Choses blâmables dans les Lois de Lycurgue
Sans entrer ici dans un détail exact de tout ce qui pourrait être blâmé dans les ordonnances de Lycurgue, je me contenterai de quelques légères réflexions, que le lecteur sans doute, justement blessé et révolté par le simple récit de quelques-unes de ces ordonnances, aura déjà faites avant moi.
En effet, pour commencer par le choix des enfants SurUChoix qui devaient être élevés ou exposés, qui ne serait cho- desfnfauts
1 i ' i qui devaient
que de l'injuste et barbare coutume de prononcer un êtreélevés
A * ou exposés.
arrêt de mort contre ceux des enfants qui avaient le malheur de naître avec une complexion trop faible et trop délicate pour pouvoir soutenir les fatigues et les exercices auxquels la république destinait tous ses sujets? Est-il donc impossible, et cela est-il sans exemple, que des enfants, faibles d'abord et délicats, se fortifient dans la suite de l'âge et deviennent même très-ro-
1 Le sens adopté par l'ami de Roi- Voyez la note de Larcher, toiu. V . lin est en effet le seul admissible . |j. '!'{- dosa traduction d'Hérodote
3l6 TRAITÉ UJiS É IL DE S.
bustes? Quand cela serait, n'est-on en état de servir sa patrie que par les forces du corps? et compte -t- on pour rien la sagesse, la prudence, le conseil, la générosité, le courage, la grandeur d'ame, et toutes les qualités qui dépendent de l'esprit ? Omninb illud honestum , quod ex animo excelso magnifîcoque qaœriibiàn. 76. mus, animi efficitur , non corporis viribus. Lycurgue lui-même a-t-il rendu moins de service et fait moins d'honneur à Sparte par l'établissement de ses lois que^ les plus grands capitaines par leurs victoires ? Agésilas était d'une taille si petite, et d'une mine si peu avantageuse, qu'à sa première vue les Egyptiens ne purent s'empêcher de rire ; et cependant il avait fait trembler le grand roi de Perse jusque dans le fond de son palais.
Mais, ce qui est bien plus fort que tout ce que je viens de rapporter , un autre a-t-il quelque droit sur la vie des hommes que celui de qui ils l'ont reçue , c'està-dire que Dieu même ? et un législateur n'usurpe-t-il pas visiblement son autorité quand indépendamment de lui il s'arroge un tel pouvoir ? Cette ordonnance du Décalogue, qui n'était autre chose que le renouvellement de la loi naturelle , Tu ne tueras point , condamne généralement tous ceux des Anciens qui croyaient avoir droit de vie et de mort sur leurs esclaves et même sur leurs enfants.
Le grand défaut des lois de Lycurgue , comme Platon et Aristote l'ont remarqué, c'est qu'elles ne tendaient qu'à former un peuple de soldats. Ce législateur paraît en tout occupé du soin de fortifier les corps, nullement de celui de cultiver les esprits. Pourquoi bannir
de sa republique tous les arts et toutes les sciences ' . dont un des fruits les plus avantageux est (radoucir les mœurs, de polir l'esprit, de perfectionner le cœur, el d'inspirer des manières douces, civiles, honnêtes, propres , en un mot, à entretenir la société, et à pendre le commerce de la vie agréable ? De là vient que le caractère des Lacédémoniens avait quelque chose de dur, d'austère, et souvent même de féroce, défaut qui venait en partie de leur éducation, et qui aliéna d'eux l'esprit de tous les alliés.
C'était une excellente pratique à Sparte d'accoutu- 3.
i • • v ce ■ i i i f'ruauté bar-
mer de bonne heure les jeunes gens a soullrir le chaud, bareàl'égard
le froid, la faim, la soif; et d'assujettir par différents exercices durs et pénibles le corps à la raison 2 , a laquelle il doit servir de ministre pour exécuter ses ordres, ce qu'il ne peut faire s'il n'est en état de supporter toutes sortes de fatigues. Mais fallait - il porter cette épreuve jusqu'au traitement inhumain dont nous avons parlé ? et n'était-ce pas une brutalité et une barbarie dans des pères et des mères de voir de sang-froid couler le sang des plaies de leurs enfants, et de les voir môme souvent expirer sous les coups de verges ?
On admire le courage des mères Spartiates, à qui T, 6-,
o l * Fermeté pi a
la nouvelle de la mort de leurs enfants tués dans un humaine
, , . dans
combat non-seulement n arrachait aucune larme, mais les mères. causait une sorte de joie. J'aimerais mieux que dans une telle occasion la nature se fît entrevoir davantage, et que l'amour de la patrie n'étouffât pas tout-à-iai!
1 « Ûmnes iirtcs , quilius a-tas nciemlum est , ut obedjrc cmisilii»
puerilia ad humanitatem informari i-ationùiuc possit in exaequendis
solet.» {ProArch. n. 4.) negotiis et labbre tolerando. P
! cercondnm corpus, el Ltaarf- Cffic. lib. 1 . n. •>
3l8 TRAITÉ DES ÉTUDES.
les sentiments de la tendresse maternelle. Un de nos généraux, à qui dans l'ardeur du combat on apprit que son fils venait d'être tué, parla bien plus sagement : « Songeons, dit -il, maintenant à vaincre l'en- « nemi ; demain je pleurerai mon fils. » 5- Je ne vois pas comment on peut excuser la loi qu im-
Excessif l , , , . ,
Loisir. posa Lycurgue aux Lacedemoniens de passer dans l'oisiveté tout le temps de leur vie, excepté celui où ils faisaient la guerre. Il laissa tous les arts et tous les métiers aux esclaves et aux étrangers qui habitaient parmi eux, et ne mit entre les mains de ses citoyens que le bouclier et la larfbe. Sans parler du danger qu'il y avait de souffrir que le nombre des esclaves nécessaires pour cultiver les terres s'accrût à un tel point qu'il passât de beaucoup celui des maîtres, ce qui fut souvent parmi eux une source de séditions, dans combien de désordres un tel loisir devait-il plonger des hommes toujours désœuvrés, sans occupation journalière et sans travail réglé ! C'est un inconvénient qui n'est encore aujourd'hui que trop ordinaire parmi la noblesse, et qui est une suite naturelle de la mauvaise éducation qu'on lui donne. Excepté le temps de la guerre, la plupart de nos gentilshommes passent leur vie dans une entière inutilité. Ils regardent également l'agriculture , les arts , le commerce au - dessous d'eux , et ils s'en croiraient déshonorés. Ils ne savent souvent manier que les armes. Ils ne prennent des sciences qu'une légère teinture , et seulement pour le besoin ; encore plusieurs d'entre eux n'en ont aucune connaissance, et se trouvent sans aucun goût pour la lecture. Ainsi il n'est pas étonnant, que la table, le jeu, les parties de chasse, les visites réciproques, des conversa-
T R A I T É l) E S É T U D E S. 3lQ
lions pour l'ordinaire assez frivoles , fassent toute leur occupation. Quelle vie pour des hommes qui ont quelque esprit !
Mais ce qui rend Lycurgue plus condamnable, et „ ,6-
1 j a i Pudeur et
ce qui fait mieux connaître dans quelles ténèbres et Modestie
, .,.,,, absolument
dans quels desordres le paganisme était plonge, cest négligées, de voir le peu d'égard qu'il a eu à la pudeur et à la modestie. Un maître chrétien ne manque pas d'opposer à cette licence effrénée la sainteté et la pureté des lois de l'Évangile; et par ce contraste il leur fait sentir quelle est la dignité et l'excellence du christianisme.
Il le fait encore d'une manière qui n'est pas moins avantageuse, par la comparaison môme de ce que les lois de Lyeurgue ont de plus louable avec celles de l'Evangile. C'est une chose bien admirable, il faut l'avouer, qu'un peuple entier ait consenti à un partage de terres qui égalait les pauvres aux riches, et que par le changement de monnaie il se soit réduit à une espèce de pauvreté. Mais le législateur de Sparte, en établissant ces lois, avait les armes à la main. Celui des chrétiens ne dit qu'un mot, Bienheureux les pauvres d'esprit! et des milliers de fidèles, dans la suite de tous les siècles , renoncent à leurs biens , vendent leurs terres, quittent tout pour suivre Jésus -Christ pauvre.
Sur le Vol permis chez les Lacèdèmonicm.
J'ai cru devoir traiter cet article séparément et avrt quelque étendue, parce que, dans Le jugement qu'on en porte, il me semble qu'on n'est pas assez attentif à examiner le fond des choses. On condamne durement
cette coutume des Lacédémoniens, comme pouvant porter les jeunes gens à peu respecter, en d'autres occasions, le bien d'autrui, et comme étant contraire à la loi naturelle et au Décalogue. Dans le dénombrement qu'on fait des crimes permis cliez différentes nations, de l'inceste parmi les Perses, du meurtre des pères vieux ou infirmes chez les Indiens , de l'adultère chez d'autres peuples, on ne manque pas d'y faire entrer le vol des Lacédémoniens, et de faire remarquer que chez les Scythes " , nation regardée ordinairement comme barbare, et qui, destituée de lois, ne connaissait et ne cultivait la justice que par une espèce d'instinct naturel , le vol était condamné et puni comme un des plus grands crimes.
Mais peut-on raisonnablement présumer que le plus grand des législateurs, j'entends parmi les païens, ait autorisé formellement un désordre aussi grossier que le vol, pendant que les plus petits législateurs, dans tous les pays et dans tous les siècles, ont eu soin de le punir sévèrement et même de mort ?
Plutarque, qui rapporte cette coutume dans la Vie de Lycurgue, dans les Mœurs des Lacédémoniens, et dans plusieurs autres endroits, n'y donne jamais le moindre signe d'improbation , quoiqu'il soit ordinairement un juge si équitable et si éclairé dans la morale : et je ne me souviens pas qu'aucun des Anciens en ait fait un crime aux Lacédémoniens ni à Lycurgue.
D'où peut donc être venu le jugement peu favorable qu'en portent souvent les modernes ? De ce qu'ils ne
1 <■ Justitia gentis ingeniis culta, eos fiuto gravius. » ( JrsTis. lib. a , non legibus. Nullnm seelus apnd cap. 2.)
se donnent pas la peine d'en peser les circonstances , ni d'en pénétrer les motifs.
iu Les jeunes gens à Lacédémone ne font ces larcins plut. iuVita que par ordre de leur commandant. }C'
•2° Ils ne les font que dans un temps marqué, et en Apophtheg. vertu de la loi. Latou-
3° Ils ne volaient jamais que des légumes et des vi- iust. Lacou. vres, comme des suppléments au peu de nourriture qu'on leur donnait exprès en très-petite quantité. Ainsi tous ces larcins n'étaient regardés que comme des tours de souplesse qu'on leur permettait publiquement pour chercher de quoi vivre plus au large.
4° Le législateur avait eu plusieurs motifs en permettant cette sorte de vol.
C'était pour rendre les possesseurs plus vigilants à serrer et à garder leur bien.
On voulait par là inspirer aux jeunes gens plus de hardiesse et d'adresse , comme étant destinés à la guerre.
On leur donnait peu de nourriture afin qu'ils ne fussent jamais rassasiés, jamais replets et chargés d'embonpoint; qu'ils fussent alertes et légers; qu'ils apprissent à supporter la faim, et qu'ils eussent une santé plus forte et plus égale.
Mais le principal motif était que, tous ces jeunes Ubid. gens étant sans exception destinés à la guerre, il jugeait important de les accoutumer de bonne heure à la vie de soldat : de leur apprendre à vivre de peu , à pourvoir eux-mêmes à leur subsistance sans avoir besoin du pain de munition; à soutenir de grandes fatigues a jeun; à se maintenir long-temps avec peu de vivres dans un pays où les ennemis, accoutumés à une Tome \ \ i 11. ï>. dei ttud. '1 \
. ) 1 -1 ï RAIT 1. DES E T L 1) E S.
grande consommation , mouraient de faim dès les premiers jours, et étaient obligés d'abandonner le terrain, chassés par l'impuissance où ils étaient d'y vivre , au lieu que' le Lacédémonien y trouvait de quoi subsister sans peine. C'est à quoi le législateur, tout guerrier et uniquement attentif à former des soldats, avait voulu pourvoir de loin par l'éducation en les accoutumant à une grande frugalité et à une grande sobriété, faute desquelles la plupart des desseins échouent à la guerre, et les plus fortes armées sont dans l'impossibilité de maintenir leurs conquêtes. De sorte qu'aujourd'hui, où par la bonne chère et par la somptuosité des tables on a multiplié les besoins des armées, le plus embarrassant des soins de ceux qui les commandent est de pourvoir aux vivres , et le premier obstacle qui les empêche d'avancer dans le pays ennemi est le défaut de subsistance. Aussi, ce que nos meilleurs généraux regardent comme ce qu'il y a de plus singulier et de plus incroyable dans l'histoire ancienne, c'est la facilité et la promptitude avec lesquelles les plus grosses armées se transportaient d'un pays dans un autre.
Ce sont ces avantages que Lycurgue a voulu procurer à un peuple tout guerrier; et il ne pouvait choisir un moyen plus efficace ni plus certain. C'est jusque-là qu'il faut aller pour entendre sa loi et pour lui rendre justice. .Après toutes ces observations, je ne sais si l'on fera encore aux jeunes Lacédémoniens un grand scrupule de leurs vols, et si on les croira obligés à restitution. En ce cas, il est aisé de les justifier par des raisons encore plus solides et plus foncières.
C'est un principe constant que, depuis le premier partage des biens, nous ne possédons plus rien que
dcpendainment des lois et selon la disposition des lois* et qu'en abandonnant à ehaque particulier la jouissance de la portion de bien qui lui est échue, elles peuvent y faire les réserves, les restrictions, et y imposer les servitudes et les charges qu'elles jugent convenables. Or, tout le corps de l'état de Sparte, en acceptant les lois de Lycurgue, était convenu solennellement que, sur les trente-neuf mille lots distribués aux Spartiates, il serait permis aux jeunes gens de prendre, parmi les légumes et les vivres, ce que le possesseur ne garderait pas avec assez de soin , sans qu'il pût se plaindre de la rapine ni avoir action contre le ravisseur. Aussi il est clair que, lorsque le jeune homme était surpris, il n'était jamais puni comme ayant fait une injustice et pris le bien d'autrui, mais seulement comme ayant manqué d'adresse.
Rien n'est plus ordinaire dans tous les états que ces sortes de réserves, et de semblables droits accordés sur le bien d'autrui. C'est ainsi que Dieu, non-seulement avait donné aux pauvres le pouvoir de cueillir du raisin dans les vignes, et de glaner dans les champs et d'en emporter même les gerbes entières, mais encore accordé à tout passant, sans distinction, la liberté d'entrer autant de fois qu'il lui plaisait dans la vigne d'autrui et d'en manger autant de raisin qu'il voulait malgré le maître de la vigne. Dieu en rend lui-même la première raison : c'est que la terre d'Israël était à lui, et que les Israélites n'en étaient que les fermiers qui en jouissaient à cette condition onéreuse.
De semblables servitudes sont établies dans les autres républiques , sans qu'on s'avise d'y soupçonner la moindre injustice. Les soldats ont droit de logement
'5-ll\ TU AI TÉ DES ÉTUDES.
chez les particuliers; droit d'y prendre leur subsistance clans les marches ou dans les quartiers d'hiver, de se faire fournir de chariots et d'autres besoins. Un seigneur a droit de s'emparer r, comme il lui plaît et quand il lui plaît, de tout le gibier et des bêtes fauves qui sont chez ses vassaux, quoique les terres qui nourrissent ces bêtes ne lui appartiennent point, et même d'empêcher les propriétaires de toucher à ces bêtes, quoiqu'ils les aient vues naître chez eux.
C'est ainsi que tout le corps de l'état lacédémonien, composé de tous les particuliers, avait transporté publiquement aux jeunes gens le droit de venir prendre dans les jardins et dans les salles les vivres qui les accommodaient. Et ces jeunes gens n'étaient pas plus criminels en se servant de cette liberté, que les bourgeois d'Athènes en allant prendre dans les jardins et dans les vergers de Cimon ce qui leur convenait, parce que tous les particuliers de Sparte étaient censés avoir donné unanimement aux jeunes gens, qui après tout étaient leurs propres enfants, la même permission que Cimon avait accordée aux Athéniens, qui n'étaient que ses concitoyens.
Pour ce qui regarde l'exemple des Scythes, chez qui le vol était sévèrement puni , la raison de la différence est sensible. C'est que la loi, qui seule décide de la propriété et de l'usage des biens, n'avait rien accordé chez les Scythes à un particulier sur le bien d'un autre particulier, et que la loi chez les Lacédémoniens avait fait tout le contraire. C'eût été un véritable vol d'aller prendre du fruit dans les jardins de Périclès, de Thé-
1 II est presque inutile d'observer que cet exemple n'a plus d'application parmi nous. — L.
TRATTÉ DES ÉTUDES. 3ir>
mistocle, d'Alcibiade, parce qu'ils s'en étaient réservé la propriété; mais ce n'en était point un d'en aller cueillir dans les vergers de Cimon et de Pélopidas, parce qu'ils avaient associé à la jouissance de ces biens tous leurs concitoyens.
Il n'était nullement à craindre que la coutume reçue à Sparte apprît aux jeunes gens à ne pas respecter en d'autres cas le bien d'autrui : car les établissements de Lycurgue, qui avaient banni de Sparte l'usage de l'or et de l'argent, et qui obligeaient tous les citoyens de vivre et de manger ensemble, avaient rendu le vol des meubles et de la monnaie, ou inutile, ou même impossible. Aussi ne voit-on pas que pendant tant de siècles on ait jamais découvert un seul vol à Lacédémone.
QUATRIEME MORCEAU TIRÉ DE l'hïST-OTRK GRECQUE1.
Beaux jours de Thèbes, et Délivrance de Syracuse.
Ce n'est que dans le dessein d'être court que je joins ces deux morceaux d'histoire, quoiqu'ils soient toutà-fait séparés; et que par la même raison, sans presque faire aucun récit, je me contenterai de faire connaître le caractère de ceux qui y ont eu le plus de part.
i. Beaux jours de Thèbes.
Nul trait de l'histoire ne fait mieux sentir, ce me semble, ce que peut le vrai mérite, et de quelle res-
' Voyez l'Histoire Ancienne , tome V de notre édition. — L.
'ÔJtG TRAITÉ DES ÉTUDES.
source sont pour un état de grands capitaines, que ce qui arriva à Thèbes dans un assez court espace d'années. Cette ville par elle-même était très-faible, et elle venait tout récemment d'être comme réduite en servitude. Lacédémone, au contraire, était depuis longtemps en possession du commandement et maîtrisait toute la Grèce. Deux Thébains par leur courage et par leur sagesse abattirent le pouvoir formidable de Sparte, et portèrent leur patrie au plus haut point de gloire. Je ne ferai presque que montrer cet événement, sans entrer dans un grand détail.
Ces deux Thébains furent Pélopidas et Epaminondas , tous deux sortis des plus illustres familles de leur ville. Le premier était né avec de grands biens, qu'il augmenta beaucoup étant devenu seul héritier d'une maison très-riche et très-florissante. Pour l'autre, la pauvreté lui était domestique, et il l'avait reçue comme un héritage de père en fils ; mais il se la rendit encore plus familière et plus facile à supporter par l'étude sérieuse qu'il fit de la philosophie, et par le genre de vie simple qu'il suivit toujours d'une manière constante et uniforme. L'un montra l'usage qu'on devait faire des richesses, et l'autre celui qu'on pouvait faire de la pauvreté. Pélopidas faisait part de ses biens à tous ceux qui avaient besoin d'être secourus et qui méritaient de l'être, faisant voir, ditPlutarque, qu'il était le maître et non l'esclave de ses biens. N'ayant pu jamais porter Epaminondas, son ami, à accepter ses offres et à user de son bien, il apprit de lui à vivre comme pauvre au milieu des richesses. Il faisait à dessein la visite des maisons des pauvres, pour apprendre d'eux a se passer de beaucoup de choses. Il aurait eu honte, disait-il, de
dépenser plus pour sa table et pour ses habits que le dernier des Thébains; et il n'était si sévère contre luimême (jue pour être en état de partager son bien avec un plus grand nombre d'honnêtes gens qui en avaient besoin.
Ils étaient tous deux également nés pour les grandes choses; avec cette différence pourtant, que Pélopidas s'appliquait davantage à exercer son corps, et Epaminondas à cultiver son esprit. Ils employaient tout leur loisir, l'un aux exercices de la lutté et à la chasse , l'autre à la conversation et h l'étude de la philosophie.
Mais ce que les personnes les plus sensées ont admiré par-dessus tout en eux, a été cette amitié et cette union inaltérable qu'ils conservèrent pendant tout le cours de leur vie, quoiqu'ils se trouvassent presque toujours employés ensemble, soit dans le commandement des armées, soit dans le gouvernement de la république : union fondée sur une estime mutuelle de part et d'autre, et encore plus sur l'amour du bien public, qui faisait que chacun d'eux regardait les succès de l'autre comme les siens propres. Cette intelligence et ce bon accord, qualités infiniment rares parmi ceux qui tiennent ensemble le timon de l'état, comme on peut le voir par l'exemple des plus grands hommes d'Athènes, ne peut être que l'effet d'une véritable grandeur d'aine, et <l'une vertu solide, qui, ne cherchant ni la gloire, ni les richesses, sources funestes des dissensions et de l'envie, mais le bien et l'agrandissement de la patrie, est bien au-dessus des petitesses et des faiblesses d'une basse jalousie, pour qui le mérite d'au* trui est un tourment.
La première et la plus éclatante preuve que Pélo-
328 TRAITÉ DHS ÉTUDES.
pidas donna de son courage et de sa prudence, fut le dessein hardi qu'il conçut et qu'il exécuta, quoiqu'il fui encore fort jeune, de délivrer sa pairie du joug de la domination des Lacédéinoniens, qui par surprise s'étaient emparés de la citadelle de ïhèbes. Il sut former en peu de temps une conspiration considérable contre les tyrans. Quoique cette affaire eût été conduite avec tout le secret possible, un moment avant l'exécution un courrier, qui avait fait grande diligence, demanda Archias, chef des tyrans, qui tous ensemble étaient a table et se réjouissaient, et il lui remit entre les mains une lettre qu'il disait être fort pressée et regarder des affaires sérieuses. En effet on sut depuis qu'elle marquait un détail circonstancié de toute la conjuration. Archias -, se mettant à rire, A demain donc, dit-il, les affaires sérieuses; et il mit la lettre sous le coussin sur lequel il était appuyé. Mais il n'y eut point de lendemain pour lui. Il fut tué la nuit même avec tous les tyrans, et la citadelle reprise. On peut dire que le changement qui arriva bientôt après dans les affaires, et que la guerre qui rabaissa l'orgueil de Sparte et qui lui ôta l'empire de la Grèce, furent l'ouvrage de cette seule nuit, dans laquelle Pélopidas, sans prendre ni château, ni place, mais avec une petite poignée de gens, délia, pour ainsi dire, et rompit les nœuds de la domination des Lacédéinoniens, qui paraissaient. ne pouvoir jamais être ni rompus ni déliés.
Il eut part, dans la suite, à toutes les victoires que ïhèbes remporta contre Lacédémone. Après de si grandes et de si heureuses expéditions, toutes les villes
de Thessalie appellent Pélopidas contre le tyran qui les opprime. Il marche aussitôt, et leur rend la liberté par sa présence. Les deux princes qui se disputaient la couronne de Macédoine le prennent pour arbitre de leur querelle. Il leur prescrit les conditions de la paix , et exige d'eux des otages pour sûreté de leur parole : tant était grande la renommée de la puissance de Thèbes, et la confiance qu'on avait en sa justice! Il va ensuite, en qualité d'ambassadeur, auprès du roi de Perse, et il en est reçu avec les plus grandes marques de distinction et d'estime; et, pendant que les députés des autres républiques s'empressent d'en tirer des avantages particuliers, il n'est occupé que du bien général de la Grèce, et, sans rien demander pour sa patrie, il ne veut que la liberté parfaite de tous les Grecs et leur entière indépendance. Content de l'avoir obtenue, et peu touché des présents magnifiques que le roi lui offre, il n'accepte que ceux qui, sans l'enrichir, marquaient simplement la bienveillance du prince et sa faveur.
Tant de belles actions furent terminées par une mort fort glorieuse, à la vérité, mais qui laisse pourtant quelque chose à désirer. Car Pélopidas , poursuivant trop vivement le tyran de Phères, qui fuyait devant lui , et qui s'était retiré dans le bataillon de ses gardes, succomba enfin sous le grand nombre après avoir fait des actions héroïques de courage. Il aurait du se souvenir que les grands bommes sont redevables de leur vie à leur patrie, et que c'est pour elle seule et non pour eux-mêmes qu'ils doivent mourir.
Pour ce qui regarde Épaminondas, ce nesl point sans raison qu'il a été considéré comme le premier
33o TRAITÉ DES ÉTUDES.
homme de la Grèce l. W serait difficile de dire s'il fut plus grand capitaine qu'homme de bien a. 11 réunissait en lui seul , comme le remarque Diodore de Sicile •. toutes les belles qualités des plus fameux généraux, et n'en avait point les vices. Il était également insensible à l'ambition et à l'avarice. Il chercha , non à commander lui-même , mais à procurer le commandement à sa patrie. Les richesses, loin de le tenter, ne purent jamais approcher de lui : il semble qu'il se serait cru déshonoré en devenant riche ; et sa pauvreté l'accompagna jusqu'au tombeau, où il ne put être porté qu'aux dépens du public. Étant né pauvre, il voulut toujours le demeurer; et jamais son ami Pélopidas ne put vaincre sa résistance. « Je ne rougis point, lui dite sait- il, d'une pauvreté qui ne m'a point empêché de « mériter les premiers emplois de la république et le « commandement de ses armées. Elle ne m'a point fait « de honte, et je ne veux pas non plus lui en faire en « l'abandonnant. »
Il ne fut pas plus avide de gloire que d'argent 3. Jamais il ne brigua les premières places ; ce furent les dignités qui allèrent le chercher, et elles furent souvent obligées de faire violence à sa modestie. Il s'en
1 « Thebanum Epaminondam , quàm pecuniae : quippè recusanti haud scio an summum virum Grae- omnia imperia ingesta sunt ; honoclx.»(Cic..dcOrat.\lh. 3 , n. i3g.) resque itagessit, ut oinamentum
2 « Fuit incertum , vir melior an non accipere , sed dare ipsi dignidux esset. Nam et imperium non sibi tati viderelur. Jam litterarum stusemper , sed patriae quœsivit : et pe- dium , jam philosophie doctrina cuniae adeô parcus fuit, ut sumptus tanta , ut mirabile videretur, undè funeri defueiit. » ( Just. li*>. 6 , tam insignis militiae scientia homini cap. g) inter litteras nato. » ( Id. ibid. )
5 « Gloria? quoque non cupidior,
acquitta toujours de telle sorte, qu'il parut leur faire plus d'honneur que lui-même n'en était honoré.
Sa droiture, sa sincérité, son amour invincible pour la justice, lui attiraient une pleine confiance des citoyens et même des ennemis. On ne pouvait s'empêcher d'aimer et d'admirer en lui un caractère de bonté et de douceur constante, que rien n'était capable d'altérer, et qui ne diminuait rien de la haute estime et de la vénération que ses grandes qualités lui attiraient. C'est en ces sortes de vertus que Plutarque fait consister la véritable grandeur d'Epaminondas r. Rien, en effet j n'est plus rare que ces qualités dans un pouvoir presque souverain, au milieu des guerres et des victoires, à la tête des grandes affaires; et il n'y a rien qu'il soit plus nécessaire de bien montrer aux gens de qualité, qui souvent sont tentés d'y substituer l'artifice, la dissimulation, les airs de hauteur et de faste.
L'élévation de ses sentiments lui fit toujours supporter avec douceur et avec patience la jalousie de ses égaux, la mauvaise humeur de ses citoyens, les calomnies de ses ennemis, et l'ingratitude de sa patrie après ses grands services. Il était persuadé que la grandeur d'ame consiste principalement à souffrir ces épreuves sans se troubler2, sans se plaindre, sans rien rabattre de son zèle, parce qu'il en est de la patrie comme de ceux qui nous ont donné la vie 5, dont nous devons endurci les mauvais traitements avec soumission.
Ilv à>.Yiôw; (J-eyaç Èyx.p'/.Tîta , yja; ttjv vi tâc, noXiTixotf xvejjixa
xat ^t/.atoiitjvr, , xat u.Eyjà/,']/r/;a , >uav •jro'.cûji.evo;. (Id. Bbid.j y.eù irpoôftif i. ( Pmjt. in Pelop. ) 3 » li parentum sreviturm, si<
' Taoi <ruxoffiâvrnu,a ysm ty,v ttcT- patriae , patiendo ac ferendo lenien
pav l'.-ay.îfjoV/fî'a; ijvevxe irpâro;, ttam <">'■i<•■ « (Liv. lil>. 37, n. '>\.^ ;j.r;-/. u.=V.; iidzi'.x; /.r\ LUYoXo&U-
î'5l TRAITÉ DES ÉTUDES.
Jamais personne ne sut mieux que lui le métier de la guerre. Il joignait à un courage intrépide une prudence consommée. Et toutes ces vertus ne furent pas moins l'effet de l'excellente éducation qu'il avait reçue, que de son heureux naturel. Dès sa plus tendre jeunesse , il avait témoigné un goût merveilleux pour l'étude et pour le travail; en sorte qu'on pourrait s'étonner comment un homme né parmi les lettres, et nourri dans le sein de la philosophie , avait pu acquérir une science si parfaite de l'art militaire.
\oilà ce qui fait les grands hommes, et comment ils se forment; et l'on ne saurait trop en avertir les jeunes gens destinés à la guerre, aux premières places de l'état, et généralement à quelque emploi que ce soit, dont plusieurs regardent l'étude comme inutile pour De Orat. eux et presque déshonorante. Cicéron, dans le troi- 187, i/,i. sième livre de l'Orateur, fait un long dénombrement des capitaines les plus illustres de la Grèce, qui tous avaient pris grand soin de cultiver leur esprit par l'étude des sciences et en particulier par celle de la philosophie : Pisistrate, Périclès, Alcibiade; Dion de Syracuse , dont nous parlerons bientôt ; Timothée , fils de Conon ; Agésilas et Epaminondas. C'est un grand malheur quand ceux qui entrent dans les charges et dans le maniement des affaires publiques y entrent, pour me servir des termes de Cicéron , nus et désarmés , c'est-à-dire sans connaissances, sans lumières, et presque sans aucune teinture des sciences qui servent à id. n. i36. orner et à embellir l'esprit. Nunc contra plerique ad honores adipiscendos , et ad rempublicam gerendam midi veniunt atque inermes, nullâ eognitione rerum, nuïïâ scienliâ ornât i.
traité d"es études. 333