Tome XX III. Tr. <lc> ÉtuJ. I Ç
les citoyens mangeraient ensemble des mêmes viandes qui étaient réglées par la loi, et il leur défendit expressément de manger chez eux: en particulier.
Par cel établissement des repas communs, et par cette frugale simplicité de la table, on peut dire qu'il fit changer en quelque sorte de nature aux richesses en les mettant hors d'état d'être désirées, d'être volets, et d'enrichir leurs possesseurs r : car il n'y avait, plus aucun moyen d'user ni de jouir de son opulence , non pas même d'en faire parade, puisque le pauvre et le riche mangeaient ensemhle en même lieu; et il n'était pas permis de venir se présenter aux salles publiques après avoir pris la précaution de se remplir d'autres nourritures, parce que tous les convives observaient avec grand soin celui qui ne buvait et ne mangeait point , et lui reprochaient son intempérance ou sa trop grande délicatesse, qui lui faisaient mépriser ces repas publics.
Les riches furent extrêmement irrités de cette ordonnance ; et ce fut h cette occasion que , dans une émeute populaire, un jeune homme, nommé Alcandre, creva un œil à Lycurgue d'un coup de bâton. Le peuple, indigné d'un tel outrage, remit le jeune homme entre les mains de Lycurgue , qui sut bien s'en venger : car , par les manières pleines de bonté et de douceur avec lesquelles il le traita, de violent et d'emporté qu'il était, il le rendit en assez peu de temps très-modéré et très-sage.
Les tables étaient chacune d'environ quinze personnes; et, pour y être reçu, il fallait être agréé de toute
' Tôv i&oÛTOv oct'jaov , u.à).Xov ^è a(r,).ov , xaî à-Xcurcv àTCeipyauiaTO. ^Plut.)
TRAITÉ DES ÉTUDES. OX)i
la compagnie. Chacun apportait par mois un boisseau de farine, huit mesures de vin, cinq livres de fromage, deux livres et demie de figues, et quelque peu de leur monnaie pour l'apprêt et l'assaisonnement des vivres. On était obligé de se trouver au repas public; et, longtemps après, le roi Agis, au retour d'une expédition glorieuse, ayant voulu s'en dispenser pour manger avec la reine sa femme, fut réprimandé et puni.
Les enfants même se trouvaient à ces repas; et on les v menait comme à une école de sagesse et de tempérance. Là ils entendaient de graves discours sur le gouvernement, et ne voyaient rien qui ne les instruisît. La conversation s'égayait souvent par des railleries fines et spirituelles, mais qui n'étaient jamais basses ni choquantes ; et , dès qu'on s'apercevait qu'elles faisaient peine à quelqu'un, on s'arrêtait tout court. On les accoutumait aussi au secret; et, quand un jeune homme entrait dans la salle, le plus vieux lui disait en lui montrant la porte : Rien de tout ce qui se dit ici ne sort par* là.
Le plus exquis de tous leurs mets était ce qu'ils appelaient la sauce noire, et les vieillards la préféraient à tout ce qu'on leur servait sur la table. Denys le tyran r , s'étant fait apprêter un pareil mets par un cuisinier de Sparte', n'en jugea pas de même,
1 « TJlii r|uum tyranmis cœnavîs- enim reluis T.aceda'monioruru epuke
set Dionysiu», negavit se jure illo condiuntur. » (Cic. Tusc. Quœst.
nigro, quod ccenu; caput erat, de- lib. 5, n. 98.) lectatum. Tùm is, qui illa ooxerat , 2 Sfobée et Plut.uque racontent
Minime mirum , inquit ; condinieiitu ainsi ce fait : ce qui est plus vrai-
enim defuerunt. Oua.' tandem ? in- semblable ; car il ne paraît pas que
qnit ille. LaboT in venatu , Stldor, Dcnvs ait jamais l'ait le voyage de
eursus ab Eurota . famés, sitis. His Sparte, comme Cicéron le suppose.
29a TB \ l II DES ÉT1 DES.
et ce ragoût lui parut fort fade. Je ne m'en étonne pas, dit celui qui l'avait préparé, l'assaisonnement y a manque. Et quel assaisonnement ? reprit le tyran. La course, la sueur, la fatigue, la faim, la soif. Car c'est là, ajouta le cuisinier, ce qui assaisonne à Sparte tous nos mets.
Autres Ordonnances.
Lycurgue regardait l'éducation des enfants comme la plus grande et la plus importante affaire d'un législateur. Son grand principe était qu'ils appartenaient encore plus à l'état qu'à leurs pères ; et c'est pour cela qu'il ne laissa pas ceux-ci maîtres de les élever à leur gré, et qu'il voulut que le public s'emparât de leur éducation afin de les former sur des principes constants et uniformes qui leur inspirassent de bonne heure l'amour de la patrie et de la vertu.
Sitôt qu'un enfant était né, les anciens de chaque tribu le visitaient; et, s'ils le trouvaient bien formé, fort et vigoureux, ils ordonnaient qu'il fut nourri, et lui assignaient une des neuf mille portions pour son héritage. Si au contraire ils le trouvaient mal fait, délicat, faible, et s'ils jugeaient qu'il n'aurait ni force ni santé, ils le condamnaient à périr, et le faisaient exposer.
On accoutumait de bonne heure les enfants à n'être point difficiles ni délicats pour le manger; à n'avoir point peur dans les ténèbres ; à ne s'épouvanter pas quand on les laissait seuls; à ne se point livrer à la mauvaise humeur ni à la criaillerie, ni aux pleurs ; à
Ct-nuph. de . x * '-',
^iced.Rep. marcher nu-pieds pour se faire à la fatigue; a coucher
durement ; à porter le même habit en hiver el en éié pour s'endurcir contre le froid et le chaud.
A l'âge de sept ans on les distribuait dans les classes, où ils étaient élevés tous ensemble sous la même discipline. Leur éducation ' n'était, à proprement parler, qu'un apprentissage d'obéissance, le législateur ayaiit bien compris que le moyen le plus sûr d'avoir des citoyens soumis à la loi et aux magistrats , ce qui fait le bon ordre et la félicité d'un état, était, d'apprendre aux enfants, dès l'âge le plus tendre, à être parfaitement soumis aux maîtres.
Pendant qu'on était à table, le maître proposait des questions aux jeunes gens. On leur demandait, par exemple : Qui est le plus homme de bien de la ville ? Que dites-vous d'une telle action ? Il fallait que la réponse fût prompte, et accompagnée d'une raison et d'une preuve conçue en peu de mots; car on les accoutumait de bonne heure au style laconique, c'est-àdire à un style concis et serré. Lycurgue voulait que la monnaie fût fort pesante et de peu de valeur; et au contraire que le discours comprît en peu de paroles beaucoup de sens.
Pour ce qui est des lettres, ils n'en apprenaient que pour le besoin. Toutes les sciences étaient bannies de leur pays. Leur étude ne tendait qu'à savoir obéir, à supporter les travaux, et à vaincre dans les combats; Ils avaient pour surintendant de leur éducation un des plus honnêtes hommes de la ville et des plus qualifiés, qui établissait sur chaque troupe des maîtres d'une sagesse et d'une probité généralement, reconnues,