SEPTIÈME CARACTÈRE DES ROMAINS
La Religion.
Le septième caractère est un grand respect pour la religion , une exacte fidélité à tout commencer par elle et à y rapporter tout. Romulus avait déjà montré beaucoup d'attachement pour la religion, comme Plutarque l'observe; mais Numa le porta beaucoup plus loin, et s'appliqua à lui donner plus de lustre et plus de majesté. Il en prescrivit les règles particulières; il en marqua en détail les exercices et les rits, et les accompagna de tout ce que les cérémonies pouvaient avoir de plus auguste et les fêtes de plus agréable et de plus attirant. Par ces spectacles nouveaux de religion, et par ce commerce fréquent avec les choses saintes, qui semblaient rendre la Divinité présente par-tout, il rendit les esprits plus dociles, plus trailables, plus humains, et tourna insensiblement le penchant qu'ils avaient à la violence et à la guerre vers l'amour de la justice et vers le désir de la paix, qui en est le fruit. Cette habitude de faire entrer la religion dans toutes les actions remplit le peuple d'une vénération pour la Divinité si profonde et si durable, que dès- lois, et dans tous les siècles suivants, on ne créait point de magistrats, on ne déclarai! point la guerre, on ne donnait point de
bataille, on irentrep'renait rien en public, et Ton ne faisait rien en particulier ," ni mariages, ni funérailles, ni voyages, sans l'avoir consacré par la religion. Le soin qu'il eut de bâtir un temple a la Foi , et de la faire regarder comme la dépositaire sacrée des paroles données et des promesses, et comme la vengeresse inexorable de leurs violements, rendit le peuple si fidèle à ses engagements, que jamais dans aucune nation la sainteté du serment ne fut plus inviolable.
Polybe et Tite-Live rendent sur cela un glorieux témoignage aux Romains. Le premier1 dit que, quand ils avaient une fois prêté serment, ils gardaient inviolablement leur parole, sans qu'il fût besoin ni de cautions, ni de témoins, ni de promesses par écrit, au lieu que toutes ces précautions étaient inutiles cbez les Grecs. Le second 2 remarque que « les différents et « continuels exercices de religion établis par Nuina , « qui faisaient intervenir la Divinité a toutes les actions « humaines j avaient rempli d'une si grande religion « tous les esprits , qu'une parole donnée et un serment « n'avaient pas moins de poids et d'autorité à Rome « que la crainte des lois et des châtiments. Et nonce seulement les Romains prirent le caractère et les « mœurs pacifiques de Numa, se formant sur leur roi a comme sur un modèle parfait, mais les nations voi-
1 At' olÙtt,; ttJç y.arà tov Spy-ov Et quuui ipsi se lioiuînes ad régis . 7uç£to; TYiccûai to xa6y,xov. (Polyb. velut unici exempli , mores formalib. 6. ) rent, tùm finitimi etiam populi, qui
2 « Ueorum assidua insidens cura , antè , castra , non urbem positam in quum interesse rébus bumanis cœ- inedio , ad sollicitandam omnium leste numen videretur, eâ pietate pacem crediderant, in eam verecunomnium pectora imbuerat , ut fuies diam adducti sunt, ut civitatem toac jusjurandum proximè legum ac tain in cultuni versam deorum violai i pœnarummetum civitatem regerent. ducerent nefas. » (Lit. lib. i . n. 2 t.)
« sines, qui auparavant avaient regardé Rome moins « comme une ville que comme un camp destiné à troii- « hier la paix de tous les peuples , conçurent une si « profonde vénération pour le prince et pour ses sujets, « qu'ils auraient cru que c'eût été commettre un crime « et une espèce de sacrilège que d'attaquer une ville « tout occupée du culte et du service des dieux. »
En commençant à parler de l'histoire romaine , il m'a paru nécessaire de donner d'abord une idée de ce fameux peuple, dont les principaux caractères, qui l'ont rendu si célèbre et l'ont si fort élevé au-dessus de tous les autres peuples, se trouvent heureusement réunis dans Romulus et Numa , ses deux fondateurs. On voit par là de quelle conséquence sont, non-seulement pour les particuliers , mais même pour des nations entières , les premières impressions qu'on leur dcmne; et il est visible que ce furent ces grandes et solides vertus , établies dans Rome dès sa naissance , et. toujours cultivées de plus en plus et infiniment accrues dans la suite des siècles, qui la rendirent victorieuse et maîtresse de* l'univers : car , selon la judicieuse remarque de Denys d'Halicarnasse T , c'est une loi immuable et fondée dans la nature môme, que ceux qui sont supérieurs en mérite le deviennent aussi en pouvoir el en autorité, ci que les peuples qui ont plus de vertu et de courage l'emportent tôt ou tard sur eeux qui en ont moins.
1 <!>û(ie't>; yap èii «f-xoç à-y.<j'. rovaç. (Diohys. Uai.ic. luUq.roin. /.oivèç, Sv cù<^£'.; àvoàôasi j^po'voç, lib. i.) àp-/nv âeï rSv xtt-Jvmv tous zosît-
SECOND MORCEAU DE r.'lUSTOIRE ROMAINE.
Expulsion des Bois et établissement de la Liberté.
L'époque de l'expulsion des rois et de l'établissement de la liberté à Rome est trop considérable pour ne s'y pas arrêter. Cet événement mémorable est la base de la plus fameuse république qui ait jamais été; c'est la source de ses beaux jours, et de tout ce qu'on a admiré en elle de plus grand et de plus merveilleux. De là le peuple romain contracta encore deux caractères singuliers, l'un de haine irréconciliable contre la royauté et contre tout ce qui en présentait la moindre apparence , l'autre d'un violent amour de sa liberté dont il fut jaloux dans tous les temps presque jusqu'à l'excès. La modération. réciproque -que le sénat et le peuple gardèrent dans leurs disputes fait encore un troisième caractère bien digne d'être remarqué.