Tome .VA///. Dr. des Liud. l
Ce fut alors qu'on connut combien il était tendrement aimé. A son départ tout le monde l'accompagna , ceux de son âge, les jeunes gens, les vieillards; Astyagp même le conduisit à cheval assez loin; et, quand il fallut se séparer, il n'y eut personne qui ne versât des larmes.
Ainsi Cyrus repassa en Perse , où il demeura encore un an au nombre des enfants. Ses compagnons, après le séjour qu'il avait fait dans une cour aussi voluptueuse et remplie de faste qu'était celle des Mèdes, s'attendaient à voir un grand changement dans ses mœurs. Mais, quand ils virent qu'il se contentait de leur table ordinaire , et que , s'il se rencontrait dans quelque festin, il était plus sobre et plus retenu que les autres, ils le regardèrent avec une nouvelle admiration.
Il passa de cette première classe dans la seconde , qui est celle des jeunes gens, où il fit voir qu'il n'avait point son pareil en adresse , en patience , en obéissance.
RÉFLEXIONS
Je n'entreprends point d'en faire sur le récit qui précède; ercés se présentent d'elles-mêmes en foule au lecteur, et ne peuvent échapper aux yeux même les moins perçants. On y voit combien une éducation mâle, robuste, vigoureuse, est propre en même temps à fortifier le corps et à perfectionner l'esprit ; et que ce n'est point par des airs de grandeur, mais par des manières douces et honnêtes , que les jeunes gens de qualité peuvent se rendre estimables et aimables. Je me contente de faire remarquer l'habileté de l'histo-
rien dans l'excellente leçon qu'il donne sur la sobriété. Il pouvait la faire d'une manière grave et sérieuse , et prendre le ton de philosophe ; car Xénophon , tout guerrier qu'il était, n'était pas moins philosophe que Socrate son maître. Au lieu de cela il la met dans la bouche d'un enfant, et la déguise sous le voile d'une petite histoire , racontée dans l'original avec tout l'esprit et toute la gentillesse possible. Je ne doute point qu'elle ne soit entièrement de son invention ; et c'est en ce sens que je crois qu'il faut entendre ce que dit Cicéron de cet admirable ouvrage, que l'auteur n'a Lii> t,
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point prétendu y suivre les lois rigoureuses de la vente Quiut. fra et de l'histoire , mais qu'il a voulu donner aux princes , dans la personne de Cyrus , un modèle parfait de la manière dont ils doivent gouverner les peuples. Cyrus Me a Xenophonte non adjîdem historiée scriplus , sed ad effïgiem justi imperii. C'est-à-dire qu'il a ajouté au fond de l'histoire , très-véritable en soi-même , comme j'aurai bientôt lieu de le faire remarquer , quelques circonstances particulières pour en relever la beauté et pour servir à l'instruction des hommes. Telle est , à ce que je pense , l'histoire du petit Cyrus devenu échanson; infiniment plus propre à montrer combien l'excès du vin déshonore les princes , que tous les préceptes des philosophes.
i. Premières Campagnes et Conquêtes de Cyrus1.
Astyage , roi des Mèdes , étant mort, Cyaxare son Cyrop. l. fils , frère de la mère de Cyrus , lui succéda. A peine etCl fut-il monté sur le trône, qu'il eut une rude guerre à
1 Voyez l'Histoire Ancienne, tome II, p. io8-i45. — L.
soutenir. Il apprit que le roi des Assyriens armait puissamment contre lui , et qu'il avait déjà engagé dans sa querelle plusieurs princes, entre autres Crésus, roi de Lydie. Aussitôt il dépêcha vers Cambyse pour lui demander-du secours, et chargea ses députés de faire en sorte que Cyrus eût le commandement de l'armée qu'on lui enverrait. Ils n'eurent pas de peine à l'obtenir. Ce jeune prince était alors dans l'ordre des hommes faits , après avoir passé dix années dans la seconde classe. La joie fut universelle quand on sut que Cyrus marcherait à la tête de l'armée. Elle était de trente mille hommes d'infanterie seulement ; car les Perses n'avaient point encore de cavalerie. Dans ce nombre n'étaient point compris mille jeunes officiers, l'élite de la nation, tous attachés à Cyrus d'une manière particulière.
Il partit sans perdre de temps : mais ce ne fut qu'après avoir invoqué les dieux ; car sa grande maxime, et il la tenait de son père , était qu'on ne devait jamais former aucune entreprise , soit grande , soit petite , sans consulter les dieux. Cambyse lui avait souvent représenté que la prudence des hommes est fort courte , leurs vues fort bornées ; qu'ils ne peuvent pénétrer dans l'avenir; et que souvent ce qu'ils croient devoir tourner à leur avantage devient la cause de leur ruine : au lieu que les dieux , étant éternels , savent tout , l'avenir comme le passé , et inspirent à ceux qu'ils aiment ce qu'il est à propos d'entreprendre1 : protection qu'ils ne.
1 On attribuait à la divine Provi- tura est. ( Cjrrop: lib. 2.) dence tout succès, même celui delà — En grec : H (j.àv 6r,ja )ta>.y.
chasse. Venatïo nobis kœc , amici , êçai, ci àviî'pcç , r,v 0îi; 6s).y'cv;
dit Cyrus, volente Dco prospera fu- (Cyrop.ll, 4j x9-)- — I"
TllATTÉ DES ÉTUDES*. ■;.[')
doivent à personne, et qu'ils n'accordent qu'a ceux qui les invoquent et les consultent.
Cambvse voulut accompagner son fils jusqu'aux frontières de la Perse. Dans le chemin il lui donna d'excellentes instructions sur les devoirs d'un général d'armée. J'ai déjà remarqué ailleurs que Cyrus, qui croyait n'ignorer rien de tout ce qui regarde le métier de la guerre après les longues leçons qu'il en avait reçues des maîtres les plus habiles qui fussent de son temps, reconnut pour-lors qu'il ignorait absolument tout Ce qu'il y a de plus essentiel dans l'art militaire, mais qu'il en fut parfaitement instruit dans cet entretien familier, qui mérite bien d'être lu avec soin et d'être sérieusement médité par quiconque est destiné à la profession des armes. Je n'en rapporterai qu'un seul trait, par lequel on pourra juger des autres.
Il s'agissait de savoir comment on pouvait rendre les soldats soumis et obéissants. Le moyen m'en paraît bien facile et bien sûr, dit Cyrus : il ne faut que louer et récompenser ceux qui obéissent, punir et noter d'infamie ceux qui refusent de le faire. Cela est bon , reprit Cambyse , pour se faire obéir par force : mais l'important est de se faire obéir volontairement. Or le moyen le plus sûr d'y réussir, c'est de bien convaincre ceux à qui l'on commande qu'on sait mieux ce qui leur est utile qu'eux-mêmes ; car tous les hommes obéissent sans peine à ceux dont ils ont celte opinion. C'est de ee principe que part la soumission aveugle des malades pour le médecin, des voyageurs pour un guide, de ceux qui sont dans un vaisseau pour le pilote. Leur obéissance n'est fondée que sur la persuasion où ils sont que !<■ médecin, le guide, le pilote, sont plu-
-X\!\ il: \ l 1 K DES JÉTITOI S.
habiles et plus prudents qu'eux. Mais que faut-il faire, demanda Cyrus à son père, pour paraître plus habile et plus prudent que les autres? Il faut , reprit Cambyse, l'être effectivement; et, pour l'être, il faut se bien appliquer à sa profession , en étudier sérieusement toutes les règles , consulter avec soin et avec docilité les plus habiles maîtres, ne rien négliger de ce qui peut faire réussir nos entreprises, et sur-tout implorer le secours des dieux , qui seuls donnent la prudence et le succès.
Quand Cyrus fut arrivé en Médie près de Cyaxare , la première chose qu'il fit , après les compliments ordinaires , fut de s'informer de la qualité et du nombre des troupes de part et d'autre. Il se trouva , par le dénombrement qu'on en fit, que l'armée des ennemis montait à soixante mille chevaux et à deux cent mille hommes de pied; et que par conséquent il s'en fallait plus des deux tiers que les Mèdes et les Perses joints ensemble n'eussent autant de cavalerie qu'eux , et qu'à peine avaient-ils la moitié d'infanterie. Une si grande inégalité jeta Cyaxare dans un grand embarras et une grande crainte. Il n'imaginait point d'autre expédient que de faire venir de nouvelles troupes de Perse , en plus grand nombre encore que les premières. Mais, outre que le remède aurait été fort lent, il paraissait impraticable. Cyrus sur-le-champ proposa un moyen plus sûr et plus court : ce fut de faire changer d'armes aux Perses; et, au lieu que la plupart ne se servaient presque que de l'arc et du javelot, et ne combattaient par conséquent que de loin, genre de combat où le grand nombre l'emporte facilement sur le petit, il fut d'avis de les armer de telle sorte qu'ils pussent tout d'un
TRAITÉ DES ÉTUDES. > [ j
coup combattre de près et en venir aux mains avec les ennemis, et rendre ainsi inutile la multitude de leurs troupes. On goûta fort cet avis, et il fut exécuté surle-champ.
Un jour que Cyrus faisait la revue de son armée, il lui vint un courrier de la part de Cyaxare l'avertir qu'il lui était arrivé des ambassadeurs du roi des Indes, et qu'il le priait de le venir trouver promptement. Pour ce sujet , dit-il , je vous apporte un riche vêtement : car il souhaite que vous paraissiez superbement vêtu devant les Indiens, afin de faire honneur à la nation. Cyrus ne perdit point de temps : il partit sur-le-champ avec ses troupes pour aller trouver le roi, sans avoir d'autre habit que le sien ' , qui était fort simple , à la manière des Perses. Et comme Cyaxare en parut d'abord un peu mécontent, Vous aurais-je fait plus d'honneur, reprit Cyrus , si je m'étais habillé de pourpre , si je m'étais chargé de bracelets et de chaînes d'or , et qu'avec tout cela j'eusse tardé plus long-temps à venir, que je ne vous en fais maintenant par la sueur de mon visage et par ma diligence , en montrant à tout le monde avec quelle promptitude on exécute vos ordres?
La grande attention de Cyrus était de s'attacher les troupes, de gagner le cœur des officiers, de se faire aimer et estimer des soldats. Pour cela il les traitait tous avec bonté et douceur, se rendait populaire et affable, les invitait souvent à manger avec lui, sur-tout ceux qui se distinguaient parmi leurs égaux. Il ne faisait aucun cas de l'argent que pour le donner. Il distribuait avec largesse des présents à chacun selon son
Ev -r. nepatx.ri ÇoXvi cùtS'ev ti sicâ veste indutus , ornatu alieno mivëpttffAÉVT). belle expression ! Per- niinè cuntaminaCiî.
2l6 TRAITÉ DES ÏTUDIIS.
mérite et sa condition : à l'nri c'était un bouclier; a l'autre, une épée, ou quelque chose de pareil. C'était par celte grandeur d'ame, cette générosité, et ce penchant à faire du bien, qu'il croyait qu'un général devait se distinguer, et non par le luxe de la table, ou par la magnificence des habits et des équipages, et encore moins par la hauteur et la fierté.
Voyant toutes ses troupes pleines d'ardeur et de bonne volonté, il proposa à Cyaxare de les mener contre l'ennemi. On se mit donc en marche, après avoir offert des sacrifices aux dieux. Quand les armées furent à la vue l'une de l'autre, on se prépara au combat. Les Assyriens s'étaient campés en rase campagne : Cyrus au contraire s'était couvert de quelques villages et de quelques petites collines. On fut de part et d'autre quelques jours à se regarder. Enfin, les Assyriens étant sortis les premiers de leur camp en fort grand nombre, Cyrus fit avancer ses troupes. Avant qu'elles fussent à la portée du trait, il donna le mot du guet, qui fut, Jupiter secourable et conducteur. Il fit entonner l'hymne ordinaire en l'honneur de Castor et de Pollux; et les soldats, pleins d'une religieuse ardeur (Geocrcêwç), y répondirent à haute voix. Ce n'était dans toute l'armée de Cyrus qu'allégresse I , qu'émulation , que courage , qu'exhortations mutuelles , que prudence , qu'obéissance; ce qui jetait une étrange frayeur dans le cœur des ennemis. Car, dit ici l'historien, on a remarqué qu'en ces occasions ceux qui craignent plus les dieux ont le moins de peur des hommes. Du côté des Assyriens, les archers,
1 Hv <Jè [aeçov tÔ çpâreuf/.a TÔ> çpoaûvvi; , Tïeiôcû; Iv rû tcioûtm
Kûpt.) Tvpcô'jjAtaç , cp'.X&Ttfiîaç , pw- yàp <5yi et (S,£i<ji<$'a!(j.oveç vjttov tcÙ; |i»ç> ÔKparouç, '/rapaxsXsuffjxou , go- àvôpcdTrou? çoSoûvtoh.
r r. VITE DES É TU DE S. 2 1 "j
les frondeurs, et ceux qui lançaient des javelots, firent leurs décharges avant que l'ennemi fût à portée. Mais lt's Perses, animés parla présence et l'exemple de Cyrus, ' en vinrent tout d'un coup aux mains, et enfoncèrent les premiers bataillons. Les Assyriens ne purent soutenir un choc si rude, et prirent tous la fuite. La cavalerie des Mèdes s'ébranla en même temps pour attaquer celle des ennemis, qui fut aussi bientôt mise en déroute. Ils furent vivement poursuivis jusque dans leur camp. Il s'en fît un effroyable carnage, et le roi des Assyriens y perdit la vie. Cyrus ne se crut pas en état de les forcer dans leurs retranchements, et il fit sonner la retraite.
Cependant les Assyriens, après la mort de leur roi et la perte des plus braves gens de l'armée , étaient dans une étrange consternation. Crésus et tous les autres alliés perdirent aussi toute espérance. Ainsi ils ne pensèrent plus qu'à se sauver à la faveur de la nuit.
Cyrus l'avait bien prévu , et il se préparait à les poursuivre vivement. Mais il avait besoin pour cela de cavalerie; et , comme on l'a déjà remarqué, les Perses n'en avaient point. Il alla donc trouver Cyaxare , et lui proposa son dessein. Cyaxare l'improuva fort, et lui représenta le danger qu'il y avait de pousser à bout des ennemis si puissants, à qui l'on inspirerait peut-être du courage en les réduisant au désespoir ; qu'il était de la sagesse d'user modérément de la fortune , et de ne pas perdre le fruit de la victoire par trop de vivacité; que d'ailleurs il ne voulait pas contraindre les Mèdes ni les empêcher de prendre un repos qu'ils avaient si justement mérité. Cvrus se réduisit à lui de-
mander la permission (remmener ceux qui voudraient bien le suivre : à quoi Cyaxare consentit sans peine ; et il ne- songea plus qu'à passer le temps en festins et en joie avec les officiers, et à jouir de la victoire qu'il venait de remporter.
Presque tous les Mèdes suivirent Cyrus, qui se mit en marche pour poursuivre les ennemis. Il rencontra en chemin des courriers qui venaient , de la part des Hyrcaniens qui servaient dans l'armée ennemie , lui déclarer que, dès qu'il paraîtrait, ils se rendraient à lui ; et en effet ils le firent. Il ne perdit point de temps; et, ayant marché toute la nuit, il arriva près des Assyriens. Crésus avait nul partir ses femmes durant la nuit pour prendre le frais, car c'était en été, et il les suivait avec quelque cavalerie. La désolation fut extrême parmi les Assyriens quand ils virent l'ennemi si près d'eux : plusieurs furent tués dans la fuite ; tous ceux qui étaient demeurés dans le camp se rendirent : la victoire fut complète, et le butin immense. Cyrus se réserva tous les chevaux qui se trouvèrent dans le camp, songeant dès-lors à former parmi les Perses un corps de cavalerie, ce qui leur avait manqué jusque-là. Il fit mettre à part pour Cyaxare tout ce qu'il y avait de plus précieux. Quand les Mèdes et les Hyrcaniens furent revenus de la poursuite des ennemis , il leur fit prendre le repas qui leur avait été préparé , en les avertissant d'envoyer seulement du pain aux Perses, qui avaient d'ailleurs, soit pour les ragoûts, soit pour la boisson, tout ce qui leur était nécessaire. Leur ragoût était la faim, et leur boisson l'eau de la rivière. C'était la manière de vivre à laquelle ils étaient accoutumés dès leur enfance.
La nuit même que Cyrus était parti pour aller à la
TRAITÉ DES i:TUDTS. 2IQ
poursuite des ennemis, Cyaxare l'avait passée dans la joie et dans les festins, et s'était enivré avec ses principaux officiers. Le lendemain à son réveil il fut étrangement étonné de se voir presque seul. Plein de colère et de fureur, il dépêcha sur-le-champ un courrier à Tannée, avec ordre de faire de violents reproches à Cyrus, et de faire revenir tous les Medes sans aucun délai. Cyrus ne s'effraya point d'un commandement si injuste. Il lui écrivit une lettre respectueuse, mais pleine d'une généreuse liberté , où il justifiait sa conduite, et le faisait ressouvenir de la permission qu'il lui avait donnée d'emmener tous ceux des Mèdes qui voudraient bien le suivre. Il envoya en même temps en Perse pour faire venir de nouvelles troupes, dans le dessein qu'il avait de pousser plus loin ses conquêtes.
Parmi les prisonniers de guerre qu'on avait faits il se trouva une jeune princesse d'une rare beauté, qu'on avait réservée pour Cyrus. Elle se nommait Panthée, et était femme d'Abradate, roi de la Susiane. Sur le récit qu'on fit à Cyrus de sa beauté, il refusa de la voir, dans la crainte, disait-il, qu'un tel objet ne l'attachât plus qu'il ne voudrait, et ne le détournât des grands desseins qu'il avait formés. Araspe, jeune seigneur de Médie, qui l'avait en garde , ne se défiait pas tant de sa faiblesse , et prétendait qu'on est toujours maître de soi-même. C.\ rus lui donna de sages avis, en lui confiant de nouveau le soin de celle princesse. Ne craignez rien, reprit \raspe, je suis sur de moi, et je vous réponds sur ma vie que je ne ferai rien de contraire à mon devoir. Cependant sa passion pour cette jeune princesse s'alluma peu-à-peu, jusqu'à un tel point, que, la trouvant invinciblement opposée à ses désirs, il était près de lui
aaO TRAITÉ DES ÉTUDES.
faire violence. La princesse enfin en donna avis à Cyrus, qui chargea aussitôt Yrlabaze d'aller trouver Araspe de sa part. Cet officier lui parla avec la dernière dureté, et lui reprocha sa faute d'uni' manière propre à le jeter dans le désespoir. Araspe, outré de douleur, ne put retenir ses larmes, et demeura interdit de honte et de crainte. Quelques jours après, Cyrus le manda, il vint tout, tremblant. Cyrus le prit à part; et, au lieu des violents reproches auxquels il s'attendait , il lui parla avec la dernière douceur, reconnaissant que lui-même avait eu tort de l'avoir imprudemment enfermé avec un ennemi si redoutable. Une bonté si inespérée rendit la vie à ce jeune seigneur. La confusion, la joie, la reconnaissance , firent couler de ses yeux une abondance de larmes. Ah ! je me connais maintenant , dit - il , et j'éprouve sensiblement que j'ai deux âmes, l'une qui me porte au bien , l'autre qui m'entraîne vers le mal. La première l'emporte quand vous venez à mon secours et que vous me parlez ; je cède à l'autre et je suis vaincu quand je suis seul. Il répara avantageusement sa faute , et rendit un service considérable à Cyrus en se retirant comme espion chez les Assyriens , sous prétexte d'un prétendu mécontentement.
Cependant Cyrus se préparait à avancer dans le pays ennemi. Aucun des Mèdes ne voulut le quitter ni retourner sans lui vers Cyaxare, dont ils craignaient a colère et la cruauté. L'armée se mit en marche. Le bon traitement que Cyrus avait fait aux prisonniers de guerre , en les renvoyant libres chacun dans leur pays, avait répandu par-tout le bruit de sa clémence. Beaucoup de peuples se rendirent à lui, et grossirent le nombre de ses troupes. S'étant approché de Babylone,
il fit faire au roi des Assyriens un défi de terminer leur querelle par un combat singulier. Son défi ne fut pas accepté ; mais , pour mettre ses alliés en sûreté pendant son absence , il fit avec lui une espèce de trêve et de traité, par lequel on convint de part et d'autre de ne point inquiéter les laboureurs, et de leur laisser cultiver les terres avec une pleine liberté. Après avoir reconnu le pays, examiné la situation de Babylone, et s'être fait un grand nombre d'amis et d'alliés, il reprit le chemin de la Médie.
Quand il fut près de la frontière , il députa aussitôt vers Cyaxare pour lui donner avis de son arrivée et pour recevoir ses ordres. Celui-ci ne jugea pas à propos de recevoir dans son pays une armée si considérable, et qui allait encore être augmentée de quarante mille hommes nouvellement arrivés de Perse. Le lendemain il se mit en chemin avec ce qui lui était resté de cavalerie. Cyrus alla au-devant de lui avec la sienne, qui était fort nombreuse et fort leste. A cette vue la jalousie et le mécontentement de Cyaxare se réveillèrent. 11 fil un accueil très-froid à son neveu, détourna son visage pour ne point recevoir son baiser, et laissa même couler quelques larmes. Cyrus commanda à tout le monde de s'éloigner , et entra avec lui en éclaircissement . 11 lui parla avec tant de douceur, de soumission, de raison; lui donna de si fortes preuves de la droiture de son cœur, de son respect, et d'un inviolable attachement à sa personne et à ses intérêts, qu'il dissipa en un moment tous ses soupçons, et rentra parfaitement dans ses bonnes grâces. Ils s'embrassèrent mutuellement en répandant des larmes de part et d'autre. On ne peut exprimer quelle fut la joie des Perses et des Mèdes,
qui attendaient aveG inquiétude et tremblement de quelle façon se terminerait cette entrevue. A l'instant Cyaxare et Cyrus remontèrent à cheval; et alors tous les Mèdes se rangèrent à la suite de Cyaxare , comme Cyrus leur en avait fait signe. Les Perses suivirent C\rus, et les autres nations leur prince particulier. Quand ils furent arrivés au camp, ils conduisirent Cyaxare dans la tente qu'on lui avait dressée. Il fut aussitôt visité de la plupart des Mèdes, qui vinrent le saluer et lui faire des présents, les uns de leur propre mouvement, les autres par ordre de Cyrus. Cyaxare en fut extrêmement touché, et commença à reconnaître que Cyrus ne lui avait point débauché ses sujets, et que les Mèdes ne lui étaient pas moins affectionnés qu'auparavant.
RÉFLEXIONS
Tout est plein d'instructions dans le récit que nous venons de faire. On voit dans Cyrus toutes les qualités qui forment les grands hommes , et dans ses troupes tout ce qui rend une armée invincible. Ce jeune prince, infiniment élevé au-dessus des sentiments ordinaires à ceux de son rang et de son âge , ne met point sa gloire dans la magnificence des repas, des vêtements, des équipages. Il ne sait ce que c'est que ces airs de hauteur et de fierté par lesquels souvent les jeunes gens de qualité croient devoir se distinguer. Il n'estime dans les richesses que le plaisir de les distribuer, et la facilité qu'elles donnent de se faire des amis. Il possède merveilleusement l'art important de gagner les cœurs1, plus
1 Ârtijîc'mm benevolentiœ colligendcc , «lit Ciceron,en parlant de Cyrus. ( Epist . ad Quint, frat. )
TRAITÉ DES ÉTUDES. 2a3 .
encore par ses manières honnêtes et prévenantes que par ses libéralités. Instruit à fond de la science militaire, il est fécond en ressources et en expédients: témoin le changement d'armes qu'il introduisit parmi les Perses, et l'établissement de la cavalerie qu'il y lit. 11 est sobre, vigilant, endurci au travail, insensible aux attraits de la volupté; et le contraste de lui et de Cyaxare sert beaucoup à relever le prix de ces excellentes qualités.
Dans un âge où les passions sont ordinairement si vives, dans l'ardeur même de la victoire où tout semble permis, au milieu des louanges et des applaudissements qu'il reçoit de toutes parts, il demeure toujours maître absolu de lui-même, et donne à un jeune seigneur, qui lui ressemblait peu, des leçons de continence et de vertu qui nous étonnent, tout chrétiens que nous sommes, et qui nous paraissent à peine croyables, tant elles sonl éloignées de nos mœurs !
Mais ce qui nous doit étonner encore davantage, c'est son respect infini pour les dieux, son exactitude à ne rien entreprendre sans les consulter et sans implorer leur secours, sa religieuse reconnaissance à leur égard en leur attribuant tous ses heureux succès, et la profession ouverte, qu'il ne rougissait point de faire en tout temps et en toute rencontre, de piété et de religion, s'il est permis de se servir de ces termes à l'égard d'un prince qui ignorait le vrai Dieu.
Voilà ce que les jeunes gens doivent étudier dans Cyrus; et l'on ne manque pas de leur faire observei que c'est sur ce modèle que se forma un des plus grands capitaines qu'ait porté la république romaine, je veux dire Scipion-1' Africain le second, qui avait toujours en
cic. Epist. i , main les livres admirables de la Cyropédié : Quos '" frat!™' quidem Ubros non sine causa nos 1er ille Africanus de manibus poneiv non solebal. Nidlum est enim prœlermissum in Jiis officium diligentis et moderati imperii.
Continuation de la guerre. Prise de Babjlone. Nouvelles Conquêtes. Mort de Cyrus r.
Dans le conseil qui se tint en présence de Cyaxare il fut résolu de continuer la guerre. On travailla aux préparatifs avec une ardeur infatigable. L'armée des ennemis était encore plus nombreuse qu'elle ne l'avait été dans la première campagne, et l'Egypte seule leur avait fourni plus de six -vingt mille bommes. Leur rendez-vous était a Thymbrée, ville de Lydie. Cyrus, après avoir pris toutes les précautions nécessaires pour que son armée ne manquât de rien, et après être descendu dans un détail surprenant, que Xénopbon rapporte fort au long, songea à se mettre en marclie. Cyaxare ne le suivit point , et demeura avec la troisième partie des Mèdes seulement, pour ne pas laisser son pays entièrement dégarni.
Abradate , roi de la Susiane , se préparant à prendre son armure , Panthée, sa femme, lui vint présenter un casque, des brassards et des bracelets, tout cela d'or massif, avec une cotte d'armes de sa hauteur, plissée par en-bas , et un grand panache de couleur de pourpre. Elle avait fait la plupart de ces ouvrages elle-même à l'insu de son mari, pour lui ménager le plaisir de la surprise. Quelque tendresse qu'elle eût pour lui, elle
Voyez l'Hist. Ane, tom. II, pag. i45-2i
l'exhorta à mourir plutôt les armes à la main que de ne pas se signaler d'une manière digne de leur naissance, et digne de l'idée qu'elle avait taché de donner de lui à Cyrus. Nous lui avons, dit-elle , des obligations infinies. J'ai été sa prisonnière, et, comme telle, destinée pour lui; mais je ne me suis point trouvée esclave entre ses mains, ni ne me suis point vue libre à des conditions honteuses. Il m'a gardée comme il aurait gardé la femme de son propre frère; et je lui ai bien promis que vous sauriez reconnaître une telle grâce r ne l'oubliez point. O Jupiter! s'écria Abradate en levant les yeux vers le ciel , fais que je paraisse aujourd'hui digne mari de Panthée, et digne ami d'un si généreux bienfaiteur! Cela dit, il monta sur son char. Panthée, ne pouvant plus l'embrasser, voulut encore baiser le char où il était, et le suivit quelque temps à pied; après quoi elle se retira.
Quand les armées furent en présence , tout se prépara au combat. Après les prières publiques et générales, Cyrus fit des libations en particulier, et pria encore de nouveau le dieu de ses pères de vouloir être son guide et de venir à son secours. Ayant entendu un coup de tonnerre, Nous te suivons, souverain Jupiter r, s'écria-t-il ; et à l'instant même il s'avança vers les ennemis. Comme le front de leur bataille surpassait de beaucoup celle des Perses, ils firent ferme dans le milieu, tandis que les deux ailes s'avancèrent en se courbant à droite et à gauche , dans le dessein d'envelopper l'armée de Cyrus , el de l'assaillir en même temps par
1 11 avait effectivement pour guide lions, tome II , pages 97 et snîv. ili un dieu , mais un dieu bien différent l'Hist. Ane ieuue. — L.
île Jupiter. = Voyez nod observa-
Tomt \\f 11. ïr. det Êtiid. l5
plusieurs endroits. Il s'y attendait , et n'en fut pas surpris. Il parcourut tous les rangs pour animer ses troupes; et lui , qui en toute occasion était si modeste et si éloigné de tout air de vanité, au moment du combat parlait d'un ton fermé et décisif. Suivez-moi, leur disait-il, à une victoire assurée; les dieux sont pour nous. Après avoir donné tous les ordres nécessaires , et fait entonner par toute l'armée l'hymne du combat, il donna le
signal.
Cyrus commença par attaquer l'aile des ennemis qui s'était avancée sur le flanc droit de son armée; et, l'ayant prise elle-même en flanc , la mit en désordre. On en fit autant de l'autre côté , où l'on fit d'abord avancer l'escadron des chameaux. La cavalerie ennemie ne l'attendit pas : et, de si loin que les chevaux l'aperçurent, ils se renversèrent les uns sur les autres ; et plusieurs , se cabrant , jetèrent par terre ceux qui les montaient. Les chariots armés de faux achevèrent d'y mettre la ' confusion. Cependant, Abradate, qui commandait les chariots placés à la tête de l'armée , les fit avancer à toute bride. Ceux des ennemis ne purent soutenir un choc si rude, et furent mis en désordre. Abradate, les ayant percés , vint aux bataillons des Égyptiens ; mais , son char s'étant malheureusement renversé , il fut tué avec les siens, après avoir fait des efforts extraordinaires de courage. Le combat fut violent de ce côté-là , et les Perses furent contraints de reculer jusqu'à leurs machines. Là les Égyptiens se trouvèrent fort incommodés des flèches qu'on leur tirait de ces tours rou^ lantes ; et les bataillons de l'arrière-garde des Perses , s'avançant l'épée à la main , empêchèrent les gens de trait de passer plus avant, et les contraignirent de re-
tourner à la charge. Alors on ne vit plus que des ruisseaux de sang couler de tous côtés. Sur ces entrefaites Cyrus arrive , après avoir mis en fuite tout ce qui s'était présenté devant lui. Il vit avec douleur que les Perses avaient lâché le pied : et, jugeant hien que les Egyptiens ne cesseraient de gagner toujours le terrain, il résolut de les aller prendre par-derrière; et, en un instant ayant passé avec sa troupe à la queue de leurs bataillons , il les chargea rudement. La cavalerie survint en même temps et poussa vivement les ennemis. Les Egyptiens, attaqués de tous côtés, faisaient face par-tout, et se défendaient avec un courage merveilleux. A la fin Cyrus, admirant leur valeur, et ayant peine à laisser périr de si braves gens, leur fit offrir des conditions honnêtes, leur représentant que tous leurs alliés les avaient abandonnés. Ils les acceptèrent, et servirent depuis dans ses troupes avec une fidélité inviolable.
Après la bataille perdue, Crésus s'enfuit en diligence avec ses troupes à Sardes, où Cyrus le suivit dès le lendemain, et se rendit maître de la ville sans y trouver aucune résistance.
De là il marcha droit vers Babylone, et subjugua en passant la grande Phrygie et la Cappadoce. Quand il fut arrivé devant cette ville, et qu'il en eût examiné avec soin la situation, les murailles, les fortifications, chacun jugea qu'il était impossible de s'en rendre mail re par la force. Il parut donc se déterminer au dessein de la prendre par famine. Pour cela il fit creuser tout autour de la ville des fossés fort larges cl fort profonds, pour empêcher, disait-il, que rien ne pût v entrer ou en sortir. Ceux de la ville ne pouvaient s'empêcher de
rire du dessein qu'il avait pris de les assiéger ; et, comme ils se voyaient des vivres pour plus de vingt ans, ils se moquaient de toute la peine qu'il se donnait. Tous ces travaux étant achevés, Cyrus apprit, que bientôt on devait célébrer une grande solennité, dans laquelle tous les Babyloniens passaient la nuit entière à boire et à faire la débauche. Cette fête étant arrivée , et la nuit commençant de bonne heure, il fit ouvrir l'embouchure de la tranchée qui aboutissait au fleuve , et à l'instant même l'eau entra avec impétuosité dans ce nouveau canal, et, laissant à sec son ancien lit, ouvrit à Cvrus un passage libre dans la ville. Ses troupes y entrèrent donc sans trouver aucun obstacle. Elles pénétrèrent jusque dans le palais , où le roi fut tué. Dès la pointe du jour la citadelle se rendit sur les nouvelles de la prise de la ville et de la mort du roi. Cyrus fit publier dans tous les quartiers que ceux qui voudraient avoir la vie sauve demeurassent dans leurs maisons et lui envoyassent leurs armes : ce qui fut fait sur-le-champ. Voilà ce que coûta à ce prince la prise de la ville la plus riche et la plus forte qui fût alors dans l'univers. Cyrus commença par remercier les dieux de l'heureux succès qu'ils venaient de lui accorder : il assembla les principaux officiers, dont il loua publiquement le courage , la sagesse , le zèle et l'attachement pour sa personne, et distribua des récompenses dans toute l'armée. Il leur remontra ensuite que l'unique moyen de conserver ce qu'ils avaient acquis était de persévérer dans leur ancienne vertu ; que le fruit de la victoire n'était pas de s'abandonner aux délices et à l'oisiveté ; qu'après avoir vaincu les ennemis par la force des armes, il serait honteux de se laisser vaincre par les attrails
TRAITÉ DES ÉTUDES. ' m)
de la volupté; qu'enfin, pour conserver leur ancienne gloire , il fallait maintenir à Babylone parmi les Perses la même discipline qui était observée dans leur pays , et pour cela donner leurs principaux soins à la bonne éducation des enfants. Par là , dit-il , nous deviendrons nous-mêmes plus vertueux de jour en jour , en nous efforçant de leur donner de bons exemples; et il sera bien difficile qu'ils se corrompent , lorsque parmi nous ils ne verront et n'entendront rien qui ne les porte à la vertu, et qu'ils seront continuellement dans une pratique d'exercices louables et honnêtes.
Cyrus confia à différentes personnes , selon les talents qu'il leur connaissait, différentes parties et différents soins du gouvernement : mais il se réserva à lui seul celui de former des généraux , des gouverneurs de provinces, des ministres, des ambassadeurs , persuadé que c'était proprement le devoir et l'occupation d'un roi , et que de là dépendait sa gloire , le succès de toutes les affaires, le repos et le bonheur de l'empire. Il établit un ordre merveilleux pour la guerre , pour les finances, pour la police. Il avait dans toutes les provinces des personnes d'une probité reconnue , qui lui rendaient compte de tout ce qui s'y passait : on les appelait les yeux et les oreilles du prince. Il était attentif à honorer et à récompenser tous ceux qui se distinguaient par leur mérite , et qui excellaient en quelque chose que ce fût. Il préférait infiniment la clémence au courage guerrier, parce que celui-ci entraîne souvent la ruine et la désolation des peuples , au lieu que l'autre est toujours bienfaisant et salutaire. Il savait que les lois peuvent beaucoup contribuer au règlement des mœurs: mais, selon lui, le prince devait
23o TRAITÉ DES ÉTUDES.
être par son exemple une loi vivante; et il ne croyait pas qu'il fût digne de commander aux autres , s'il n'avait plus de lumière et de vertu que ses sujets. La libéralité lui paraissait une vertu véritablement royale: mais il faisait encore plus de cas de la bonté, de l'affabilité, de l'humanité 4 qualités propres à gagner les cœurs et à se faire aimer des peuples , ce qui est proprement régner; outre que d'aimer plus que les autres a donner, quand on est infiniment plus riebe qu'eux, est une ebose moins surprenante que de descendre en quelque sorte du trône pour s'égaler à ses sujets. Mais ce qu'il préférait à tout était le culte des dieux et le respect pour la religion , persuadé que quiconque était sincèrement religieux et craignant Dieu , était en même temps bon et fidèle serviteur des rois, et inviolablement attaché à leur personne et au bien de l'état.
Quand Cyrus crut avoir suffisamment donné ordre aux affaires de Babylone , il songea à faire un voyage en Perse. Il passa par la Médie pour y saluer Cyaxare , à qui il fit de grands présents , et lui marqua qu'il trouverait à Babylone un palais magnifique tout préparé quand il voudrait y aller , et qu'il devait regarder cette ville comme lui appartenant en propre. Cyaxare, qui n'avait point d'enfant mâle , lui offrit sa fille en mariage et la Médie pour dot. Il fut fort sensible à une offre si avantageuse , mais il ne crut pas devoir l'accepter avant que d'avoir eu le consentement de son père et de sa mère, laissant pour tous les siècles un rare exemple de la respectueuse soumission et de l'entière dépendance que doivent montrer en pareille occasion à l'égard de père et de mère tous les enfants, quelque Age qu'ils puissent avoir , et à quelque degré
TRAITÉ DES ÉTUJOES. /'>l
de puissance et de grandeur qu'ils soient parvenus. Cvrus épousa donc cette princesse à son retour de Perse, et la mena avec lui à Babylone, où il avait établi le siège de son empire.
Il y assembla ses troupes. On dit qu'il s'y trouva sixvingt mille chevaux , deux mille chariots armés de faux, et six cent mille hommes de pied. Il se mit en campagne avec cette nombreuse armée, et subjugua toutes les nations qui sont depuis la Syrie jusqu'à la mer des Indes : après quoi il tourna vers l'Egypte , et la rangea pareillement sous sa domination.
Il établit sa demeure au milieu de tous ces pays, passant ordinairement sept mois à Babylone pendant l'hiver, parce que le climat y est chaud; trois mois à Suze pendant le printemps , et deux mois à Ecbatane durant les grandes chaleurs de l'été.
Plusieurs années s'étant ainsi écoulées, Cyrus vint en Perse pour la septième fois depuis l'établissement de sa monarchie. Cambyse et Mandane étaient morts il y avait déjà long-temps, et lui-même était fort vieux. Sentant approcher sa fin , il assembla ses enfants et les grands de l'empire; et, après avoir remercié les dieux de toutes les faveurs qu'ils lui avaient accordées pendant sa vie , et leur avoir demandé une pareille protection pour ses enfants, pour ses amis et pour sa patrie, il déclara Cambyse, son fils aîné, son successeur, et laissa à l'autre plusieurs gouvernements fort considérables. 11 leur donna à l'un et à Tautre d'excellents avis, en leur faisant entendre que le plus ferme appui des trônes était le respect pour les dieux , la bonne intelligence entre les frères, et le soin de se faire
à'5i traité des études.
et de se conserver de fidèles amis. 11 mourut, également regretté de tous les peuples.
RÉFLEXIONS
J'en ferai deux, dont l'une regardera le caractère et les qualités personnelles de Cyrus; l'autre, la vérité de son histoire écrite par Xénophon.
Première réflexion.
On peut regarder Cyrus comme le conquérant le plus sage et le héros le plus accompli dont il soit parlé dans l'histoire profane. Aucune des qualités qui forment les. grands hommes ne lui manquait : sagesse, modération , courage , grandeur d'ame , noblesse de sentiments , merveilleuse dextérité pour manier les esprits et gagner les cœurs, profonde connaissance de toutes les parties de l'art militaire, vaste étendue d'esprit , soutenue d'une prudente fermeté pour former et pour exécuter de grands projets.
Mais ce qu'il y avait en lui de plus grand et de plus véritablement royal , c'est l'intime conviction où il était que tous ses soins et toute son attention devaient tendre à rendre les peuples heureux; et que ce n'était point par l'éclat des richesses r , par le faste des équi-
1 Èyw (aÈv cifi.ai <5"£Ïv tov àpx,ov' " ^c n»hi quidem videntur hut
Ta twv àf7,op.£vwv «S'iaç.speiv , où to> omnia esse referenda ab lis qui prae-
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tï&oç E^Êiv^pualou, àXXà tio irpovoEtv rio erunt, s'ait quàm beatissimi. »
te x.xi tptXoiroveïv irpoôu'fjcoûji.êvov. (Cic. lib. i ,Ep. i ,ad Quint, frat. [Cyrop. 1. i. )
pages, par le luxe et les dépenses de la table, qu'un roi devait se distinguer de ses sujets, mais par la supériorité de mérite en tout genre, et sur-tout par une application infatigable à veiller sur leurs intérêts et à leur procurer le repos et l'abondance. En effet , c'est le fondement et comme la base de l'état des princes, de n'être pas à eux. C'est le caractère même de leur grandeur, d'être consacrés au bien public.
Il en est d'eux comme de la lumière, qui n'est placée dans un lieu éminent que pour se répandre partout. Ce serait leur faire injure que de les renfermer dans les bornes étroites d'un intérêt personnel. Ils rentreraient dans l'obscurité d'une condition privée , s'ils avaient des vues moins étendues que tous leurs états. Ils sont à tous, parce que tout leur est confié.
Ce fut par le concours de toutes ces vertus que Cyrus vint à bout de fonder en assez peu de temps un empire qui embrassait presque toutes les parties du monde; qu'il jouit paisiblement, pendant plusieurs années, du fruit de ses conquêtes; qu'il sut se faire tellement estimer et aimer, non-seulement par ses sujets naturels , mais par toutes les nations qu'il avait conquises, qu'après sa mort il .fut généralement regretté comme le père commun de tous les peuples.
Nous ne devons pas être étonnés que Cyrus ait été si accompli en tout genre , nous qui savons que c'est Dieu lui-même qui l'avait formé pour être l'instrument et l'exécuteur des desseins de miséricorde qu'il avait sur son peuple, et pour donner au monde, en sa personne, un modèle parfait de la manière dont les princes doivent gouverner les peuples, et du véritable usage qu'ils doivent faire de la souveraine puissance.
5t3/j TRAITÉ DES ÉTUDES.
Quand je dis que Dieu a formé lui-même ce prince, je n'entends pas que c'ait été par un miracle sensible, ni qu'il l'ait tout d'un coup rendu tel que nous l'admirons dans ce que l'histoire nous en apprend. Dieu lui avait donné un heureux naturel en mettant dans son esprit les semences de toutes les plus grandes qualités, et dans son cœur des dispositions aux plus rares vertus. 11 eut soin qu'on cultivât cet heureux naturel par une excellente éducation , et qu'on le préparât ainsi aux grands desseins qu'il avait sur lui. Comme il est la lumière des esprits, il dissipait tous ses doutes, lui suggérait les expédients les plus convenables , le rendait attentif aux meilleurs conseils, étendait ses vues, et les rendait plus nettes et plus distinctes. Ainsi Dieu présida à toutes ses entreprises r , le conduisit comme par la main dans toutes ses conquêtes , lui ouvrit les portes des villes , fît tomber devant lui les remparts les plus forts, et humilia en sa présence les princes les plus puissants de la terre.
Pour mieux sentir le mérite de Cyrus, il ne faut que le comparer à un autre roi de Perse , je veux dire à Xerxès son petit-fils, qui, poussé par un motif absurde de vengeance, entreprit de subjuguer la Grèce. On voit autour de lui tout ce qu'il y a de plus grand et de plus éclatant selon les hommes , le plus vaste empire qui fût alors sur la terre , des richesses immenses, des armées de terre et de mer dont le nombre paraît incroyable. Tout cela est autour de lui, mais
- Hœc dicit Douiinus christo non olaudcntur. Ego ante te ibo , et
me» Cjn>. oujus apprehendi dexte- gloriosos terrae humiliabo ; portas
ram , ut subjiciam ante faciem ejus aereas conteram , et vectes ferreos
gentes, et dorsa regum vertam, et confringam »(IsAt. 45, i , 2.) aperiani coram eo januas; et porta?
non en lui, et n'ajoute rien à ses qualités naturelles. Mais, par un aveuglement trop ordinaire aux grands et aux princes, né dans l'abondance de tous les biens avec une puissance sans bornes ; dans une gloire qui ne lui avait rien coûté, il s'était accoutumé à juger de ses talents et de son mérite personnel par les dehors de sa place et de son rang. Il méprise les sages conseils d'Artabane, son oncle, et de Démarate , pour n'écouter que les flatteurs de sa vanité. Il mesure le succès de ses entreprises sur l'étendue de son pouvoir. La soumission servile de tant de peuples ne pique plus son ambition; et, devenu dédaigneux pour une obéissance trop prompte et trop facile , il se plaît à exercer sa domination sur les éléments, à percer les montagnes et à les rendre navigables, à châtier la mer pour avoir rompu son pont , à captiver ses flots par des chaînes qu'il y fait jeter. Plein d'une vanité puérile et d'un orgueil ridicule , il se regarde comme le maître de la nature et des éléments; il croit qu'aucun peuple n'osera attendre son arrivée ; il compte , avec une présomptueuse et folle assurance, sur les millions d'hommes el de vaisseaux r qu'il traîne après lui. Mais, quand, après la bataille de Salamine , il vit les tristes restes et les honteux débris de ses troupes innombrables répandus dans toute la Grèce, il reconnut quelle différence il y avait entre une armée et une foule d'hommes : Slratusque per totam passùn Grœciam Xerxes inlellexit, quantum ab exercitu turba distaret.
Je ne puis m'empêcher d'appliquer ici deux vers d'Horace, qui semblent faits pour le double événement dont je viens de parler :
1 Rollin a voulu dire : les mil/ions (/'hommes et ta multitude de vaisscau.i .
TRA I I i: DES ÉTUDES.
Vis consilî expéFS mule mil snà:
Visa temperatam dî quoque provchuni
In niajus.
En effet , est-il possible de mieux définir l'armée de Xerxès que par ces mots, Vis consilî expers , une puissance destituée de conseil et de prudence; ou d'en mieux exprimer le succès que par ces autres termes, mole mit sua, qui marquent que cet énorme colosse tomba par son propre poids et par sa propre grandeur? au lieu, dit Horace, que les dieux se plaisent à élever une puissance fondée sur la justice et guidée par la raison , telle que fut celle de Cyrus : Vim temperatam dî quoque provehunt In majus.
Seconde réflexion.
Une des règles que j'ai proposées pour conduire et former les jeunes gens dans l'étude des historiens , a été d'y chercher , avant tout et sur tout , la vérité , et de s'accoutumer de bonne heure à en connaître et à en discerner les caractères. C'est ici le lieu naturel de faire l'application de cette règle. Hérodote et Xénophon , qui conviennent parfaitement dans ce que je considère comme l'essentiel et le fond de l'histoire de Cyrus, je veux dire son expédition contre Babylone et ses autres conquêtes , suivent des routes toutes différentes dans le récit qu'ils font de plusieurs faits très-importants, tels que sont, par exemple, la naissance de ce prince et l'établissement de l'empire des Perses.
On ne doit pas laisser ignorer aux jeunes gens ces différences. Hérodote, et après lui Justin, racontent qu'Astvage, roi des Mèdes , sur un songe effrayant qu'il
TRAITA DES ÉTUDES. Q.'d'J
eut, donna sa fille Mandane en mariage à un homme de Perse, d'une naissance et d'une condition obscures, nommé Cambyse. Un fils étant né de ce mariage, le roi chargea Harpagus , l'un de ses principaux officiers , de le faire mourir. Celui-ci le donna à un des bergers du roi pour l'exposer dans une forêt; mais l'enfant, ayant été sauvé miraculeusement et nourri en secret par la femme du berger, fut dans la suite reconnu par son grand-père , qui se contenta de le reléguer dans le fond de la Perse , et fit tomber toute sa colère sur le malheureux Harpagus, à qui il donna son propre fils à manger dans un festin. Le jeune Cyrus, plusieurs années après, averti par Harpagus de ce qu'il était, et animé par ses conseils et ses remontrances , leva une armée en Perse, marcha contre Astyage, le défit dans un combat, et fit ainsi passer l'empire des Mèdes aux Perses.
Le même Hérodote fait mourir Cyrus d'une manière peu digne d'un si grand conquérant. Ce prince, selon lui , ayant porté la guerre contre les Scythes , et les ayant attaqués dans un premier combat, fit semblant de prendre la fuite , après avoir laissé dans la campagne une grande quantité de vin et de viandes. Les Scythes ne manquèrent pas de se jeter dessus. Cyrus revint contre eux , et , les ayant trouvés tous endormis et enivrés, les défit sans peine, et fit un grand nombre de prisonniers , parmi lesquels se trouva le fils de la reine , nommée Tomyris , qui commandait elle-même son armée. Ce jeune prince , que Cyrus avait refusé de rendre à sa mère, étant revenu de son ivresse, et ne pouvant souffrir de se voir captif, se donna la mort. Tomyris , animée par le désir de la vengeance , pré-
senta un second combat aux Perses ; et , les ayant attirés à son tour dans des embûches par une fuite simulée, en tua plus de deux cent mille avec leur roi Cyrus. Fuis , ayant fait couper la tête de Cyrus , elle la mit dans un outre plein de sang , en lui insultant par ces paroles : « Cruel que tu es , rassasie-toi après « ta mort du sang dont tu as eu soif pendant ta vie , a et dont tu as toujours été insatiable. » Satia te, inquity sanguine quem sitisti, cujusque insatiabilis semperfuisti.
Il s'agit de savoir lequel des deux historiens , qui rapportent la même histoire d'une manière si différente , est le plus digne de foi. Des jeunes gens même, conduits par les interrogations d'un habile maître , peuvent aisément prendre leur parti. Le récit que fait Hérodote des premiers commencements de Cyrus a bien plus l'air d'une fable que d'une histoire. Pour ce qui regarde sa mort, quelle apparence qu'un prince si expérimenté dans la guerre , et plus recommandable encore par sa prudence que par son courage , eût donné ainsi tête baissée dans des embûches qu'une femme lui aurait préparées ? Ce que le même historien rapporte du brusque emportement et de la puérile vengeance de Cyrus contre un fleuve où l'un de ses chevaux sacrés s'était noyé , et qu'il fit couper sur-lechamp, par son armée, en trois cent soixante canaux, combat directement l'idée qu'on a de ce prince , dont le caractère était la douceur et la modération l. D'ail-
1 Cicéron remarque que , pendant imperio nemo unquam verbum ullum
tout son gouvernement, il ne lui asperwsaudivit.»(Epi$t. 2, ad Quint.
échappa jamais une parole de colère fratr.) rt d'emportement : cvjus sumrno in
leurs est-il vraisemblable queCyrus, marchant à la conquête de Babylone ' , perdît ainsi un temps qui lui était si précieux , consumât l'ardeur de ses troupes dans un travail si inutile , et manquât l'occasion de surprendre les Babyloniens, en s'amusant à faire la guerre à un fleuve au lieu de la porter contre les ennemis?
Mais ce qui décide sans réplique en faveur de Xénophon , est la conformité de son récit avec l'Ecriture sainte , où l'on voit que , bien loin que Cyrus eût élevé l'empire des Perses sur la ruine de celui des Mèdes , comme le marque Hérodote, ces deux peuples de concert attaquèrent Babylone , et joignirent leurs forces pour abattre cette redoutable puissance.
D'où peut donc venir une si grande différence entre ces deux historiens? Hérodote nous l'explique. Dans l'endroit même où il rapporte la naissance de Cyrus , et dans celui où il parle de sa mort , il avertit que dès-lors il y avait différentes manières de raconter ces deux grands événements. Hérodote a suivi celle qui était plus de son goût ; et l'on voit qu'il aimait les choses extraordinaires et merveilleuses, et qu'il y ajoutait foi très-facilement. Xénophon était plus sérieux et moins crédule; et il nous avertit, dès le commencement de son histoire, qu'il s'était informé avec grand soin de la naissance de Cyrus , de son caractère, el de son éducation.
Il ne faut pas conclure de ce que je viens de dire
1 « Quum Babylonem oppugna- et niilituin ardor, quem imiiilis la
lurus festinaret ad belluin , cujus bor fregit; et occasio aggredieddi
max.im.-i moment» in OCCasionibus imparalos, iluin ille liclluni inilictum
sunt. . . hue omnem tranatulit belli hosri oum flumine gerit. » (Six. de
apparatum. . . Perirt îtaque et tem- Ira, lil>. ! , cap. 21.) I>us , magna in magnia rébus jactura ;
'1 4o TRAITÉ DES ÉTUDES.
qu'Hérodote ne soit croyable en rien , parce qu'il se trompe quelquefois; la règle serait fausse et contraire à l'équité : comme il y aurait de la témérité aussi à croire en tout un auteur, parce qu'il dirait quelquefois ce qui est vrai. La vérité et le mensonge peuvent se trouver ensemble; mais l'habileté et la prudence du t lecteur consistent à savoir les démêler , à les reconnaître à certains traits qui leur sont propres, et à en faire le triage et la séparation. Et c'est à ce discernement du vrai et du faux qu'il faut accoutumer de bonne heure les jeunes gens.