‹ OEuvres complètes. Accompagnée d'observations et d'éclaircissements historiques (volume 5)Chapitre 48 sur 82 · Tome XXVII. Tr. de, ; :\Q · texte numérisé non relu

Tome XXVII. Tr. de, ; :\Q

Excellente

3oG TRAITÉ DES ÉTUDES.

vaine grandeur de ces empires qui ont englouti les royaumes , et de ces fameux conquérants qui ne doivent ce qu'ils sont qu'à la violence et à l'usurpation.

La longue durée des lois établies par Lyeurgue est Education de certainement une chose bien merveilleuse: mais le

la jeunesse. .

moyen qu'il employa pour y réussir n'est pas moins digne d'admiration. Ce moyen fut le soin extraordinaire qu'il prit de faire élever les enfants des Lacédémoniens dans une exacte et sévère discipline. Car, comme le fait remarquer Plutarque , la religion du serment aurait été un faible lien, si par l'éducation et la nourriture il n'eût imprimé les lois dans leurs mœurs et ne leur eût fait sucer presque avec le lait l'amour de sa police. Aussi vit-on que ses principales ordonnances se conservèrent pendant plus de cinq cents ans, comme une bonne et forte teinture qui a pénétré jusqu'au fond l. Et Cicéron fait la même remarque , en attribuant le courage et la vertu des Spartiates non pas tant à leur bon naturel qu'à l'excel- Fhcco n63 ^ente éducation qu'on recevait à Sparte : Cujus civitatis spectata ac nobililala virtus, non solum naturel corroborata, verlim etiam disciplina, putalur. Ce qui fait voir de quelle importance il est pour un état de veiller à ce que les jeunes gens soient élevés d'une manière propre à leur inspirer l'amour des lois de la patrie.

, % Le grand principe de Lyeurgue, et Aristote le répète en termes formels 2, était que, comme les enfants sonl

1 iSaTtzo &a.of,i ày.j>«TCu xat t'a- 2 Où y^ri vojxïÇeiv aùrov avTCÔ

vupàç xaôaAauu'w,;. [Plut, in corn- riva eîvai twv it&Xitwv , àXXà ?râvpar. Lyv. c Numa , § 5.] Taç ttïç irolswç. Aeï £è twv x.wvwv

TRAITÉ DES ÉTUDES. 3o7

à l'état , il faut qu'ils soient élevés par l'état et selon les vues de l'état. C'est pour cela qu'il voulait qu'ils fussent élevés en public et en commun, et non abandonnés au caprice des parents qui, pour l'ordinaire, par une indulgence molle et aveugle et par une tendresse mal entendue énervent en même temps et le corps et l'esprit de leurs enfants I. A Sparte, dès l'âge le plus tendre, on les endurcissait au travail et à la fatigue par les exercices de la chasse et de la course : on les accoutumait à supporter la faim et la soif, le chaud et le froid. Et ce que les mères auront bien de la peine à se persuader , c'est que ces exercices durs et pénibles tendaient à leur procurer une forte et robuste santé capable de soutenir les fatigues de la guerre, à laquelle ils étaient tous destinés, et la leur procuraient en effet.

Mais ce qu'il y avait de plus excellent dans l'éduca- 4. tion de Sparte, c'est qu'elle enseignait parfaitement aux jeunes gens à obéir. De là vient que le poëte Simonide donne à cette ville une épithète bien inagnifique2, qui marque qu'elle seule savait dompter les esprits et rendre les hommes souples et soumis aux lois, comme les chevaux que l'on forme et que l'on dresse dès leurs plus tendres années, ('/est pour cela qu'Agésilas conseilla à Xénophon de faire venir ses enfants à Sparte afin qu'ila y apprissent la plus belle et la plus grande de toutes les sciences !, qui est celle de commander cl

xoivDv iToictiôai koù rnv Kainiatv ' Aaji.aaîu.ëp&Toç , c <-si-à- clin

( Arist. Polit, lib. 8.) dompteuse d'hommes.

' "Mollis illa educatiOj qitam in- J MaOr.Touivcu; -<'■>•/ v.aOr.p.xrwv

dtllgebtùn vocamus, ncrvo.s om- tÔ x«&>.tÇOv * &ç%*OÙm xai àr/eiv.

ne* ,-i mentû <-i eoiporta frangit. » j l'i , ,. ;<> 4ge$. § 20. 1 <J' rvi. Ml., r . < ,i|i. .

Ml.

Obéissance.

3l)8 TRAITÉ DES ÉTUDES.

d'obéir. Il l'avait bien apprise lui-même, et il en sentait toute l'importance. Plutarque observe qu'il ne parvint pas, comme les autres rois r, à commander sans avoir auparavant parfaitement appris à obéir; et que ce fut pour cela que de tous les rois de Lacédémone il fut celui qui sut le mieux s'accorder avec ses sujets 2, ayant ajouté à la grandeur véritablement royale et aux manières nobles qui lui étaient naturelles un air de bonté, d'bumanité, d'affabilité populaire, qu'il tenait de l'éducation.

Il donna, dans la suite, le plus mémorable exemple de soumission à la loi et à l'autorité publique , qui soit dans l'histoire; et ce n'est pas sans raison que Xénophon et Plutarque mettent cette action au-dessus de tout ce qu'il a fait de plus glorieux. Après les grandes victoires qu'il avait remportées contre les Perses , toute l'Asie étant déjà émue et la plupart des provinces prêtes à se révolter, il songeait à aller attaquer le roi de Perse dans le cœur de ses états , et il se préparait à partir pour cette grande expédition. Sur ces entrefaites arrive un courrier qui lui annonce que Sparte est menacée d'une furieuse guerre, et que les éphores le rappellent et lui ordonnent de venir au secours de sa patrie. Agésilas, sans délibérer un moment, partit en s'écriant: O malheureux Grecs, plus ennemis de vousmêmes que les Barbares ! Il faut être bien maître de soi, et bien respecter l'autorité publique, pour renoncer avec une si prompte obéissance à toutes les con-

1 A Sparte , les enfants destinés (i.o'ç«fOv aùiôv toï; utt/dm'oiç r.a.çiGau trône étaient dispensés de la se- yt , t« cpùoret r,ytu.^nx.ïa y.y.l (3a<î!vérité de la discipline. Xtxto upocr>CTy)<T<x(jLevoi; &Tto tviç àyw-

2 Atô y.%\ tïgXÙ thv (3aGi>.ê'cov eùap- yf,; rb JV,|/.CTiyi>v xai çiXâvôpeoircv.

TRAITÉ DES ÉTUDES. 3oc^

quêtes qu'il avait déjà faites et aux magnifiques espérances qu'un avenir presque assuré lui présentait.

Les princes, dit Plutarque, font consister ordinaire- Plat, ad

vi j » Principem

ment leur grandeur en ce qu ils commandent a tous indoctum. et n'obéissent à personne. Souvent même , dans la crainte qu'une raison trop éclairée ne vienne à les maîtriser, et nemousse, pour ainsi dire, la pointe et la force d'une autorité à laquelle ils ne veulent point mettre de bornes , ils affectent de demeurer dans l'ignorance de leurs devoirs. Qui sera donc, ajoute Plutarque, le maître des rois qui n'en ont point? Ce sera la loi, cette reine souveraine des dieux et des hommes, comme l'appelle Pindare:mais une loi, non écrite dans les livres, mais gravée dans le cœur; qui les suivra par-tout, qui ne les abandonnera jamais, et qui exercera sur leur esprit un doux et souverain empire. Un officier disait tous les matins au roi des Perses en , l'éveillant: Souvenez - vous , seigneur, d'accomplir les ordonnances d'Orosmade ; c'était le législateur des Perses. L'amour du bien public et de la justice en dit autant à un prince bien sensé et bien instruit.

Pour mieux faire connaître le caractère des Lacédémoniens et leur parfaite soumission aux lois, je rapporterai ici un endroit d'Hérodote1, bien digne d'être [Lib. vu, remarqué. Xerxès, près d'entrer dans la Grèce, demanda à Démarate , l'un des rois de Sparte, qui s'était réfugié auprès de lui , s'il croyait que les Grecs osassent l'attendre, et il lui recommanda sur -tout de lui parler avec sincérité. « Puisque vous nie l'ordonnez, « lui répondit Démarate, la vérité va vous parler par

1 J'insérerai à la fin 'le cel article le luxtf grec tic ce passage d'Hé

3lO 1KA.ITI; DES ÉTUDES.

« ma bouche; Il est vrai que, de tout temps, la Grèce « a été nourrie dans la pauvreté : mais on a introduit « chez elle la vertu, que la sagesse cultive, et que la « vigueur des lois maintient. C'est par l'usage que « la Grèce sait faire de cette vertu qu'elle se défend « également des incommodités de la pauvreté et du « joug de la domination. Mais, pour ne vous parler « que de mes Lacédémoniens, soyez sûr que, nés et a nourris dans la liberté, ils ne prêteront jamais l'oreille « à aucune proposition qui tende à la servitude. Fus- « sent -ils abandonnés par tous les autres Grecs et « réduits à une troupe de mille soldats ou à un nomce bre encore moindre, ils viendront au devant de vous « et ne refuseront point le combat. » Le roi, entendant un tel discours, se mit à rire; et, comme il ne pouvait comprendre que des hommes libres et indépendants, tels qu'on lui dépeignait les Lacédémoniens, qui n'avaient point de maîtres qui pussent les conr traindre, fussent capables de s'exposer ainsi aux dangers et à la mort, « Ils sont libres l et indépendants « de tout homme, reprit Démarate; mais ils ont au- « dessus d'eux la loi qui les domine, et ils la craignent « plus que vous -même- n'êtes craint de vos sujets. Or, « cette loi leur défend de fuir jamais dans le combat, « quelque grand que soit le nombre des ennemis; et « elle leur commande, en demeurant fermes dans leur <( poste, ou de vaincre ou de mourir. » La chose arriva

rodote , avec quelques remarques noXkû) sti fi.x>.>.ov , y\ ci aoi ai ■

sur une expression de ce passage xoisùer'. ywv xa àv Èx.eîvc; àvoî^vi •

qui n'est point sans difficulté. àvtiyô'. <îs tmuto aîeî , où* sûv çeû-

1 ÈXeû6=foi yàf èo'vte; où wâvra ysw oùèh 7t).yî9oç àv<$pwv iy. p.%yy\<;,

i/.rjôepot sîaiv • eiveçt yap aept Si- a).Xà jj.svovTa; vt -y tocI-s'. , ir.vAçt/.-

Tnir-(\$ . vo'u.oç , tct; ÛT:ooeiu.*(vGU<it tîscv , vi à~o).A'j56a*..

TRAITÉ DES ETUDES. 3ll

comme Démarate l'avait prédit. Trois cents Lacédémoniens, ayant à leur tête Léonide, l'un des rois de Sparte, osèrent disputer le passage des Thermopyles à l'armée innombrable des Perses. Enfin, après avoir fait des efforts incroyables de courage, accablés par le nombre plutôt que vaincus, ils périrent tous avec leur chef, excepté un seul qui se sauva à Lacédémone où il fut traité comme un lâche et comme un traître à la patrie. On éleva, dans la suite, un superbe tombeau dans ce lieu -là même à ces braves défenseurs de la Grèce, avec cette inscription qui était du poète Simonide x ;

Çl Çsïv', àyya).ov Aaxet^aipovîci; , on tvi S't Keîusôa, toi; xsïvwv iïei6o'|aevoi vojxtfi.otç.

c'est-à-dire : Passant, va annoncer a Lacédémone que nous sommes morts ici pour obéir à ses saintes lois. Il est bon de faire remarquer aux jeunes gens la simplicité des inscriptions antiques.

Observations critiques sur un passage d'Hérodote. .

Tvj ÉÀlà&i içeviT] viv aiei xore <Ti»vTpo<pôç ici : âpeT/i £è Herod. 1. 7, £-a*Toç zçi , arco re cocpiviç )taTepyac7;/.£vyi >cai vov.ou icyj- Edit. Henr. pou * tyj ^iayp£to|j.ev7) -h ÊXXàç , tvi'v te 7tEvi'/)v âraauvfiTai , a,^,te}V02

Valla traduit ainsi ce passage : Grœcia semper quidem alumna fuit pauperlatis , hospes virtutis , quant a sapientia acciviteta severa disciplina; quant u surpans

' «Pari animo Laced;eiiionii in Die,ho»pes,Sp»rt»,nOitehicvidi»»ej«cenlWi Thermopylis occiderunt, in «nos D^m «net!» p.tri» leg&M otaeqnitaur. »

. . J ( Cic. Ii)>. i , Tusc. Quœst. n. loi.)

Sinioruaes :

3li ir.VITli DES ÉTUDES.

Grœeia, et paupertatem tuetur, et dominât uni. Henri Etienne, an lieu de paupertatem tuetur , a substitué à la marge paupertatem f propulsât ; ce qui est conforme au texte grec, tvjv raviviv à%a.u.uvtTxi.

Ce passage m'a embarrassé ; et certainement il n'est point sans difficulté. Il semble présenter une contradiction évidente en disant d'abord que la pauvreté a toujours été en honneur dans la Grèce , et ensuite que la même Grèce rejette et écarte loin d'elle la pauvreté. C'est pourquoi la traduction de Yalla me plaisait assez, et en la suivant je trouvais un fort beau sens dans ce passage : « La Grèce , disait Démarate à Xerxès , juste qu'ici a toujours élé le domicile de la pauvreté et « l'école de la vertu. Instruite par les leçons de ses « sages , et soutenue par une rigide observation de ses « lois , elle s'est toujours conservée jusqu'ici et dans « l'amour de la pauvreté et dans l'honneur du comte mandement , et paupertatem tuetur, et domlnatum. >j Mais , pour donner ce sens au passage d'Hérodote , il fallait changer le texte et supposer qu'il y avait ka- [xuvsrai au lieu de aTraiv.'JvETat , comme apparemment Valla l'avait supposé.

Me trouvant dans cet embarras , je proposai ma difficulté à un ami absent , fort versé dans la connaissance des auteurs grecs et latins , et dont les observations et les conseils m'ont été d'un grand secours dans l'ouvrage que j'ai donné au public. J'insérerai ici sa réponse, qui pourra être utile aux jeunes maîtres, en leur montrant comment il faut s'y prendre pour expliquer des endroits obscurs et difficiles.

Je crois, m'écrit cet ami, avoir rencontré le vrai sens du passage d'Hérodote. J'en donnerai la traduction

THA.ITÉ DES ÉTUDES. iï3

française, après avoir établi les fondements qui la justifient.

La principale difficulté consiste dans le sens qu'on doit donner à à^apvsxai. Si l'on y trouve de l'équivoque en le construisant avec Treviviv , cette équivoque est levée par àec-rcocruV/iv , que le même verbe gouverne également. Or &£<t-oguvt) ne signifie point ici l'honneur du commandement, comme vous le traduisez.

Car , i° pour soutenir cette version , il faudrait changer àrau-uveTai en eVap>v£Tat. de son autorité et conta* la foi des manuscrits et des imprimés , qu'il n'est jamais permis d'abandonner à moins d'y être forcé par l'évidence du sens que forme le texte.

i° Le caractère propre des Grecs , sur-tout dans ces premiers temps , était l'amour de la liberté, de l'indépendance, de l'affrancbissement de tout joug, l'aOTovoy.''a , et non pas le désir de la domination , l'ambition du commandement , la gloire des conquêtes.

3° Que l'on nomme, si l'on peut, non un peuple, mais une seule ville sur laquelle les Grecs eussent alors étendu leur empire et sur laquelle ils affectassent Vlionneur du commandement. Démarate se serait donc rendu ridicule de vanter à Xerxès le commandement des Grecs pendant qu'il ne pouvait montrer un village sur lequel ils l'exerçassent.

4° Quand on accorderait pour un moment que ce Lacédémonien aurait voulu exagérer la jalousie des Grecs pour l'honneur au commandement , capable de lrur faire tout sacrifier pour se conserver cette glorieuse possession , jamais il ne se serait servi du mot ds<77ro7uvy. pour exprimer celle penser. [I 1m aurait préfère cer-

3l4 IKAITÉ DES ETUDES.

tainement ^ye^ovia , à.oyh , àuvàç-aa, xparoç, et peut-être xotpaviv] s'il avait voulu parler comme Homère. Car àsGTCQcuvY) ne signifie que la domination d'un maître sur ses esclaves , dominai io herilis in servos. C'est un terme odieux , qui emporte l'idée de servitude dans celui qui y est soumis , et qui donne une idée entièrement opposée au génie des Grecs , lesquels dans la suite, quoique leur ambition eût été allumée par leurs grandes victoires sur les Perses, ne pensèrent néanmoins jamais à établir nulle part cet empire despotique , à£<T7ro<7ÙvY)v. Les Athéniens et les Lacédémoniens , qui partagèrent tour-à-tour l'honneur du commandement, affectèrent dans leurs conquêtes , les premiers d'introduire dans toutes les villes la démocratie, et les autres Y aristocratie y et à les animer contre la servitude des Perses par cette image flatteuse de la liberté. Je ne m'arrête point à le prouver , toute l'histoire y est formelle.

5° Ce que Démarate ajoute immédiatement des Lacédémoniens, pour prouver par cet exemple particulier sa thèse générale, montre clairement qu'il ne s'agit pas ici d'une àscTroauvnv active qu'ils veuillent se conserver sur les autres , mais d'une &£<7tco<juv7)v passive que Xerxès exigeait d'eux, mais à laquelle jamais les Spartiates ne pourraient se résoudre quand ils seraient abandonnés de tous les Grecs et qu'ils resteraient seuls livrés à une mort certaine. C'est le but du raisonnement, c'est ce qu'il ne faut pas perdre de vue.

Je ne vois donc pas comment on peut recevoir une traduction qui combat en même temps le texte formel de l'original, la propriété des termes, le vrai caractère

TRAITÉ DES ÉTUDES. 3l5

des peuples , l'évidence des faits, et la suite du raisonnement de celui qui parle.

Voici la traduction que j'ose substituer r : « 11 est vrai que de tout temps la Grèce a été nour- « rie dans la pauvreté. Mais on a introduit chez elle la « vertu, que la sagesse cultive, et que la vigueur des « lois maintient. C'est par l'usage que la Grèce sait <( faire de cette vertu qu'elle se défend également des « incommodités de la pauvreté , et du joug de la docc mination. »

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