‹ OEuvres complètes. Accompagnée d'observations et d'éclaircissements historiques (volume 5)Chapitre 54 sur 82 · T P. A TTK DES ÉTUD ES · texte numérisé non relu

T P. A TTK DES ÉTUD ES

t< solitude. » Malgré 1rs reproches qu'on lui faisait de la gravité trop austère et de l'inflexible sévérité avec laquelle il traitait le peuple1, il se piqua toujours de n'en rien relâcher, soit que son naturel fût entièrement éloigné des attraits de l'insinuation et de la persuasion, soit que, dans le dessein qu'il avait de corriger et de ramener les Syracusains gâtés et corrompus par les discours flatteurs et complaisants des orateurs , il crût devoir employer des manières plus fermes et plus mâles.

Dion se trompait dans le point le plus essentiel du gouvernement. A compter depuis le trône jusqu'à la dernière place de l'état, quiconque est chargé du soin de gouverner et de conduire les autres doit, avant tout, étudier l'art de manier les esprits 2, de les fléchir, de les tourner à son gré, de les amener à son point ; ce qui ne se fait point en voulant les maîtriser durement, en leur commandant avec hauteur , en se contentant de leur montrer la règle et le devoir avec une rigidité inflexible; Il y a dans le bien même et dans la vertu , et dans l'exercice de toutes les charges, une exactitude et une fermeté, ou plutôt une sorte de roideur, qui souvent dégénère en vice quand elle est poussée trop loin. Je sais qu'il n'est jamais permis de courber la règle : mais il est toujours louable, et souvent nécessaire de l'amollir et de la rendre plus ma-

niait beaucoup , et à laquelle il fait àveijJLs'vouç *ai <S>i*Te8pu[J.|J.svo'j; ivpo

allusion plus d'une fois (iiiDione, 6uu,oûpi£vc;. (Plut, in Hta Dion.)

§ 8.__0/y>. moral, p. 69, 808). 2 C'est ce qu'un ancien poète ap-

— L. pelait flcxunima ati/ur omnium régi-

1 ÀX).à ^ûaei Te çaîvETat -n-pbç to na rerum oratio.» (Cit. de Divtnat.

TTiÔavov (îuaKtpâço) Kt^pmu.ïvo(, ày- lib. i, n. 80.) TicTvàv te roù; 2upaxou*îou« àyav

niable : ce qui se l'ait sur-tout par des manières douces et insinuantes , en n'exigeant pas toujours le devoir avec une extrême rigueur, en fermant les yeux sur beaucoup de petites fautes qui ne méritent pas d'être relevées, en avertissant avec honte de celles qui sont plus considérables; en un mot, en tâchant par tous les moyens possibles de se faire aimer, et de rendre la vertu et le devoir aimables.

TIMOLEON.

Timoléon, qui était de Corinthe, acheva à Syracuse ce que Dion y avait commencé si heureusement ; et il se signala dans cette expédition par des exploits inouïs de valeur et de sagesse , qui égalèrent sa gloire a celle des plus grands hommes de son temps. A.près avoir obligé Denys de se retirer hors de la Sicile , il rappela tous les citoyens que la tyrannie avait dispersés en différentes contrées , il en rassembla jusqu'à soixante mille pour repeupler la ville déserte , il leur partagea les terres , il leur donna des lois et il établit une police avec les commissaires de Corinthe ; il purgea toute la Sicile des tyrans qui l'avaient si long-temps infestée, rétablit par-tout, la sûreté et la paix, et fournit aux villes ruinées par la guerre tous les moyens de se relever.

Après de si glorieuses actions , qui lui avaient donne un crédit sans bornes, il se déposa lui-même de son autorité, et passa le reste de sa vie à Syracuse en simple particulier, goûtant la douce satisfaction de voir tant de villes et tant de milliers d'hommes lui devoir le repos et la félicité dont ils jouissaient. Mais il fut

toujours respecté et consulté comme l'oracle commun de la Sicile. Il n"y avait ni traité de paix, ni établissement de loi, ni partage de terres, ni règlement de police, qui fussent bien faits si Timoléon ne s'en était mêlé et ne les avait finis lui-même.

Sa vieillesse fut éprouvée par une affliction bien sensible, qu'il supporta avec une patience étonnante; je veux dire par la perte de la vue. Cet accident , loin de rien diminuer de la considération et du respect qu'on avait pour lui , ne servit qu'à les augmenter. Les Syracusains ne se contentèrent pas de lui rendre de fréquentes visites; ils lui menaient encore à la ville et à la campagne tous les étrangers qui passaient chez eux, afin qu'ils vissent leur bienfaiteur et leur libérateur. Quand ils avaient à délibérer dans l'assemblée publique sur quelque affaire importante, ils l'appelaient à leur secours; et lui, sur un char à deux chevaux, il traversait la place, se rendait au théâtre, et, monté sur ce char, il était introduit dans l'assemblée avec des cris et des acclamations de joie de tout le peuple. Après qu'il avait dit son avis, qui était toujours religieusement suivi , ses domestiques le ramenaient au travers du théâtre, et tous les citoyens le reconduisaient jusque hors des portes avec les mêmes acclamations et les mêmes battements de mains.

On lui rendit encore de plus grands honneurs après sa mort. Rien ne manqua à la magnificence de son convoi, dont le plus bel ornement furent les larmes mêlées aux bénédictions dont chacun s'empressait de combler le défunt, et qui n'étaient accordées ni à la coutume ni à la bienséance, mais parlaient dune affection sincère et de la plus vive reconnaissance. Il fut

ordonné qu'à l'avenir toutes les années, le jour de son trépas, on célébrerait en son honneur des jeux de musique et des jeux gymniques, et qu'on ferait des courses de chevaux.

Nous n'avons encore rien vu de plus accompli que ce que l'histoire nous apprend de ïimoléon. Je ne parle pas seulement de ses exploits guerriers et de l'heureux succès de toutes ses entreprises. Ce que j'admire le plus en lui, c'est son amour vif et, désintéressé pour le bien public, ne se réservant que le plaisir de voir les autres heureux par ses services ; c'est son extrême éloignement de tout esprit de domination et de hauteur, sa retraite à la campagne, sa modestie, sa modération, sa fuite des honneurs, et, ce qui est encore plus rare, son aversion pour toute flatterie et même pour les plus justes louanges. Quand on relevait en sa présence sa sagesse r, son courage, et la gloire qu'il avait eue de chasser les tyrans, il ne répondait autre chose sinon qu'il se sentait obligé de témoigner une grande reconnaissance envers les dieux de ce qu'ayant résolu de rendre à la Sicile la paix et la liberté, ils avaient bien voulu pour cela se servir principalement de son ministère : car il était bien persuadé que tous les événements humains sont conduits et réglés par les ordres secrets de la providence divine.

Je ne puis finir cet article, qui regarde le gouvernement de la Sicile, sans prier le lecteur de comparer l'heureuse et paisible vieillesse de Timoléon, estimé,

1 «Quum suas laudes audiret prae- se potissimum ducem esse voluis-

dicari , nunquam aliud dixit , quàm sent. Nihil eniin reruin bumanarum

se in ea le maxiinas diis gratias âge- sine deorum inimitié agi putabat. >•

re atque babere, quùd , quum Sici- ( Cornel. Nep. in TimoL cap. 4.) liaiu recreare constituisserit , tùm

honoré, aimé généralement de tous les peuples, avec la vie misérable que traînait Denys le tyran (Je parle du père), toujours agité de troubles et de frayeurs qui ne lui laissaient aucun repos, et devenu l'horreur et l'exécration du public. Pendant tout le temps de son cic. Tn«-.

. „ , , ., . QuafiSt.lib.5,

règne, qui fut de trente-huit ans, il porta toujours n. 5«.62. sous sa robe une cuirasse d'airain. Il ne haranguait son peuple que du haut d'une tour. N'osant se fier à aucun de ses amis ni de ses proches, il se faisait garder par des étrangers et des esclaves, et sortait le plus rarement qu'il pouvait, la crainte l'obligeant de se condamner lui-même à une espèce de prison. Pour ne point confier sa tête et sa vie à la main d'un barbier, il chargea ses filles, encore très-jeunes, de ce vil ministère; et, quand elles furent plus âgées, il leur ôta des mains les ciseaux et le rasoir, et leur apprit à lui brûler la barbe et les cheveux avec des coquilles de noix; et enfin , il se rendit lui-même ce service, n'osant i>< oriir. plus apparemment se fier a ses propres filles. 11 n allait jamais de nuit dans la chambre de ses femmes sans avoir fait fouiller par-tout auparavant avec grand soin. Le lit était environné d'un fossé très - large et trèsprofond, avec un petit pont - levis qui en ouvrait le passage. Après avoir bien fermé et bien verrouillé les portes de sa chambre, il levait ce pont- levis, afin de

pouvoir dormir eu sûreté. Ni son frère, ni son fils Plut. inVita

i i i i Dion-

même, n entraient clans sa chambre sans avoir change

d'habits et sans avoir été visités par les gardes. Est-ce

régner, est-ce vivre, que de passer ainsi ses jours dans

unv défiance et une frayeur continuelles? Un roi ', vé-

1 " Princeps , suis beneficiîa tu- menti causa habet. » (Skn. dv Clem

tu:, , nihil pra'sidio egrt : arma orna- lil). i , cap. t i.)

ritablement digne de ce nom, n'a besoin de gardes (jue pour la bienséance et pour l'éclat extérieur de la majesté, parce qu'il vit au milieu de sa famille % qu'il ne voit par-tout où il va que ses enfants, qu'il ne visite (jue ses amis, qu'il ne marche que dans un pays confié à ses soins et à sa bonté, et que tous ses sujets, loin dé le craindre, ne craignent que pour lui. isc.Quœst. Quelle comparaison, dit Cicéron dans un de ses li- . 63-66. vres des Tusculanes, entre la vie malheureuse et tremblante de Denys le tyran, et celle que menait un Platon, un Archytas , et tant d'autres philosophes qui vivaient du même temps ! Ce prince, au milieu du faste et de la grandeur, condamné par son propre choix à une espèce de cachot, exclu du commerce des honnêtes gens, passait sa vie avec des esclaves, des scélérats, des Barbares, regardant comme ennemi quiconque savait faire cas de la liberté , ne s'occupant que de meurtres et de carnages, et passant les jours et les nuits dans une frayeur continuelle. Les autres, liés ensemble par l'estime et le goût des mêmes biens et des mêmes études, formaient entre eux la plus douce et la plus agréable société qu'il soit possible d'imaginer, exempts de tout soin et de toute inquiétude, et ne connaissant d'autre plaisir que celui qui vient de la contemplation de la vérité et de l'amour de la vertu , en quoi ces philosophes faisaient consister tout le bonheur de l'homme.

ut. in vita C'est dans leur école et dans leurs conversations que

Dion. -,-.. . / . . . ,•!

Dion avait puise ces principes et ces sentiments qu il

1 « Quod tutius imperiuiii est , ille , quem non metuunt , sed cui meijnàni illud quod amofe et cantate tuunt subditi. » ( Synes. de Rcgno. ) munitur ? Ouis securior quàm rex

TRAITÉ DES ÉTUDES. a/^l

s'efforçait d'inspirer au jeune Denys en l'exhortant à gouverner ses sujets avec bonté et douceur comme un bon père gouverne sa famille. « Pensez , lui disait- « il , que les liens qui maintiennent et affermissent la « domination monarchique, et que votre père se vantail « d'avoir rendus aussi difficiles à rompre que le dia- « niant, ne sont ni la crainte, ni la force, comme il l'a « cru, ni le grand nombre de galères, ni ces milliers « de Barbares qui composent votre garde; mais l'affec- « tion, l'amour et la' reconnaissance que font naître « dans le cœur des peuples la vertu et la justice des « princes; et que des liens formés par de tels senti - «ments, quoique plus doux et moins serrés que ces « autres si roides et si durs, sont pourtant plus forts « pour la durée et pour le maintien des états : que « d'ailleurs un prince n'est ni honoré, ni estimé parce « qu'il est habillé magnifiquement, qu'il a de grands « équipages et des meubles somptueux, qu'il entretient « sa maison dans le luxe, dans la délicatesse, dans les « délices et dans tous les plaisirs les plus recherchés, « pendant que du côté de l'esprit et de la raison il « n'a aucun avantage sur le moindre de ses sujets , et « qu'uniquement occupé à parer et à enrichir ses ap- « partements, il dédaigne de tenir le palais de son aux « décemment el royalement orné. »

ARTICLE II

De l'Histoire romaine.

Quelque prévenu que paraisse Tite-Live en laveur du peuple dont il écrit l'histoire, on ne peut nier que

le magnifique éloge qu'il en fait dès l'entrée de son ouvrage n'ait de très -justes fondements, et l'on doit reconnaître avee lui qu'il n'y a jamais eu de république ni plus puissante, ni gouvernée avec plus de justice, ni plus riche en grands exemples, et qu'il n'y en a point eu non plus où l'avarice et le luxe soient entrés si tard, et où la pauvreté et la frugalité aient été en si grand honneur, et pendant un si long temps. rit. i,iv ic Cœlerum, dit Tite-Live, aut me aiuor negotii suscepti fallil y aut iiulla unquam respublica nec major, nec sanclior, nec bonis exemplis ditior fuit ; nec in quam tam serœ avarilia luxuriaque immigraverint , nec ubi tanins ac lamdiu pauperlati ac parcimonies ho nos fuerit.

La Providence, après avoir montré dans Nabuchodonosor, dans Cyrus, dans Alexandre, avec quelle facilité elle renverse les plus grands empires et en forme de nouveaux, a pris plaisir à en établir un d'un genre tout différent, qui ne tînt rien de cette impétuosité précipitée des premiers , et de ce tumulte où le hasard paraît plus dominer que la sagesse; qui s'étendît par mesure et par degrés; qui fût conquérant par- méthode; qui s'affermît par la sagesse des conseils et par la patience ; dont la puissance fût le fruit de toutes les plus grandes vertus humaines, et qui par tous ces titres méritât de devenir le modèle de tous les autres gouvernements. Dans cette vue, elle a jeté de loin les fondements capables de porter ce grand édifice. Elle y a préparé par une longue suite de grands hommes, et par un enchaînement d'événements singuliers que les païens n'ont pu s'empêcher d'admirer, et auxquels ils ont été forcés d'avouer que la Divinité présidait.

Boni.

Tite-Live, dès le commencement de son Histoire, dit que l'origine et la fondation du plus grand empire qui fût sur la terre ne pouvait être que l'ouvrage des destins I , et l'effet d'une protection particulière des dieux. Il fait déclarer par Romulus 2 , dans le moment qu'il est admis dans le ciel, que les dieux veulent que Rome devienne la capitale de l'univers, et que nulle puissance humaine ne pourra lui résister. Il rapporte avec soin les prodiges qui , dès la fondation de cette ville 3, en attestaient la future grandeur , et fait remarquer dans plusieurs de ceux qui la gouvernèrent d'abord comme un secret instinct et un pressentiment assuré de la puissance à laquelle elle était destinée. Enfin Plutarque dit en termes exprès que, pour peu piut. invita d'attention que l'on fasse sur la conduite et sur les actions des Romains, on reconnaîtra clairement qu'ils ne seraient jamais parvenus à ce haut point de gloire si les dieux n'en avaient pris soin dès le commencement , et si leur origine n'avait eu quelque chose de miraculeux et de divin. Et dans un autre endroit, qui m'a paru bien digne d'attention , il attribue cette rapidité incroyable de conquêtes 4 qui étonna l'univers , non à des efforts humains de prudence et de valeur,

1 « Debebatur, ut opinor , fatis operis (Capitolii ) , movissc numen tantje origo urbis , inaxiniique se- ad indicandaiu tanti imperii molem cundùm deorum opes imperii pria- traditur deos. » (Ibid. n. 55.) cipium. » (Liv. lib. t , n. 4- ) ** H eupciot twv irpay^ârtiv xat

2 « Abi : nuncia Romanis, cœle- tq po'Oiov Tri; aç T&aaÛTnv <5uvatuv stes ita velle , ut raea Roma caput xai auçïiGiv ôpayîç , cù XePc'v &v8ftfliorbis terrarum sit. . . sciantcpie, et irwv cùiïk ipu.o.7; Tvpcaywpc'jaav Vive ita posteris tradant , nullas opes (jtcvïav , ôtîa <^è ■kou-tït, ko.\ Trveûu.aT'. humanas a: mis romanis résistera TÛ/r,ç 6irira/'jvcu.svYi; è^i^eîxvuTa1. posse. » (Id. ibid. n. 16.) toTç ôpôw; XoyiÇGasv&iç. (Plut, de

' «Interpiincipia condendi hlljus Fort. Rom.)

TJJL r&AITÉ DES ÉTUDES.

niais à une protection spéciale des dieux, dont la laveur, comme un venl impétueux, semblait s'être hâtée d'accroître par de prompts succès et de porter au loin la puissance romaine.

C'est de l'histoire de ce peuple que j'entreprends de donner ici quelque idée. J'en rapporterai pour cela quelques morceaux détachés, comme j'ai fait en traitant de l'histoire grecque ; et je choisirai ceux qui font mieux connaître le caractère et l'esprit du peuple romain, et qui présentent de plus grandes vertus et de plus beaux modèles. J'y joindrai aussi quelques réflexions, pour apprendre aux jeunes gens à tirer de leurs lectures tout le fruit qu'on en doit attendre.

Le premier morceau de cette histoire traitera de la fondation de l'empire romain par Romulus et Numa : le second , de l'expulsion des rois et de l'établissement de la liberté : le troisième aura beaucoup plus d'étendue , quoiqu'il ne renferme que l'espace d'environ cinq liante ans, depuis le commencement de la seconde guerre punique jusqu'à la défaite de Persée, roi de Macédoine, qui est le temps des plus grands événements de l'histoire romaine. Enfin, le quatrième et dernier morceau aura pour matière le changement de la république romaine en monarchie , prévu et marqué par l'historien Polybe.

Page 1