‹ OEuvres complètes. Accompagnée d'observations et d'éclaircissements historiques (volume 5)Chapitre 30 sur 82 · Tome XXVII. Tr. des Étttd · texte numérisé non relu

Tome XXVII. Tr. des Étttd

« clans toutes les affaires il y a ce qui les prépare, ce « qui détermine à les entreprendre, et ce qui les fait « réussir, la vraie science de l'histoire est de remarque! « dans chaque temps ces secrètes dispositions qui onl « préparé les grands changements, et les conjonctures « importantes qui les ont fait arriver. En effet, il ne a suffit pas de regarder seulement devant ses yeux , « c'est-à-dire de considérer ces grands événements qui « décident tout-à-coup de la fortune des empires. Qui « veut entendre à fond les choses humaines doit les « reprendre de plus haut; et il lui faut observer les in- « clinations et les mœurs, ou, pour dire tout en un « mot, le caractère, tant des peuples dominants en « général que des princes en particulier, et enfin de « tous les hommes extraordinaires qui, par l'impor- « tance du personnage qu'ils ont eu à faire dans le « monde, ont contribué en bien ou en mal aux chante gements des états et à la fortune publique. »

Cette dernière réflexion nous conduit naturellement à ce que j'ai dit qu'il fallait, en cinquième lieu, remarquer dans l'étude de l'histoire.

§ V. Étudier le Caractère des peuples et des grands hommes dont parle l'histoire.

Pour ce qui regardé le caractère des peuples , je ne puis rien faire de mieux que de renvoyer le lecteur aux remarques que M. Bossuet a faites sur ce sujet dans la seconde partie de son Discours sur l'Histoireuniverselle. Cet ouvrage est l'un des plus admirables qui aient paru de notre temps, je ne dis pas seulement par la beauté et par la sublimité du style, mais encore

TRAITÉ DI'S ÉTUDES. Kp

plus par la grandeur des choses mêmes, par la solidité des réflexions, par la profonde connaissance du cœur humain , et par cette vaste étendue qui emhrasse tous les siècles et tous les empires. On y voit avec un plaisir infini passer comme en revue tous les peuples et toutes les nations du inonde avec leurs bonnes et mauvaises qualités; avec leurs mœurs, leurs coutumes, leurs inclinations différentes : Egyptiens, Assyriens, Perses, Mèdes, Grecs, Romains. On y voit tous les royaumes du monde sortir comme de terre, s'élever peu-à-peu par des accroissements insensihles, étendre ensuite de tous cotés leurs conquêtes, parvenir par différents moyens au faîte de la grandeur humaine, et par des révolutions subites tomber tout d'un coup de cette élévation, et aller, pour ainsi dire, se perdre et s'abymer dans le même néant d'où ils étaient sortis. Mais, ce qui est bien plus digne d'attention , on y voit dans les mœurs mêmes des peuples, dans leurs caractères, dans leurs vertus et dans leurs vices, la cause de leur agrandissement et de leur chute : on y apprend non-seulement à démêler ces ressorts secrets et cachés de la politique humaine, qui donnent le mouvement à toutes les actions et à toutes les entreprises, mais à y reconnaître par-tout un être souverain qui veille et préside à tout, qui règle et conduit tous les événements, qui dispose et décide en maître du sort de tous les royaumes et de tous les empires du monde. Je ne puis donc trop exhorter ceux qui sont chargés de l'éducation de la jeunesse à lire et à étudier avec attention cet excellent livre, si capable de former en même temps et l'esprit et le cœur; et, après l'avoir bien étudié eux -mêmes, à tâcher d'en inspirer le goût à leurs élèves.

Ce que j'ai dit des peuples, on doit l'entendre aussi des grands hommes, des personnages célèbres qui se sont distingués en bien ou en mal dans chaque nation ; dont il l';ml s'appliquer avec soin à étudier le génie, le naturel, les vertus, les défauts, les qualités particulières et personnelles, en un mot un certain fonds d'esprit et de conduite qui domine en eux et qui les caractérise : car c'est là proprement les connaître. Autrement, on n'en voit que la surface et le dehors; et ce n'est pas par l'habillement , ni même par le visage seul , qu'on discerne les hommes et qu'on en peut juger.

Il ne faut pas croire non plus que ce soit principalement par les actions d'éclat qu'on les puisse connaître. Quand ils se donnent en spectacle au public, ils peuvent se contrefaire et se contraindre, en prenant pour un temps le visage et le masque qui convient au personnage qu'ils ont à soutenir. C'est dans le particulier, dans l'intérieur, dans le cabinet, dans le domestique , qu'ils se montrent tels qu'ils sont , sans déguisement et sans apprêt. C'est là qu'ils agissent et qu'ils parlent d'après nature. Aussi c'est sur-tout par ces endroits qu'il faut étudier les grands hommes pour en porter un jugement certain : et c'est l'avantage inestimable qu'on trouve dans Plutarque, et par où l'on peut dire qu'il l'emporte infiniment sur tous les autres historiens. Dans les vies qu'il nous a laissées des grands hommes célèbres parmi les Grecs et les Romains , il descend dans un détail qui fait un plaisir infini. Il ne se contente pas de montrer le capitaine, le conquérant, le politique, le magistrat, l'orateur : il ouvre à ses lecteurs l'intérieur de la maison, ou plutôt le fond du cœur de ceux dont, il parle ; et il leur y fait

voir le père, le mari, le maître, l'ami. On croit vivre et s'entretenir avec eux, être de leurs parties et de leurs promenades, assister à leurs repas et à leurs conversations. Cicéron dit' quelque part qu'en marchant dans Athènes et dans les lieux circonvoisins ' . on ne pouvait faire un pas sans rencontrer quelque ancien monument d'histoire, qui rappelait dans l'esprit le souvenir des grands hommes qui y avaient autrefois vécu, et qui les rendait en quelque sorte présents. Ici, c'était un jardin où l'on s'imaginait voir encore les traces de Platon qui s'y promenait en traitant des plus graves matières de philosophie : là, c'était le lieu des assemblées publiques où Eschine et Démosthène semblaient encore plaider l'un contre l'autre. On crouiil, en parcourant les bords de la nier, y entendre la voix de l'orateur grec qui apprenait à vaincre le bruit tumultueux des assemblées en surmontant celui des flots. Il me semble que la lecture des vies de Plutarque produit un effet à-peu-près semblable, en nous rendant comme présents les grands hommes dont il parle, et en nous donnant, de leurs mœurs et de leurs manières une idée aussi vive et aussi animée que si nous avions vécu et conversé avec eux. On connaît plus parfaitement le fond du génie, de l'esprit, du caractère d'Alexandre, par la vie assez courte et assez abrégée qu'en a faite Plutarque, que

* « QuaciniKjiic ingredimar, in copiants primùm hic (in Acailcmia)

aliquam histoviain vestîgîum poui- disputare solitum : cujus etiam illi

mus. Osu autem evenit , ul acriùs hortulî propinqui non memoriam

aliquantô et attentios declaris vîris, solàm mihi afferant, sed ipsum \i-

locornm admonitu, cogitemua. . ■ deutur in canspectu meo hic ponc-

velut ego nunc mpveor. Verni enim rc-.etc.» (De Finîb. \ib. 5, n. a, etc.) milii Platonia in incnteiu, quein ac-

par 1 histoire fort détaillée et fort circonstanciée qu'en ont écrite Quinte-Curce et Arrien.

Cette connaissance exacte du caractère des grands hommes fait une partie essentielle de l'histoire; et cest pour cela qu'ordinairement les bons historiens ont soin de donner un précis et une idée générale des bonnes et des mauvaises qualités de ceux qui ont eu le plus de part aux événements dont ils entreprennent de foire le récit. Tels sont dans Salluste les portraits de Catilina, de Marius, de Sylla; tels dans Tite-Live ceux de Furius Camillus, d'Annibal, et de tant d'autres.

C'est en étudiant avec attention les qualités dominantes et des peuples en général, et des grands capitaines en particulier, qu'on se met en état de bien juger de leurs desseins, de leurs actions, de leurs entreprises, et qu'on peut même prévoir quelle en sera la suite. Philopémen, ce capitaine si sensé, voyant d'un coté la mollesse et la nonchalance d'Antiochus, qui s'amusait à des festins et à des noces, et de l'autre l'attention et l'activité infatigable des Romains, n'eut pas de peine à deviner de quel coté tournerait la victoire. Polybe, en plusieurs endroits de son Histoire, a soin, par de sages réflexions, de rendre son lecteur attentif aux qualités personnelles des grands hommes dont il parle, et de faire remarquer que les conquêtes des Romains étaient l'effet d'un plan concerté de loin, et conduit à son exécution par des voies dont l'habileté des capitaines rendait le succès presque immanquable. C'est par cette étude profonde du génie et du caractère des hommes; c'est en examinant à fond la nature et la constitution des différentes sortes de gouvernements, et des causes naturelles qui par la suite

des temps en changent la forme; enfin c'est en faisant tlë sérieuses réflexions sur la disposition présente des affaires et des esprits, que ce même historien, dans le sixième livre de ses Histoires, pousse la sagacité de la conjecture et la prévoyance de l'avenir jusqu'à déclarer nettement que tôt ou tard l'état de Rome retombera dans la monarchie. Lorsque je parlerai de l'histoire romaine, je donnerai un extrait et un précis de cet endroit de Polybe, l'un des plus curieux et des plus remarquables que nous fournisse l'antiquité.

§ VI. Observer dans V histoire ce qui regarde les Mœurs et la Conduite de la Vie.

Les observations dont j'ai parlé jusqu'ici ne sont pas les seules ni les plus essentielles; celles qui regardent le règlement des mœurs sont encore plus importantes. « Ce qu'il y a, dit Tite-Live dans la belle préface de « son ouvrage , ce qu'il y a de plus avantageux dans «la connaissance de l'histoire, c'est que l'on y peut « envisager des exemples de toute espèce placés dans « un grand jour. Vous y trouvez des modèles à sui- « vre , tant pour votre conduite particulière , que « pour l'administration des affaires publiques : vous y « trouvez aussi des actions vicieuses dans le projet ce funestes pour le- succès, qui avertissent d'éviter d'en « faire de semblables. » Hoc illud est prœcipue in cognitione rerum salubre ac frugiferum , omnis te exempli documenta in illustri posita monumento intueri :

inde tibi luœquc rcipublicœ, quod imitere, capias;

iiidefœdum incœplu , fœdum exitu , quod vites. Il en est à peu près de l'étude de l'histoire comme

200 i i: I in DES études.

Scn.F.pist. des voyages. S'ils se bornent à parcourir beaucoup de pays, à voir beaucoup de villes, à examiner la beauté et la magnificence dos édifices et des monuments publies, seront-ils d'un grand usage? rendront-ils quelqu'un plus sage, plus réglé, plus tempérant? lui ôteront-ils ses préjugés et ses erreurs? Us l'amuseront pour un temps, comme un enfant, par la nouveauté et la variété des objets, qui lui causeront une stupide admiration. En user ainsi, ce n'est pas voyager, mais s'égarer et perdre son temps et sa peine : Non est hoc peregiïnari, sed errare. Il est dit d'Ulysse qu'il parcourut beaucoup de villes; mais ce n'est qu'après, qu'on a remarqué qu'il s'appliquait a étudier les mœurs et le génie des peuples.

Horat. iu Qui mores hominum multorum vidit, et urbes.

.Vite poet.

Les Anciens entreprenaient de longs et fréquents voyages , mais c'était pour s'instruire , pour voir des hommes, pour profiter de leurs lumières.

Tel est l'usage que nous devons faire de l'histoire.

Nous avons besoin d'instruction et de modèles pour

embrasser la vertu malgré tous les périls et tous les

obstacles dont elle est environnée : l'histoire nous en

fournit de toutes sortes. C'est là qu'on puise des sen-

Quint. 1. 12, timents de probité et d'honneur : Hinc mihi illejustitiœ

Cap' *: haustus bibat. Il faut étudier avec soin les actions et

les paroles des grands hommes de l'antiquité, et s'en

occuper sérieusement.

Epist.2, ad Cicéron , voulant porter son frère Quintus à la dou-

Ql"nt' ceur et «à la modération, le fait souvenir de ce qu'il

avait lu, dans Xénophon, sur Gyrus et sur Agésilas. Il

TRAITÉ DES ÉTUDES. '-iOl

nous marque que c'était là l'usage que lui-même faisait ^^ des lectures de sa jeunesse, et qu'il avait appris dans l'histoire à tout souffrir, à tout mépriser pour sa patrie. «Combien, dit-il, les écrivains grecs et latins «nous ont-ils laissé de modèles de vertus, qu'ils ne « nous proposent pas pour les regarder seulement , « mais pour les imiter ! Et c'est en les étudiant sans « cesse , et en tachant de les copier dans le maniement « des affaires publiques, que je me suis formé l'esprit « et le cœur par l'idée des grands hommes dont ces « écrivains nous ont tracé de si admirables portraits. » Quam multas nobis imagines, non so/iim ad intuendum , verîim etiam ad imitandum , forlissimorum virorum expressas scriptores et grœci et latini reliqiierunt ! quas ego mihi semper in administranda repubUca proponêns , animum et mentem meam ipsd cogitation^ hominum excellentium conformabam.

Il faut donc, en apprenant l'histoire aux jeunes gens, être fort attentif à leur en faire tirer un des principaux fruits, qui est le règlement des mœurs; y mêler pour cela, de temps en temps, de courtes réflexions; leur demander à eux-mêmes le jugement qu'ils forment des actions qui y sont rapportées; les accoutumer sur-tout à ne se point laisser éblouir par un vain éclat extérieur, mais à juger de tout selon les principes de l'équité, de la vérité, de la justice; leur faire admirer la modestie, la frugalité, la générosité, le désintéressement, l'amour du bien public, qui régnaient dans les bons temps des républiques grecques et de celle de Rome. Quand des jeunes gens sont ainsi formés de bonne heure, el quils sont accoutumés dès le plus bas âge, par l'étude de l'histoire,

lO'l TRAITÉ DES ÉTUDES.

à admirer les exemples de vertus et à détester les vices, on peut espérer que ces premières semences, aidées d'un secours supérieur, sans lequel elles avorteraient bientôt, porteront leur fruit dans le temps; et qu'il leur arrivera quelque chose de pareil à ce qu'on rapporte d'un disciple de Platon , que ce sage philosophe; avait élevé avec grand soin dans sa maison. Quand il fut retourné dans celle de ses parents, étonné de la manière violente et emportée dont son père parlait : « Jamais, dit-il, je n'ai rien vu de tel chez Platon. » en. <ic ira , Apud Platonem educatus puer, quum ad parentes relatus vociferantem videret patrem , Nunquam , inguit, hoc apud Platonem vidi.

§ VII. Remarquer avec soin tout ce qui a rapport à la Religion.

Il reste une dernière observation à faire en étudiant l'histoire, qui consiste à remarquer soigneusement tout ce qui regarde la religion et les grandes vérités qui en sont une dépendance nécessaire : car, à travers ce chaos confus d'opinions ridicules, de cérémonies absurdes, de sacrifices impies, de principes détestables, que l'idolâtrie, fille et mère de l'ignorance et de la corruption du cœur, a enfantés, à la honte de l'esprit humain et de la raison, on ne laisse pas d'entrevoir des traces précieuses de presque toutes les vérités fondamentales de notre sainte religion. On y reconnaît sur-tout l'existence d'un être souverainement puissant, souverainement juste, maître absolu des rois et des royaumes; dont la providence règle tous les événements de cette vie; dont la justice prépare pour l'autre des

récompenses et des châtiments aux bons et aux méchants; enfin dont la lumière pénètre dans les replis les plus cachés des consciences , et y porte malgré nous le trouble et la confusion. Comme j'ai déjà traité cette matière avec quelque étendue dans le Discours préliminaire qui est à la tête du premier volume, je ne crois pas devoir ici m'y arrêter plus long-temps.

Voilà, ce me semble, les principales observations auxquelles on doit rendre attentifs les jeunes gens qui étudient l'histoire, en se proportionnant néanmoins toujours à leur âge et à leur portée, et en ne leur proposant jamais des réflexions qui soient au - dessus de leurs forces. Il s'agit maintenant de faire l'application de ces principes généraux à des exemples particuliers; et c'est ce que je vais essayer de faire de la manière la plus nette et la plus intelligible qu'il me sera possible.

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