Tome XXVII. Tr. des Écud
l8 TRAITÉ DES ÉTUDES.
peut considérer les choses d'une manière plus humaine, sans en examiner la dernière fin et les plus sublimes motifs. On s'élève, ainsi par degrés à une vertu plus pure et plus parfaite; et en se rendant attentif et docile à la raison , l'on se prépare à le devenir à la religion et à la foi, qui commandent les mêmes choses, mais en proposant de plus grands motifs et de^plus dignes récompenses.
Au reste, je prie le lecteur de se souvenir que cet ouvrage n'est point fait pour les savants , qui sont très - instruits du fond de l'histoire , et qui pourraient trouver ennuyeux ce grand nombre de faits que je cite, parce qu'ils n'ont rien de nouveau pour eux : mais que mon dessein est d'instruire principalement de jeunes étudiants * , qui souvent n'auront presque d'autre idée de l'histoire que celle que je leur en donne dans ce livre ; ce qui m'oblige d'être plus long , de rapporter plus d'exemples, et d'y joindre plus de réflexions que je n'aurais fait sans cela.
§ I. Richesses. Pauvreté.
Comme les richesses sont le prix de ce qui est le plus estimé et le plus recherché dans la vie 2 , des di-
1 « Nos institutionern professi , tionem nobis parentes auri argennon solùm scientibus ista, sed etiam tique fecerunt : et teneris infusa dîscentibus tradimus : ideoque paulô cupiditas altiùs sedit , crevitque nopluribus verbis débet haberi venia. » biscum. Deindè totus populus , in ( Quintii.. lib. ri , cap t. ) alia discors, in hoc convenu : hoc
2 « Haec ipsa res tôt magistratus , suspiciunt, hoc suis optant. Denique tôt judices detinet , quae magistratus eu mores redacti sunt , ut paupertas et judices facit , pecunia : quœ ex maledicto probroque sit , oontempta quo in honore esse cœpit, verus divitibus, invisa pauperibus. » (Sept. rerum honor cecidit . .. Admira- Epist. n5. )
gnités , ' des charges , des terres , des maisons , des ameublements, de la bonne chère, du plaisir, il n'est pas étonnant qu'elles soient elles-mêmes plus estimées et plus recherchées que tout le reste. Ce sentiment, déjà trop naturel aux enfants, est nourri et fortifié en eux par tout ce qu'ils voient et par tout ce qu'ils entendent. Tout retentit des louanges des richesses. L'or et l'argent font l'unique ou le principal objet de l'admiration des hommes , de leurs désirs , de leurs travaux. On les regarde comme ce qui fait toute la douceur et la gloire de la vie, et la pauvreté au contraire comme ce qui en fait la honte et le malheur.
Cependant l'antiquité nous fournit un peuple entier Sen.Epist. (chose étonnante!) qui se récrie contre de tels sentiments. Euripide avait mis dans la bouche de Bellérophon un éloge magnifique des richesses, qu'il terminait par cette pensée : « Les richesses font le souverain « bonheur du genre humain; et c'est avec raison qu'elles « excitent l'admiration des dieux et des hommes T . » Ces derniers vers révoltèrent tout le peuple d'Athènes. Il s'éleva d'une voix commune contre le poëte, et l'aurait chassé de la ville sur-le-champ, s'il n'avait prié qu'on attendît la fin de la pièce, où le panégyriste des richesses périssait misérablement. Mauvaise; et pitoyable excuse! L'impression que de telles maximes font sur L'imagination, étant vive et prompte, n'attend pas les remèdes lents que l'auteur croit y apporter dans la conclusion de la pièce.
Le peuple romain ne pensait pas moins noblement.
1 Le texte grec de ces vers , dont d'Euripide publiée par D. Beck Sénèque ne rapporte que la traduc- ( tom. II , p. 43a ). — L. 'ion latine, se trouve dans l'édition
Son ambition était d'acquérir beaucoup de gloire et peu de biens. Chacun cbercbait r , dit un historien , non à s'enrichir, niais à enrichir sa patrie; et ils aimaient mieux être pauvres dans une république riche, qu'être eux -mêmes riches pendant que la république Horat. serait pauvre. On sait que c'est à l'école et dans le sein [v. 40. i de la pauvreté que furent formés les Camille, les Fabrice , les Curius ; et qu'il était ordinaire aux plus grands hommes de mourir sans laisser de quoi fournir aux dépenses de leurs funérailles , ni de quoi doter leurs filles.
Telle était aussi la disposition de nos anciens magistrats; et on lit avec plaisir, dans l'histoire des premiers présidents du parlement de Paris, que le célèbre Jean de La Vaquerie « mourut plus riche d'honneur et de « réputation que de biens de fortune. Car, ayant laissé « trois filles, héritières seulement de ses vertus, le roi « Louis XI, son maître, pour reconnaissance des ser- « vices qu'il lui avait rendus, prit le soin de les marier « selon leur condition , et de ses propres deniers. »
Un mot de l'empereur Valérien nous marque l'estime qu'on faisait encore de la pauvreté dans ces derniers temps de l'empire. Il avait nommé au consulat Aurélien, celui-là même qui depuis fut empereur ; et, comme il était pauvre, il chargea le garde du trésor de lui fournir tout l'argent dont il aurait besoin pour les dépenses qu'il fallait faire en entrant dans cette charge, et il lui écrivit en ces termes : « Vous donnerez à Au- « rélien2, que j'ai nommé consul, tout ce qui sera
1 « Patriae rem unusquisque , non paupere imperio versari malebat. » suam , augere properabat : pau- ( Vax. Max. lib. 4 1 cap. 4..) perque in divite , quàm clives in 2 « Aureliano , cui consulatum
« nécessaire pour les spectacles dont la coutume le « charge. Il mérite ce secours h cause de sa pauvreté , « qui le rend véritablement grand, et qui le met au- « dessus de tous les autres. »
Voilà comme, clans tous les temps et dans tous les états, ont pensé ceux qui avaient l'ame véritablement noble et élevée. Ces grands hommes, persuadés l que rien ne marque davantage de la petitesse et de la bassesse d'esprit que d'aimer les richesses , et que rien au contraire n'est plus grand ni plus généreux que de les mépriser, faisaient consister la plus sublime vertu à supporter avec noblesse la pauvreté, et à la regarder comme un avantage et non comme un malheur. Selon eux, le second degré de la vertu consistait à faire un bon usage des richesses, quand on en possédait; et ils pensaient que l'emploi le plus conforme à leur destination , et le plus propre à attirer aux riches l'estime et l'amour des hommes , était de les faire servir au bien de la société. En un mot, ils comptaient ne posséder véritablement que ce qu'ils avaient donné2.
Cimon , général athénien , ne croyait avoir de grands piut. biens que pour les communiquer à ses. citoyens , pour vêtir les uns, et pour soulager la misère des autres. Ce que Philopémen gagnait sur l'ennemi, il ne l'employait qu'à fournir des chevaux ou des armes à ceux de ses
detulimus , ob paupertatem , quà ille habeas ; si babeas , ad beneficentiatn
magnus est , caeteris major , dabis ob liberalitateraque convertere. » ( Cic.
cditionem Circensiuru , etc. » ( Vo- 11b. i , Ofjic. n. 68. ) PI8C. in Vila imper. Aurai. ) 2 « Nibil magis possidere me cre-
1 « Nibil est tam angusti animi dam , quàm benè donata. » (Sen. de
taraque parvi , quàm amare divitias : Vita beata , cap. 20. ) niliil bonestius magnificentiusque « Hocbabeo, quodeumque dedi. »
quàm pecuniam contemnere , si non Lib. 6 , da Benaf. cap. 3. )
22 TRAITÉ DFS ÉTUDF.s.
citoyens qui en manquaient, et à payer la rançon des prisonniers de guerre. Aratus, général des Aehéens, se fit universellement aimer, et sauva sa patrie en appliquant les présents qu'il recevait des rois à calmer les divisions qui y régnaient, en acquittant les dettes des uns, en aidant les autres dans leurs besoins, et en rachetant les captifs.
Pour me contenter d'un seul exemple parmi les Romains , Pline le jeune dépense des sommes considéra - Lib. 2,ep.4. blés pour le service de ses amis. Il remet à l'un tout Lib.3,ep.n. ce qu'il lui doit. Il acquitte les dettes qu'un autre avait Lib.6,ep.32. contractées pour de justes raisons. Il augmente la dot de la fille d'un autre, afin qu'elle puisse soutenir la di- Lib.i.ep.ig. gnité de celui qui la doit épouser. Il fournit à l'un de Lib.7,ep.n quoi être chevalier romain. Pour gratifier un autre, il Lib^.ep.ai. lui vend une terre au-dessous de sa valeur. Il donne à un autre1 de quoi retourner en son pays, pour y finir Lib.4,eP.To. tranquillement ses jours. Il se rend facile dans les dis- Lib 5,'Ip 7.' eussions de famille, et relâche volontiers de ses droits. Lib ^'eP 8 ^ gratifie sa nourrice d'une petite terre, qui suffit pour Lib',,eP.i3. la faire subsister2. Il fait présent à sa patrie d'une bi- Lib.i,ep.8. bliothèque, avec un revenu suffisant pour l'entretenir. Il y fonde les gages des professeurs pour l'instruction de la jeunesse. Il y fait un établissement pour élever les orphelins et les enfants des pauvres, dont il reste encore quelques vestiges jusqu'à ce jour. Et il fait tout cela avec un bien médiocre. Mais sa frugalité était, comme il le déclare lui-même, un riche fonds, qui suppléait à ce qui manquait à son revenu , et qui fournissait à toutes ces libéralités qui nous étonnent dans un
t Le poète Martial. 2 La ville de Come.
particulier. Quod cessât ex reditu ,frugalitate supple- Lib.2,q>. 4. H/r; ex çua, velut ex fonte , Uberalitas nostra de- > u/ rit.
Qu'on demande aux jeunes gens ce qu'ils pensent d'un tel exemple, en leur faisant comparer ce noble et cet aimable usage des riebesses avec celui qu'en font ces hommes dénaturés qui vivent comme s'ils n'étaient nés que pour eux seuls; qui n'estiment les biens que parce qu'ils servent d'instruments à leurs passions , pour entretenir leur luxe , l'amour des délices, une vaine ostentation, une curiosité inquiète; qui ne sont d'aucune ressource ni pour leurs proches, ni pour leurs amis, ni pour leurs plus anciens et plus fidèles domestiques, et qui croient ne rien devoir ni au sang, ni à l'amitié, ni à la reconnaissance, ni au mérite, ni à l'humanité, ni même à la patrie.
M. de Turenne , ayant pris le commandement de Hommes ii-
,,,,,.,, , • • lustres de
1 armée d Allemagne, trouva les troupes en si mauvais m. Perrault, état, qu'il vendit sa vaisselle d'argent pour habiller les soldats , et pour remonter la cavalerie; ce qu'il a fait plus d'une fois. Quoiqu'il n'eût que quarante mille livres de rente de sa maison % il ne voulut jamais accepter des sommes considérables que ses amis lui offraient , ni rien prendre à crédit chez les marchands ; de peur , disait-il, que, s'il venait à être tué, ils n'en perdissent une bonne partie. Je sais que tous les ouvriers qui travaillaient pour sa maison avaient ordre de porter leurs mémoires avant qu'on partît pour la campagne , et qu'ils étaient payés régulièrement.
Pendant qu'il commandait en Allemagne, une ville Lettres de
1 Boursault.
1 Lorsqu'il mourut, on ne trouva pas chez lui quinze cents francs d'argent comptant.
neutre, qui crut que Tannée du roi allait de son côté, fit offrir à ce général cent mille éciis pour l'engager à prendre une autre route , et pour le dédommager d'un jour ou deux de marche qu'il en pourrait coûter de plus à l'armée. Je ne puis en conscience, répondit M. de Turenne, accepter cette somme, parce que je n'ai point eu intention de passer par cette ville.
L'action du grand Scipion en Espagne, lorsqu'il ajouta à la dot d'une jeune princesse qu'il avait faite prisonnière la rançon que ses parents avaient apportée pour la racheter , ne lui a fait guère moins d'honneur vieduchev. que ses P^us fameuses conquêtes. Une action toute pa- Bayard. re[\\e ? Ju chevalier Bayard, ne mérite pas moins de louange. Quand Bresse fut prise d'assaut sur les Vénitiens , il avait sauvé du pillage une maison où il s'était retiré pour se faire panser d'une blessure dangereuse qu'il avait reçue au siège, et avait mis en sûreté la dame du logis, et ses deux jeunes fdles, qui y étaient cachées. A son départ, cette dame, pour lui marquer sa reconnaissance, lui offrit une boîte où il y avait deux mille cinq cents ducats , qu'il refusa constamment. Mais, voyant que son refus l'affligeait d'une manière sensible , et ne voulant pas laisser son hôtesse malcontente de lui, il consentit à recevoir son présent; et, ayant fait venir les deux jeunes filles pour leur dire adieu, il donna à chacune d'elles mille ducats, pour aider à les marier, et laissa les cinq cents qui restaient pour être distribués à des communautés qui auraient été pillées.
Mais pour mieux concevoir combien le désintéressement a de noblesse et de grandeur, considérons -le, non dans des généraux d'armée et des princes, dont
la puissance et la gloire semblent peut -être relever l'éclat de cette vertu, mais clans des personnes du plus bas rang, à l'égard de qui rien ne peut exciter l'admiration que la vertu même. Un pauvre homme, qui s.Aug.
/ % Ttir-i î * î • Serin. 178.
était portier a Milan , chez un maître de pension , trouva un sac où il y avait deux cents écus. Celui qui l'avait perdu, averti par une affiche publique, vint à la pension; et, ayant donné de bonnes preuves que le sac lui appartenait, le portier le lui rendit. Plein de joie et de reconnaissance , il offrit à son bienfaiteur vingt écus, que celui-ci refusa absolument. Il se réduisit donc à dix, puis à cinq. Mais, le trouvant toujours inexorable,/*? n'ai rien perdu, dit -il d'un ton de colère, en jetant par terre son sac, je n'ai rien perdu, si vous ne voulez rien recevoir. Le portier reçut cinq écus, qu'il donna aussitôt aux pauvres.
J'ai entendu raconter à un lieutenant -général des armées du roi, que, dans une occasion où les soldats s'amusaient à dépouiller les corps de ceux qui avaient été tués , l'officier qui les commandait , pour les animer à poursuivre vivement l'ennemi, et en même temps pour les dédommager, leur avait jeté quarante ou cinquante pistoles qu'il avait dans sa poche. Le plus grand nombre refusa de prendre part à cette libéralité , qu'ils trouvaient déshonorante pour eux, comme s'ils avaient besoin de présents pour faire leur devoir et pour servir leur roi. Feu M. de Louvois, ayant été informé de cette action, les combla de louanges, leur fit distribuer à chacun une certaine somme à la vue des troupes, et eut soin de les avancer dans l'occasion.
Chacun sent bien , en lisant de telles histoires, l'effet qu'elles produisent sur son cœur. Que l'on compare
l6 TRAITE DES ÉTUDES.
une conduite si noble et si généreuse, avec la bassesse de sentiments de tant de personnes qui ne cherchent et n'estiment dans les grandes places que l'occasion et la facilité de s'enrichir, et l'on n'aura pas de peine à conclure, avec Cicéron, qu'il n'y a point de vice plus infamant , sur - tout pour ceux qui sont constitués en dignité et chargés de procurer le bien des De omc. 1. 2, autres , que l'avarice. Nullum igitur vitium le trias qiiàm avaritia, prœsertim in principibus > et rempublicam gubernantibus. Habere enim quœstui rempublicam , non modo lurpe est, sed sceleratum etiam et nefarium.
Cette attache à l'argent est un défaut qui déshonore aussi infiniment les gens de lettres, comme au contraire rien ne leur fait plus d'honneur que de regarder avec indifférence les richesses.
Sénèque , après avoir fait de si fréquents et de si magnifiques éloges de la pauvreté , avait bien raison de se reprocher à lui-même ï l'indigne attachement qu'il avait pour les biens, et ces acquisitions sans nombre qu'il avait faite de terres, de jardins et de maisons magnifiques , ne craignant point d'employer pour cela les usures les plus criantes, et de déshonorer entièrement , sinon la philosophie , du moins le philosophe. Lib. deVita Tout ce qu'il dit dans un de ses traités, pour justifier raP. i7 -'23. sa conduite, ne fera jamais croire qu'il était sans attache pour les biens , et qu'il ne leur avait donné entrée que dans sa maison et non dans son cœur. Sapiens
1 « TJbi est, dit-il en parlant à agrorum spatiis , tam lato fœnorc
Néron , anlmus ille modicis conten- exuberat ? » (Tac. Annal, lib.i/t,
tus? Taies bortos instruit, et per cap. 53.) bœc suburbana incedit , et tantis
non amat divilias , sed mavult ; non in animum iilas , sed in doimun recipit.
Je suis fâché qu'Àmyot , qui , dans son siècle , a fait tant d'honneur à la littérature, ait terni un peu sa gloire par cette rouille de l'avarice. C'était un pauvre Dictionnaire
ri * p •* J' u 1 . ■ deBayle"
gareon, fils, a ce que Ion croit, ci un boucher, et qui
s'était avancé par son mérite. Il était devenu évêque d' Auxerre , et grand-aumônier de France. Charles IX , qu'il avait élevé et instruit , l'appelait toujours son maître; et, se jouant quelquefois avec lui, il lui reprochait, en riant, son avarice. Un jour qu'Amyot demandait un bénéfice de grand revenu, ce prince lui dit : Ehl quoi, mon maître ! vous disiez que, si vous aviez mille écus de rente, vous seriez content ; je crois que vous les avez et plus. Sire, répondit -il, l'appétit vient en mangeant. Et toutefois il obtint ce qu'il desirait. Il mourut riche de plus de deux cent mille écus.
Nous avons , dans l'université , un homme que je n'ose nommer, parce qu'il est encore en vie, mais dont je ne puis passer sous silence le noble et rare desintéressement. Après avoir enseigné, avec beaucoup de réputation, la philosophie dans le collège de Beauvais, ou il avait été élevé comme enfant de la maison, et dont il fut depuis désigné principal; dans le temps même qu'il remplissait la première dignité de l'université , il fut appelé à la cour, pour travailler à l'éducation du prince qui occupe maintenant le trône d'Espagne ; et , depuis , il a eu l'honneur d'être employé auprès de notre jeune roi actuellement régnant. Les deux cours de France et d'Espagne se sont empressées de lui marquer leur reconnaissance, en lui offrant des
bénéfices «et des pensions, qu'il a toujours constamment refusés, alléguant pour raison que ses gages lui suffisaient, et beaucoup au-delà, pour vivre selon son état , dans lequel ses différents emplois , quelque éclatants qu'ils fussent, ne lui ont jamais rien fait changer r.
§ IL Bâtiments.
Il est rare de juger sainement de ce qui brille audehors, et de ce qui frappe les yeux par un éclat extérieur. Il y a peu de personnes qui entendent parler des fameuses pyramides d'Egypte, sans être transportées d'admiration, et sans se récrier sur la grandeur et sur la magnificence des princes qui les bâtirent. Je ne sais si cette admiration est bien fondée, et si ces masses énormes de bâtiments , qui coûtèrent des sommes immenses, qui firent périr Un nombre infini d'hommes employés à ces travaux, et qui n'étaient que pour la pompe et l'ostentation 2 , sans être destinés à aucun usage solide; si, dis-je , de tels bâtiments méritent qu'on en parle avec tant d'éloges.
La vraie élévation ne consiste pas à désirer ou à faire ce qu'une imagination déréglée, ou une erreur populaire représente comme grand et magnifique. Elle ne consiste pas à tenter des choses difficiles par l'attrait même de la difficulté. Elle ne se sent pas excitée par l'idée du merveilleux et par le plaisir de surmonter l'impossible , comme l'histoire l'a remarqué de
1 II s'appelait Vittement. Sa mort , 2 « Pyramides regum pecuniae
arrivée depuis quelques années, per- otiosa ac stulta ostentatio. » ( Pli». met de le nommer. Hist. nat. lib. 36, cap. 12 .)
Néron , à qui tout ce qui était sans apparence se Tarit. Ann. montrait sous l'idée de grandeur. Erat incredibilium ' i:>'c'4'îcupitor.
Cicéron ne trouve d'ouvrages et de bâtiments véri- DeOffic 1.2, tablement dignes d'admiration que ceux qui ont pour but l'utilité publique : des aqueducs, des murailles de villes , des citadelles , des arsenaux , des ports de mer.
Il remarque que Périclès , le premier homme de la ibid. Grèce, fut justement blâmé d'avoir épuisé le trésor public pour embellir la ville d'Athènes et l'enrichir d'ornements superflus. Les Romains, dès la fondation de l'empire , eurent un goût bien différent. Ils visaient au grand , mais dans les choses qui regardent ou la religion, ou l'utilité publique. Tite-Live remarque que, Lib.i,n.56. sous Tarquin-le-Superbe, on acheva un ouvrage r pour faire écouler les eaux de la ville, et que l'on bâtit les fondements du Capitole, avec une magnificence que les siècles postérieurs ont eu de la peine à égaler ; et aujourd'hui l'on admire encore la beauté et la solidité des grands chemins construits par les Romains en différents endroits , et qui subsistent presque dans leur entier depuis tant de siècles.
Il faut à peu près porter le même jugement par rapport aux bâtiments des particuliers. Cicéron, en DeOffic.1.2, examinant quelle doit être la maison d'un homme constitué en charge , et qui tient un rang distingué dans l'état, veut qu'on y cherche, avant tout, l'utilité et l'usage : à quoi l'on peut ajouter une seconde vue, qui regarde la commodité et la dignité ; mais 2 il re-
' La Cluaca maxima, qui subsiste tim si ipse édifices, ne extra muduin
encore de nos jours. — L. aumptu <•! magMificeittiâ prôdeas :
1 " Cuveudum est etiaui praîser- <juo in génère multùm mali etiam in
3o TRAITÉ DES ÉTUDES.
commando sur-lout d'y éviter une somptuosité et une magnificence dont l'exemple ne manque jamais de devenir contagieux et funeste, chacun se piquant dans ce genre, non-seulement d'atteindre, mais de surpasser les autres. Lucullus, dit Cicéron , a-t-il beaucoup d'imitateurs de ses excellentes qualités? mais combien n'en a-t-il point pour ce qui regarde la somptuosité des bâtiments! On pourrait citer de notre temps beaucoup de familles qui ont été ou entièrement ruinées, ou notablement incommodées par la fureur de .bâtir, soit à la ville, soit a la campagne, des maisons magnifiques, qui absorbent le bien le plus liquide d'une famille, et passent bientôt à des étrangers qui profitent de la folie des premiers maîtres. Et c'est ce qui doit porter les personnes chargées de l'éducation des jeunes gens à les précautionner de bonne heure contre un goût si commun et si dangereux.
Les anciens Romains en étaient bien éloignés. Plutarque, dans la vie de Paul Emile, fait mention d'un /Elius Tubéron, grand homme de bien r, dit -il, et qui soutint la pauvreté plus noblement et plus généreusement que nul autre Romain. Ils étaient seize proches parents , tous du nom et de la famille iElia, qui n'avaient qu'une petite maison à la ville et autant à la campagne, où ils vivaient tous ensemble avec leurs femmes et un grand nombre de petits enfants, de. de ofï. Chez ces anciens Romains ce n'était point la maison lib. m.iD9. ^u- fa-sajt nonneur au maître, mais le maître qui fai-
exeinplo est. Studiosè enim plerique, ti villarum magnificentiam imitati
praesertini in bac parte, facta prin- sunt! ->(Cic. de Ofjic. lib i,n. 140.)
cipum imitantur : ut L. Luculli sum- l Avr,p apiçoç , y.at (/.EyaX&ffpEiré-
mi viri virtuteni quis ? at quàoi mul- rara Po>[/.a[a)v t.i-h*. /^vitrau-evc;.
TRAITÉ DES ÉTUDES. 3l
sait honneur à la maison. Une cabane x chez eux devenait aussi auguste qu'un temple, parce que la justice, la générosité, la probité, la bonne foi, l'honneur, y habitaient; et peut -on appeler petite une maison qui renfermait tant et de si grandes vertus?
Le goût pour la modestie des bâtiments et l'éloignement de toute somptuosité en ce genre a passé de la république à l'empire, et des particuliers aux empereurs même.
Trajan mettait sa gloire à édifier peu , afin d'être PHn. m plus en état d'entretenir les anciens édifices. Idem tam parcus in œdificando , qidim ddigens in tuendo. Il ne faisait point cas de tout ce qu'on donne à l'ostentation et à la vanité. Il connaissait 2, dit Pline, en quoi consistait la véritable gloire d'un prince. Il savait que des statues, des arcs de triomphe, des bâtiments sont sujets à périr par les flammes, par le temps, par la fantaisie d'un successeur; mais que celui qui méprise l'ambition, qui modère ses passions, qui donne des bornes à une puissance qui n'en a point, est loué de tout le monde durant sa vie, et encore plus après sa mort lorsque personne n'est contraint de le louer.
L'événement fit voir qu'il avait pensé juste. Alexan-
1 « Istud humile tuguriuin. ... res in quos nihil flamniis , nihil se-
jam omnibus teiuplis f'ormosius erit, nectuti , nihil successorihus liceat.
(jiiuin illic justitia conspecta fuetit, Arcus eaim , et statuas, aras etiam
quum continentia. quuni prudentia , templaque deinolitur et obscurat
pietas, omnium ofliciorum rectèdls* oblivio , negligit c-ai-pitque posteri
pensaniloruiii ratio. Nullus angustus tas. Contra , contemptor arubitionis ,
<st lociis , qui liane tant iuugnarum et infinitae potestatis domitor ac
viitutum turbain capit... ( Sen. de frenator aiiimus, ipsà \i-lustatf fio-
Contoi. ad Helv. cap. 9. rrscit , ne.: ait ullis magia laudatur.
Scu ulii vera piinripis, nbi quàlB quibiu minime necessc est. ■■ scmpUema sit gloria : ubi sint hono-
Vesp. c. 2.
3a TRAITÉ DES ÉTUDES.
dre Sévère, avant fait rétablir plusieurs ouvrages de Trajan , y fit remettre par-tout le nom île ce prince, sans souffrir qu'on y substituai le sien. Tous les grands empereurs ont eu la moine modération; et l'on voit encore aujourd'hui qu'il y a beaucoup plus de médailles frappées à la gloire des princes qui ont réparé les édifices publics et les monuments de leurs prédécesseurs, qu'à l'honneur de ceux qui en ont fondé de nouveaux.
Suetouius. Nous avons déjà remarqué ailleurs qu'Auguste , pendant près de cinquante ans de règne , se contenta toujours du même appartement et des mêmes meubles.
id. in vita Vespasien et Tite se firent un honneur et un plaisir de conserver, à la campagne, le petite habitation qui leur venait de leurs pères, sans y faire aucun changement.
Ces maîtres du monde ne se trouvaient pas logés trop à l'étroit dans une maison qui n'avait été bâtie que pour un simple particulier. On voit encore aujourd'hui les vestiges de la maison de campagne d'Adrien r,
1 Je ne sais de quelle maison de l'un est encore assez bien conservé ;
campagne Rollin veut parler ; car un hippodrome , entouré de porti-
la Villa Adriana , ou maison de ques ; le Pécile , imité de celui d' A-
Campagne d'Adrien , dont les ves- thènes ; une naumachie ; une biblio-
tiges subsistent encore au pied de thèque ; les temples de Vénus et de
la colline de Tivoli, devait être Diane ; le palais impérial ; le temple
d'une magnificence extraordinaire. d'Apollon ; le quartier des gardes
Cet empereur la fit construire au re- Prétoriennes , appelé vulgairement
tour de ses voyages : il voulut y Cento Camerelle ; les Thermes ; le
réunir tout ce qu'il avait remarqué temple de Sérapis , et un grand
de plus curieux dans la Grèce , en nombre d'autres. On a trouvé dans
Egypte et en Asie. Aussi renfermait- cette enceinte une quantité extraor-
elle une infinité d'édifices, dont il dinaire de marbres qui attestent
reste encore des ruines considérables l'antique magnificence de cette VU-
dans une enceinte de plus de 7 milles. la. — L. Elle contenait trois théâtres, dont
is la grandeur de nos maisons ordinaires, et qui n'égale point celle de plusieurs particuliers de nos jours.
Maintenant des hommes qui n'ont d'autre mérite que leurs richesses (et souvent sortis de quelle origine!) bâtissent à la ville et à la campagne de superbes palais. Malheur à quiconque se trouve près d'eux ! tôt ou tard la maison, la vigne et l'héritage du voisin sont absorbés dans ces vastes bâtiments, et servent à agrandir leurs jardins et leurs parcs.
Ce que l'histoire nous apprend du cardinal d'Am- vie du card.
, . . ., / d'Amboise
boise, archevêque de Rouen , et ministre detat sous 1>ar Baudier. Louis XII , est un exemple bien rare. Un gentilhomme de Normandie avait une terre voisine de la belle maison de Gaillon , qui dès-lors appartenait à l'archevêché de Rouen. Il n'avait point d'argent pour marier sa fdle; et, afin d'en trouver, il offrit au cardinal de vendre sa terre à vil prix. Un autre aurait peut-être profité de cette occasion; mais le cardinal, sachant le motif du gentilhomme, lui laissa sa terre, et lui donna l'argent dont il avait besoin.
Nous avons eu de nos jours un prince dont la France Mgr. le duc regrettera éternellement la perte par beaucoup d'autres Bourgogne. endroits , et en particulier à cause de l'éloignement extrême qu'il avait pour tout faste et pour toute dépense inutile. On lui proposait d'embellir un appartement par des cheminées plus ornées et plus à la mode : comme il n'y avait point de nécessité, il aima mieux conserver les anciennes. Un bureau de quinze cents livres, qu'on lui conseillait d'acheter, lui parut d'un trop grand prix; il en fit chercher un vieux dans le garde-meuble, et il s'en contenta. Il en était ainsi de tout;