SUR LE GOUT DE LA SOLIDE GLOIRE ET DE LA VÉRITABLE GRANDEUR
JL out le monde convient qu'un des premiers soins de quiconque pense à former les jeunes gens dans l'étude des belles -lettres, c'est d'établir d'abord des principes et des règles du bon goût qui leur puissent servir de guides dans la lecture des auteurs. 11 est d'autant plus nécessaire de leur donner un pareil secours pour l'histoire, qui peut être regardée comme une étude de morale et de vertu, qu'il est infiniment plus important de juger sainement de la vertu que de l'éloquence; et qu'il est beaucoup moins honteux et moins dangereux de se méprendre sur les règles du discours que sur celles des mœurs.
Notre siècle, et encore plus notre nation, ont un besoin extrême d'être détrompés d'une infinité d'erreurs et de faux préjugés , qui deviennent tous les jours de plus en plus dominants, sur la pauvreté et les richesses, sur la modestie et le faste; sur la simplicité des bâtiments et des meubles, et sur la somptuosité et la magnificence; sur la frugalité, et les raffinements de la bonne chère; en un mot, sur presque tout ce qui fait l'objet du mépris ou de l'admiration
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des hommes. Le goût public T devient sur cela la règle des jeunes gens. Ils regardent comme estimable ce qui est estimé de tous. Ce n'est pas la raison , mais la coutume qui les guide. Un seul mauvais 2 exemple serait capable de corrompre l'esprit des jeunes gens, susceptibles de toutes sortes d'impressions : que n'y a-t-il donc point à craindre pour eux dans un temps où les vices sont passés en usage, et où la cupidité s'efforce 3 d'éteindre tout sentiment d'honneur et de probité !
Quel besoin n'ont -ils pas de cette science 4, dont le principal effet est de dissiper les faux préjugés, qui nous séduisent parce qu'ils nous plaisent; de nous guérir et de nous délivrer des erreurs populaires que nous avons sucées avec le lait; de nous apprendre à faire le discernement du vrai et du faux, du bon et du mauvais, de la solide grandeur et d'une vaine enflure; et d'empêcher que la contagion 5 du mauvais exemple
» « Recti apud nos locum tenet (Id. Epist. 3o.. )
error , ubi publicus factus est. » 3 « Certatur ingenti quodam ne-
(Ses, Epist. ia3.) quitiae certainine : major quotidie
« Nulla res nos majoribus malis peccandi cupiditas , minor verecun-
implicat , quàm quôd ad rumorem dise est. » ( Id. de Ira, lib. 2, cap.
ooroponimur : optima rati ea , qna; 8. )
magno assensu recepta sunt. . . nec 4 « Supientia ammi magistra est...
ad rationem , sed ad similitudinem Quae sint mala , quae videantur , os-
vivimus. » ( Id. lib. de Vita beaia , tendit. Vanitatem exuit mentibus ,
oap. x\ datinagnitudinenisolidam :necigno-
3 « Unum exemplum, aut luxuriae, rari sinit , inter magna quid intersit
aut avaiiilif , multùm mali facit. • . et tumida. » (Id. Epist. 90.)
quid tu accidere bis nioribus credis « Inducenda est in occupatuin
in quos publiée factus est impetus?... locum virtus , quœ mendacia contra
adeô nemo nostrûm ferre impetum verum placentia exstirpet ; quae nos
vitiorum tam magno comitatu ve- a populo , cui nimis crediiuus, sepa.
nientium potest. » ( Id. Epist. 7.) ret , ac sinceris opiniouibus reddat...
« Desinit esse remedio locus , ubi ( Id. Epist. g4- )
quae fuerant yitia , mores «unt. » 5 «Tantaest corruptelamalae con-
l6 ! Il A I TÉ DES ÉTUDES.
et des coutumes vicieuses n'infecte l'esprit des jeunes gens, et n'étouffe en eux les heureuses semences de bien et de vertu qu'on y remarque ! C'est dans cette science./1, qui consiste à juger des choses, non par l'opinion commune mais par la vérité, non par ce qu'elles paraissent au-dehors mais par ce qu'elles sont réellement, que Socrate mettait toute la sagesse de l'homme..
J'ai donc cru devoir commencer ce traité sur l'histoire par établir des principes et des règles pour juger sainement des belles et des bonnes actions, pour bien discerner en quoi consiste la solide gloire et la véritable grandeur, et pour démêler précisément ce qui est digne d'estime et d'admiration et ce qui ne mérite que l'indifférence et le mépris. Sans ces règles, les jeunes gens peu précautionnés, n'ayant pour guides que leurs propres penchants ou les opinions populaires, pourraient prendre pour modèle tout ce qui est conforme à ces fausses idées, et se remplir des passions et des vices de ceux dont l'histoire rapporte des actions éclatantes, qui ne sont pas toujours vertueuses ni estimables.
Il n'y a, à proprement parler, que l'Evangile et la parole de Dieu qui puissent nous prescrire des règles sûres et invariables pour juger sainement de toutes choses ; et il semble que c'est uniquement dans un fonds si riche que je devrais puiser les instructions que j'entreprends de donner aux jeunes gens sur un
suetudihis, ut ab ea tanquam igni- n. 33. )
culi exstinguantur a natura dati , ex- l « Socrates banc summam dixit orianturque et conflrmentur vitia esse sapientiam , bona malaque discontraria. » ( Cic. de Leg. lib. i , tingueie. » ( Senec. Epist. 71. )
sujet si important. Mais, afin de leur faire mieux comprendre combien les erreurs que je combats ici sont condamnables, et combien elles sont contraires même à la droite raison, je ne tirerai mes principes que du paganisme, qui nous enseignera que ce qui rend l'homme véritablement grand et digne d'admiration, ce n^st point les richesses , la magnificence des bâtiments, la somptuosité des habits ou des meubles, le luxe de la table , l'éclat des dignités ou de la naissance , la réputation, les actions brillantes, telles que les victoires et les conquêtes , ni même- les qualités de l'esprit les plus estimables; mais que c'est par le cœur que l'homme est tout ce qu'il est *, et que, plus il aura un cœur véritablement grand et généreux, plus il aura de mépris pour tout ce qui paraît grand au reste des hommes. Je n'avais d'abord tiré mes exemples que de l'histoire ancienne : mais des personnes habiles et intelligentes m'ont conseillé d'y en ajouter d'autres, tirés de l'histoire moderne, et sur-tout de celle de France; et elles m'en ont elles-mêmes fourni plusieurs, dont je reconnais ici leur être redevable.
Quoique j'aie puisé tous mes principes et la plupart des exemples dans le paganisme, et que j'aie évité de proposer pour modèles tant de saints illustres que le christianisme nous fournit pour tous les états et toutes les conditions, il ne s'ensuit pas que mon dessein ait été de me borner à des vertus purement païennes. On
1 « Cogita in te , praeter animum , illum,cui omne bonum in animo
nihil esse mirabile : cui magno nibil est. ... illum ereetnm , et exrelsum ,
magnum est. » ( Sen. Epist. 8. ) et mirabilia calcantcin. ■> ( Id. Epist.
«Hoc nos doce , beatum esse 45. )