‹ OEuvres complètes. Accompagnée d'observations et d'éclaircissements historiques (volume 5)Chapitre 52 sur 82 · SECONDE RÉFLEXION · texte numérisé non relu

SECONDE RÉFLEXION

Flatteurs , peste funeste des cours , et ruine des princes.

Ce que dit Cicéron de la flatterie par rapport à l'amitié n'est pas moins vrai par rapport à la cour des DeAmicit. princes , qu'elle en est le poison le plus mortel : Sic habendum est , nullam in amicitiis pestem esse majoïbid. rem , quctm adulationein. Il entend par flatteurs ces 1,1 ~9J' hommes faux et doubles, d'un esprit souple et pliant, qui, vrais protées, prennent mille formes différentes selon le besoin ; uniquement attentifs à plaire au prince, toujours occupés à étudier ses goûts et ses inclinations , et à lire sur son visage ce qu'il désire; se faisant une loi de ne lui présenter jamais aucune vérité choquante, de ne le contredire en rien , et de parler toujours le même langage que lui. Les gardes veillent autour du palais des rois, dit un Ancien, pour écarter des enne-

mis moins dangereux que n'est la flatterie. Elle trompe !cs sentinelles1; elle pénètre, non-seulement dans le cabinet, mais dans le cœur du prince, et elle travaille à lui enlever ce qu'il y a de plus précieux et de plus essentiel à son bonheur, c'est-à-dire un esprit sage et équitable*, le discernement du vrai et du faux, l'amour de la justice et du bien public.

11 n'est pas étonnant2 qu'un jeune prince comme Denys , qui, avec le plus excellent naturel, et au milieu des meilleurs exemples, aurait eu bien de la peine à se soutenir, ait enfin succombé à une tentation si délicate dans une cour infectée depuis long-temps, où il n'y avait d'émulation que pour le vice, et où il était environné d'une troupe de flatteurs qui ne cessaient de le louer et de l'applaudir en tout. Ils commencèrent par jeter un ridicule parfait sur la vie retirée qu'on lui faisait mener, et sur les études auxquelles on l'appliquait, comme s'il s'agissait d'en faire un philosophe. Ils allèrent plus loin, et travaillèrent de concert à lui rendre suspect, et même odieux, le zèle de Dion et de Platon , en les lui représentant comme d'incommodes censeurs et d'impérieux pédagogues 3, qui prenaient sur lui une autorité qui ne convenait ni à son âge ni à son rang. Enfin Dion et Platon , sous différents prétextes et en différents temps , furent éloignés de la

1 « Sola quippe haec (adulatio), tioruiu pudicilia, aut modestia , aul

nequicquam vigilantiboa satellitibus qijidquaiii profoi moris servaretm.

Imperium depredatur ; regumque (Tac. Annal, lib. i/» , cap. 1 5.) nobilissimam partem , animant niini- ' « Tristes et supercilioBOS aliéna

ràm, aggreditpr. »(Sy?jf.s. de /icgiio.) vitre censures, publiées psedagogos

1 « Vix artibushoneslis pudoi re- (Sek. Epis t. iî3.) linetiu, nediiiu ititer cci lamina \i-

Tomr \ M //. ir. ,/, ttud. 9-a

cour, qui se trouva de nouveau abandonnée à toutes sortes de désordres et d'excès.

On voit par là combien il est difficile à un prince d'éviter les pièges qui lui sont tendus par la conspiration d'un petit nombre de personnes qui occupent les premières places auprès de lui et les premiers emplois; qui ont intérêt à se ménager les uns les autres, à lui cacher une partie de ce qui devrait lui être connu , et à s'accorder sur divers points malgré leurs intérêts différents, leurs jalousies, leurs haines secrètes, pour se rendre seuls les maîtres des affaires , pour borner à eux seuls la confiance du prince , et pour le tenir comme captif dans l'étroite enceinte dont ils l'ont en-

mprid. in vironné. Claudentes principem senem , et agentes antr

ita Alex. oumia ne qUid sciât.

TROISIÈME REFLEXIOÎ*.

Grandes Qualités de Dion mêlées de quelques légers défauts.

11 est difficile de trouver réunies dans une seule personne autant d'excellentes qualités qu'on en voit dans le prince dont nous parlons. Grandeur dame, noblesse de sentiments, générosité à répandre ses biens, valeur héroïque dans les combats accompagnée d'un sangfroid et d'une prudence peu communes, un esprit vaste et capable des plus grandes vues , une fermeté inébranlable dans les plus grands dangers et dans les revers de fortune les plus inopinés, un amour de la patrie et du bien public porté presque jusqu'à l'excès : voilà

TRAITE DES ETUDES. 3jq

une partie des vertus de Dion. Il saisit les préceptes de la philosophie avec une ardeur dont Platon témoigne avoir vu peu d'exemples; et il ['étudia, non par curiosité ou par vanité, mais pour s'instruire de ses devoirs et pour en faire la règle de sa conduite.

Quelque passionné qu'il fût pour la philosophie, cette étude ne le détourna jamais de son devoir, et il sut contenir son ardeur dans de justes bornes1. Après que Denys l'eut obligé de quitter Syracuse et la Sicile, il menait dans son exil la vie la plus agréable qu'il soit possible d'imaginer pour un homme qui a bien goûté une fois la douceur de l'étude; jouissant tranquillement de la conversation des philosophes , assistant à leurs disputes, y brillant d'une manière toute particulière par la beauté de son génie et par la solidité de son jugement ; parcourant les villes de la docte Grèce pour y cueillir, s'il est permis de parler ainsi, la fleur des beaux esprits, et pour y consulter les plus habiles politiques; laissant par-tout des marques de sa libéralité et de sa magnificence, également aimé et respecté de tous ceux qui le connaissaient, et recevant dans tous les lieux où il passait des honneurs extraordinaires, qu'on rendait encore plus à son mérite qu'à sa naissance. C'est du milieu d'une vie si douce qu'il s'arracha pour aller secourir sa patrie qui implorait sa protection, et pour la délivrer du joug de la tyrannie sous lequel elle gémissait depuis long-temps.

Jamais, peut-cire, entreprise ne fut plus hardie, et n'eut en même temps un succès plus heureux. Il partit

1 « RctiuuiiijiM: , qùod est ililïii illimum , ex sapientia uiotlum. » ( Ta< . in fi ta /Igric. n. 4- )

i ,(» I i; \ I II DUS ÉTUDES.

avec huit cents hommes seulement, et deux vaisseaux

«le charge, pour aller attaquer à main armée une puis-

Diod. sic. sance aussi redoutable que celle de Denys. « Qui au-

[ist. hb. 16. ^ i-aj( jainais crUj (|j, un |nstorien, qu'un homme, avec

« deux vaisseaux de charge, fût venu à bout de détrô- « ner un prince qui avait quatre cents navires de « guerre, cent mille hommes de pied, dix mille che- .( vaux, une aussi grande provision d'armes et de blé « et autant de richesses qu'il en fallait pour entretenir « et pour soudoyer des troupes si nombreuses; qui, « outre cela, était maître d'une des plus grandes villes « de Grèce; qui avait des ports, des arsenaux, des cite tadelles imprenables, et qui était soutenu et fortifié «par un grand nombre d'alliés très - puissants ? La « cause des grands succès de Dion fut sa magnanimité « et son courage, et l'affection de ceux à qui il devait « procurer la liberté. »

Mais ce que je trouve de plus beau dans la vie de Dion, de plus digne d'admiration, et, s'il était permis de parler ainsi , de plus au-dessus de l'humain , c'est cette grandeur d'âme et cette patience inouïe avec laquelle il souffrit l'ingratitude de ses citoyens. Il avait tout quitté pour venir à leur secours; il avait réduit la tyrannie aux abois , et touchait au moment où il devait les rétablir dans une entière liberté. Pour prix de tant de services, ils le chassent honteusement de leur ville, accompagné d'une poignée de soldats étrangers dont ils n'ont pu corrompre la fidélité ; ils le chargent d'injures, et ajoutent à la perfidie les plus durs outrages. Il n'a, pour punir ces ingrats et ces rebelles, qu'à faire un mouvement ; il n'a qu'à laisser agir l'indignation de ses soldats. Maître de leur ame comme de la sienne.

il arrête leur impétuosité, et, sans désarmer leurs mains, il met un frein à leur juste colère, ne leur permettant, dans le feu même et dans l'ardeur du combat, que d'effrayer et non de tuer ses ennemis, parce qu'il les regardait toujours comme ses concitoyens et comme ses frères.

Il disait, dans une autre occasion, « que les capi- « taines passaient ordinairement leur vie à s'exercer « aux armes et a apprendre le métier de la guerre ; « que, pour lui, il avait passé un fort long temps à « Athènes, dans l'académie, pour y apprendre à dompte ter la colère, l'envie et le ressentiment; que la inarque « de la victoire que l'on a remportée sur ses passions, « ce n'est pas d'être doux et affable à ses amis et aux « gens de bien , mais de se montrer humain à ceux a qui nous ont fait injustice, et d'être toujours prêt à « leur pardonner... Il est vrai, disait-il, que, selon les « lois humaines, il est plus pardonnable et plus permis « de se venger quand on a été maltraité que de coince mettre le premier une injustice contre les autres. « Mais, si on consulte la nature, on trouvera que l'une « et l'autre de ces fautes viennent de la même source r « et qu'il y a autant de faiblesse à se venger d'une in- « jure qu'à la faire le premier. »

Toutes les injustices et les ingratitudes de sa patrie ne furent pas capables de ralentir son zèle. Après beaucoup d'aventures il la rétablit dans sa liberté, et en ebassa les tyrans. Il n'eut pas la consolation de jouir du fruit de ses travaux. Un traître forma un complot contre lui, et l'égorgea dans sa propre maison. Sa morl replongea Syracuse dans de nouveaux malheurs.

On ne pouvait, ce me semble, reprocher à Dion

qu'un défaut; c'est qu'il avait quelque chose de dur et d'austère dans l'humeur, qui le rendait moins accessible et moins sociable, et qui éloignait un peu de lui jusqu'aux plus gens de bien , et jusqu'à ses meilleurs amis. Platon l'avait souvent averti de ce défaut. Il avait tâché même de l'en corriger en le liant particulièrement avec un philosophe qui avait du jeu et de l'agrément dans l'esprit, et qui était fort propre à lui inspirer des manières douces et insinuantes. Il l'en fit encore depuis souvenir dans une lettre qu'il lui écrivit, où il lui parle ainsi : « Faites réflexion r , je vous prie, « qu'on trouve que vous manquez de douceur et d'affa- « bilité; et mettez-vous bien dans l'esprit que le moyen « le plus sûr de faire réussir les affaires , c'est de se « rendre agréable à ceux avec qui l'on a à traiter. La « fierté2, écarte le monde, et réduit un homme à la

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