‹ OEuvres complètes. Accompagnée d'observations et d'éclaircissements historiques (volume 5)Chapitre 51 sur 82 · PREMIÈRE RÉFLEXION · texte numérisé non relu

PREMIÈRE RÉFLEXION

Conversation des gens de lettres et de probité infiniment utile aux princes.

Dion était frère d'A ristomaque , que le premier Denys avait épousée. Une espèce de hasard, ou plutôt, dit Plutarque, une providence particulière, qui jetait de loin les fondements de la liberté de Syracuse, y avait amené Platon, le plus célèbre des philosophes. Dion devint son ami et son disciple, et profita bien de ses leçons. Car, quoique élevé dans des mœurs basses sous un tyran, quoique accoutumé a une sujé-

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tion craintive et servile, quoique nourri clans le Faste et les délices , en un mot clans un genre de vie qui fait consister le souverain bien clans la volupté et dans la magnificence , il n'eut pas plus tôt entendu les discours de ce philosophe, et goûté de cette philosophie qui mène à la vertu, qu'il sentit son ame enflammée d'amour pour elle.

Le second Denys avait succédé à son père dans un âge où, comme le dit Tite-Live d'un autre roi de Syracuse *, à peine était-il capable d'user modérément de sa liberté, loin de pouvoir gouverner avec sagesse. Dès qu'il fut monté sur le trône, le premier soin des courtisans fut de s'emparer de son esprit, et d'obséder ce jeune prince par des flatteries continuelles. Ils ne pensaient qu'à lui fournir tous les jours de vains amusements, le tenant toujours occupé à des festins, à des commerces de femmes , et à tous les autres plaisirs les plus honteux. Dion, persuadé que tous les vices du jeune Denys ne venaient que de la mauvaise éducation qu'il avait eue, chercha à le jeter dans des conversations honnêtes, et à lui faire goûter des discours capables de former les mœurs. Pour cela il l'engagea à faire venir à sa cour Platon. Quelque répugnance qu'eût le philosophe pour ce voyage, dont il n'espérait pas un grand fruit, il ne put résister aux vives sollicitations qu'on lui fit de toutes parts. Il arriva donc à Syracuse, et y fut reçu avec des marques d'honneur et de distinction extraordinaires.

Platon trouva les plus heureuses dispositions du

1 « Puerum , vixdîmi libertatem , arque amici ad praecipitandum in nedùm dominai ionem, modicè la- orenia vitia acceperunt. >• ( Liv. lurum. Laetè id ingenium tutores lib. 2 4 , n. \.)

monde clans le jeune Denys, qui se prêta sans réserve a ses leçons et à ses conseils. Mais, comme il avait luimême Infiniment profité des avis et des exemples de Socrate son maître, le plus habile homme qu'ait eu le paganisme pour faire goûter la vérité, il eut soin de manier l'esprit du jeune tyran avec une adresse merveilleuse, évitant de heurter de front ses passions, travaillant à gagner sa confiance par des manières douces et insinuantes, et sur-tout s'étudiant à lui rendre la vertu aimable pour la rendre en même temps victorieuse du vice, qui ne retient les hommes dans ses liens qu'a force d'attraits, de douceurs, de plaisirs et de délices qu'il leur présente.

Le changement fut prompt et étonnant. Le jeune prince, plongé jusque-là dans l'oisiveté, dans la mollesse et dans l'ignorance de tous ses devoirs, qui en est une suite inévitable, sortant comme d'un sommeil léthargique, commença à ouvrir les yeux, à entrevoir la beauté de la vertu , à goûter les douceurs et les charmes d'une conversation également solide et agréable, et il se livra avec autant d'empressement au désir d'apprendre et de s'instruire qu'il en avait eu auparavant d'éloigneinent et d'horreur. La cour, qui est le singe des princes, et qui suit en tout leurs inclinations, entra dans les mêmes sentiments. Toutes les salles du palais, comme autant d'écoles de géométrie, étaient pleines de la poussière dont les géomètres se servent pour tracer leurs figures; et en très-peu de temps l'étude de la philosophie et des plus hautes sciences devint le goût dominant et général.

Le grand fruit de ces études, par rapport à un prince, n'est pas seulement de lui remplir l'esprit d'une

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infinité de connaissances très-curieuses, très-utiles, et souvent très-nécessaires, mais encore plus de le retirer de l'oisiveté, de l'indolence et des vains amusements de la cour; de L'accoutumer à une vie appliquée et sérieuse; de lui faire naître le désir de s'instruire des devoirs de la royauté, et de connaître ceux qui ont excellé dans l'art de régner; en un mot, de le mettre en état de gouverner par lui-même, et de voir tout par ses propres yeux, c'est-à-dire d'être véritablement roi. Mais c'est à quoi s'opposeront toujours les courtisans et les flatteurs , comme cela ne manqua pas d'arriver sous le jeune Denys.

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