent de la faveur populaire. En un mot, il aima mieux se faire une grande réputation que de l'avoir bonne. Mais il s'agissait de pro[)oser à la multitude quelque avantage dont l'appât pût la gagner et la séduire. Les autres chefs de sédition avaient employé les lois agraires, c'est-à-dire qu'ils proposaient de faire distribuer aux pauvres d'entre le peuple certaine portion des terres conquises sur les ennemis. Ce moyen ne parut pas suffisant à Manlius; et la situation où était alors le peuple lui offrit une voie qu'il jugea plus convenable à ses desseins.

La ville ayant été brûlée , chacun avait été obligé de rebâtir sa maison : et par là ceux dont la fortune était médiocre, se trouvant engagés à des dépenses ruineuses, souvent même pour les riches, avaient contracté beaucoup de dettes. Les lois romaines étaient très-rigoureuses sur cet article. Lorsque le débiteur était devenu insolvable , il était livré par ordonnance du juge à son créancier, qui acquérait sur lui à peu près le même pouvoir qu'un maître avait sur son esclave. Manlius crut donc ne pouvoir mieux s'y prendre pour se rendre maître des esprits de la nniltitude^ qu'en lui faisant espérer que dans peu il la soulagerait d'un joug si pesant , et la mettrait à son aise. De si magnifiqiies promesses lui formèrent un nombreux cortège qui l'accompagnait par toute la ville, et notamment dans la place publique. A ces discours ^ flat-

' .. Jam aura, non consilto (crii ; lii , -scd facta popuLnia in .spccitin.

fdiuicque inagua; malle quàni Lona; tnnniltiiosa cadem , «luà luculc lic-

esse. >> (Liv.) lent inluenti, erant. » (Idem.)

* « Nonjain orationes lundi) IVIan-

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leurs il joignit bientôt des actions populaires en apparence , mais séditieuses en effet , pour qui en savait juger par les vrais motifs qui le faisaient agir.

Un jour qu'il voyait emmené par son créancier un centurion illustre par un grand nombre de belles actions dans la guerre , il accourut avec son escorte ordinaire au milieu de la place publique; et, après avoir invectivé contre l'orgueil des sénateurs et contre la cruauté des usuriers , après avoir plaint la misère du peuple et la valeur de ce guerrier si peu digne d'un pareil sort : Ce serait bien inutilement, ajouta-t-il , que ce bras aurait sauvé le Capitale et la citadelle , si je souffrais que mon concitoyen et mon compagnon de guerre fût réduit en servitude, et mis dans les fers , exposé à d'aussi grands maux que si les Gaulois vainqueurs l'eussent fait leur prisonnier . En même temps il paya en présence de tout le peuple la dette de ce centurion , et le mit en liberté.

Il est aisé de juger ce qu'un bomme en pareil cas était capable de dire et de faire pour son bienfaiteur. Il prie, il conjure les hommes et les dieux d'accorder une digne récompense à Manlius son libérateur et le père du peuple. Il montre les cicatrices des plaies qu'il a reçues dans la guerre de Véïes , dans celle contre les Gaulois, et dans les autres qui ont suivi. Enfin , après avoir exposé comment ses dettes, contractées [)our des causes indispensables, l'avaient précipité dans le dernier malheur par les intérêts accumulés les uns sur les autres , il ajoute « que s'il voyait encore le jour, la « ville, ses concitoyens , c'était à Manlius qu'il en était ce redevable ; qu'il tenait de lui tout ce qu'un fils tient « de son père; qu'il consacrait à son service sa per-

UlSTOllli: ROMAINli. 4<^9

« sonne et tout ce qui lui restait de sang et de vie ; « que tous les liens ({ui l'unissaient à sa patrie , à ses « dieux pénates, publics et particuliers, ces mômes « liens l'attachaient désormais à un seul honmie».

Le peuple , animé par ces discours , était dévoué tout entier à celui qu'il regardait comme son protecteur. Manlius fit encore une action plus capable que tout ce qui avait précédé d'échauffer les esprits et de lui * gagner tous les cœurs de la multitude. 11 fit vendre publiquement un fonds de terre, qui faisait la principale partie de son patrimoine: Afin, dit-il, que, tant qu'il nie restera quelque bien ,je ne soujfre point qu'aucun de vous, Romains, soit mis dans les fers. Ce dernier trait transporta tellement la multitude, qu'elle paraissait disposée à suivre tête baissée le vengeur de sa liberté , à quelque excès qu'il vouliit se porter.

Les sénateurs auraient été sans doute fort embarrassés à attaquer Manlius , tant ses actions avaient des dehors spécieux et éblouissants , s'il ne leur eût donné prise sur lui par un autre endroit. Il eut la témérité de dire, dans des assemblées qu'il tenait chez lui, que les sénateurs s'étaient approprié l'or destiné à payer les Gaulois, aussi-bien que celui qu'on avait trouvé dans leur camp ; (ju'ils cachaient de grands trésors qui appartenaient au public; et que, si on pouvait les découvrir , ils suffiraient pour acquitter toutes les dettes. Tous ceux qui l'entendaient, flattés d'une si douce espérance , lui demandent où est renfermé un vol de cette importance. Comme il n'avait rien de positif à leur répondre, il les amuse par une promesse vague de leur découvrir le tout lorsqu'il en sera temps. On

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ne fut plus occupé depuis que de cet objet , et il paraissait que , si le fait était avéré dans les recherches qu'on en ferait , le crédit de Manlius deviendrait sans bornes : qu'au contraire , si l'accusation se trouvait sans fondement , il serait entièrement décrié et perdu dans l'esprit du peuple même.

Il y a beaucoup d'apparence que ce qui pouvait • donner quelque ombre et quelque prétexte au reproche calomnieux de Manlius , lorsqu'il accusait les sénateurs de cacher l'or des Gaulois ( car ce sont ses termes , Liv. lih. 5, thesauros gallici auri occultari a Patribus)^ est ce que Tite-Live rapporte ensuite du récit de la délivrance de Rome , que l'on avait placé sous le piédestal de la statue de Jupiter l'or qui avait été enlevé aux Gaulois : aurum., quod Gallis ereptum erat... sub Jovis sella poni jussum .

Les choses étaient en cet état lorsque le dictateur, rappelé par le sénat , arrive à Rome. Le lendemain matin il se rend sur la place , accompagné de tous les sénateurs , monte sur son tribunal , et fait citer Manlius par un licteur. Manlius, ayant averti ses partisans que le moment du combat approchait, s'avance avec un cortège nombreux. D'un côté le sénat, de l'autre le peuple , étaient comme deux armées prêtes à en venir aux mains , et qui attendent les ordres de leurs chefs. Le dictateur, sans entrer dans aucune discussion , n'interrogea Manlius que sur le seul fait des trésors qu'il accusait les sénateurs de cacher. Il lui ordonna de nommer ceux qui détournaient d'une manière si criminelle les deniers publics; et, faute par lui de le faire, il lui déclara qu'il le ferait mettre en prisoij^ comme un séditieux et un calomniateur.

inSTOIBE IIOMAINK. 4''

La question était embarrassante pour Manlius. 11 y répondit d'une manière très-artificieuse, cherchant des fauK-fuyanls jjour en éhider la force , tâchant de jeter de la poudre aux yeux , et surtout de rendre odieux ses ennemis. Il découvrit d'abord la politique des sénateurs qui avaient saisi le prétexte d'une guerre pour créer un dictateur, mais dont le vrai dessein avait été d'employer l'autorité redoutable de cette magistrature contre lui et contre le peuple. Ensuite il se justifia sur ce qu'on ne lui demandait pas. « Vous êtes cho- « qués , dit-il en adressant la parole au dictateur et aux cf sénateurs, de ce cortège nombreux qui m'environne. « Que ne m'en enlevez-vous une partie par vos bien- « faits , en payant pour les luis , répondant pour les « autres , en tirant des fers vos concitoyens ; en un « mot, en soulageant de votre opulence la misère des « gens du peuple? Mais, que dis-je? il n'est pas besoin « que vous y mettiez du vôtre. Déduisez seulement du « principal ce que vous avez reçu en intérêts , et dèsce lors vous ne me verrez pas mieux accompagné quun « autre. Mais pourquoi, me direz-vous, suis-je le seul « qui prend soin des citoyens ? Je n'ai rien autre chose « à vous répondre, que si vous me demandiez pource quoi seul j'ai sauvé le Capitole et la citadelle. J'ai « porté pour-lors à la patrie en commun le secours qui « a dépendu de moi ; je fais maintenant la même chose « à l'égard des particuliers. Quant aux trésors que vous « cachez , pourquoi me demandez-vous ce que vous « savez? si ce n'est peut-être que vous ayez si bien pris « vos mesures, que vous ne craigniez point d'être de- « couverts. Plus vous ordonnez avec confiance d épier « et de dévoiler vos tours de souplesse, plus je ( raiiis

prison.

« que vous ne soyez si sûrs de votre jeu, que vous « n^ayez rien à appréhender des yeux même les plus « clairvoyants '. Ce n'est donc pas moi qu'il faut contt traindre de vous découvrir les vols que vous avez « faits ; mais c'est vous qu'on doit forcer à les mettre « au jour. »

Le dictateur Le dictateur ne prit point le change. Il lui commanda

fait mettre i ? i- o •\

Maiiiius en tl© S expliquer nettement; et, sur son rerus, il ordonna qu'on le menât en prison. Manlius, se voyant saisi par l'officier du dictateur, n'oublia rien pour soulever le peuple. 11 invoqua tous les dieux qui habitaient le Capitole, les priant de venir au secours de celui qui les avait si courageusement défendus. « Quoi ! disait-il , « cette main qui a sauvé vos temples de la fureur des « Gaulois va être chargée de chaînes ? » Tout le peuple était au désespoir. Ce qu'ils voyaient^, ce qu'ils entendaient, les pénétrait de la plus vive douleur; mais, toujours soumis à l'autorité légitime , ce même peuple s'était prescrit à lui-même des bornes qu'il n'osait franchir, et la puissance du dictateur tenait tous les citoyens tellement en respect, que ni les tribuns du peuple , ni le peuple même en corps , n'osaient presque lever les yeux ni ouvrir la bouche en sa présence. Du reste, ils donnèrent toutes les marques de la douleur la plus sensible. Une grande partie du peuple prit des habits de deuil ; plusieurs même laissèrent croître leur barbe ^ et leurs cheveux , ce qui ne se pratiquait que

' « Quô magis argui pracstigias sibi qusedam patientissîma justi im-

jubetis vestras, eô plus vereor ne perli civitas fecerat : uec adversùs

abstuleritis observautibus etiaiii ocu- dictatoriain vim aut trlboni plebis ,

los. » (Liv.) aut ipsa plebs , attollere oculos aut

2 "Nullius nec oculi nec auras hiscere audebant.»(Liv. ) iodignitatein ferebant. Sed invicta ^ Quoique les Romains ne fassent

HISTOIRE ROMA.IjVE. ^l'^

dans les plus grandes calamités. I^e vestibule de la prison était sans cesse assiégé d'une foule de personnes ({ui avaient la tristesse peinte sur leur visage et dans tout leur extérieur.

Le dictateur triompha des Volsques; mais son triomphe lui attira plus de haine que de gloire. On disait tout haut « que c'était à la ville, non à l'armée, qu'il « l'avait mérité; qu'il triomphait d'un citoyen, et non « des ennemis de Rome, et qu'il n'avait manqué à « l'éclat de son triomphe que de traîner Manlius devant « son char ». Tout se préparait à la révolte. Pour adoucir les esprits, le sénat, devenu tout à coup libéral de son propre mouvement , donne un décret pour envoyer à Satrique une colonie de deux mille citoyens, assignant à chacun deux arpents et demi de terre. Comme l'établissement était médiocre en lui-même, borné à un assez petit nombre, et que d'ailleurs on le regardait comme un appât offert au peuple pour trahir Manlius, le remède, au lieu d'apaiser la sédition, ne fit que l'aigrir et l'irriter, surtout lorsque la crainte que l'on avait de la dictature ayant cessé par l'abdication de Cossus , eut délié les langues, et laissé une entière liberté aux plaintes.

Alors on entendit publiquement des voix qui s'éle- Murmure du valent au milieu de la multitude pour reprocher au ^^"'' ^' peuple son ingratitude envers ses défenseurs, pour qui d'abord il marquait un zèle empressé, et qu'il abandonnait ensuite pour les livrer lâchement au glaive et à la mort dans le temps du danger; témoins Cassius

point alors dans l'usage de se raser ils avaient soin de l'ajuster. Dans le la barbe , cependant ils ne la lais- deuil ils la négligeaient entièrement, saient pas croître sans mesure , et

4l4 HISTOIRE ROMAINE.

et Melius , dont il avait récompensé les services en les livrant à la haine de leurs ennemis : qu'il traitait ses protecteurs comme des victimes qu'on n'engraisse que pour les égorger. « Quoi! disait-on, pour n'avoir pas « répondu au gré du dictateur, un homme consulaire « méritait-il un tel châtiment? Supposons que ce qu'il « avait avancé fût faux, et que, par cette raison, il n'ait « pu rendre une bonne réponse, a-t-on jamais puni le « mensonge, même d'un esclave, par les liens et les « fers? Comment ne vous êtes -vous point rappelé le « souvenir de cette nuit, qui est presque devenue pour a le nom romain une nuit éternelle ? Quoi ! vous ne vous « êtes point représenté les Gaulois montant jusqu'au « haut du Capitole, et Manlius lui-même, tel que vous « l'avez vu les armes à la main , couvert de sang et de «sueur, défendant Jupiter de la fureur des barbares? « Pensez - vous avoir dignement récompensé le iibéra- « teur de la patrie par quelques mesures de farine ^ ? Et « celui que vous avez presque placé dans le ciel , que « du moins vous avez égalé à Jupiter par le surnom (c de Capitoliii , vous pouvez souffrir que ce même (( homme, aujourd'hui mis aux fers et jeté dans un « obscur cachot , ne vive que pour attendre la mort et le « supplice de la main d'un bourreau? Faut-il qu'un seul « homme ait suffi pour vous sauver tous, et que, tous « ensemble , vous ne suffisiez pas pour le tirer du péril! » Manlius sort Déjà Ics uRitins passaient non-seulement le jour, mais e prison. j^ ^^^-^^ même autour de la prison , et menaçaient d'en

' « Selibrisne farris gratiam ser- obnoxiam carnifîcis arbitrio ducere vatori patrite'relatani ? et, quem pro- aniinani ? Adeô in uno omnibus sapé cœlfsteni , copnomine certè Ca- tis auxilii fuisse ; nullam opem in pitoliuo Jovi parem fecerint, eum tam uiultis uni esse !»( Liv. ) pâli viactuin in carcere, in tcnebris,

IIISTOIKK noMAlNK. 4^5

rompre les portes. liC sénat aima mieux leur relâcher (le bonne graee ce qu'ils auraient emporté de force, et lit mettre Manlius en liberté : mais, par cette politique timide, au lieu d'apaiser la sédition, il ne fit que donner un chef aux séditieux.

Dans ce même temps, les Latins et les Herniques, et en même temps les citoyens des colonies de Circée et de Vélitres, arrivèrent à Rome pour se justifier au sujet de la guerre des Volsques , et pour demander qu'on leiu' remît leurs prisonniers, afin de les punir selon leurs lois. Ils n'eurent point contentement : mais le poids de la colère romaine se fit sentir principalement aux habitants des deux colonies, parce qu'étant citoyens de Rome, ils avaient formé le criminel dessein d'attaquer leur patrie. On ne leur refusa pas seulement ce qu'ils demandaient au sujet de leurs prisonniers; mais, ce qui ne se fit point à l'égard des alliés , on leur dénonça de la part du sénat , qu'ils eussent à sortir au plus tôt de la ville, et à s'éloigner des yeux et de la vue du peuple romain , de peur que le droit d'ambassade, établi pour les étrangers et non pour les citoyens , ne leur fût d'aucun secours pour les mettre en sûreté.

SER. CORNÉLIUS MALUGIWENSIS. III. Av."m38i.

P. VALÉRIUS POTITUS. II.

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