PREMIER CARACTÈRE
Haine de la Royauté.
Plusieurs circonstances et divers motifs concoururent à faire naître cette haine implacable de la royauté , et à la fortifier.
i° Le mécontentement et l'aversion que le peuple romain couvait depuis long-temps contre les violences et le gouvernement tyrannique des Tarquins éclatèrent enfin à l'occasion de l'outrage fait à Lucrèce, et de la manière funeste dont elle punit sur elle-même le
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.crime du prince en se donnant la mort de sa propre main.
2° Ces dispositions augmentèrent infiniment par la fermeté inouïe avec laquelle le consul Rrutus fit en sa présence trancher la tête à ses enfants, pour être entrés dans un complot qui tendait au rétablissement des rois. Le sang de deux fils répandu par un père, avec le saisissement et l'effroi de tous les assistants, fit sentir plus vivement quel étrange malheur c'était que le joug des Tarquins, puisqu'il en fallait acheter l'affranchissement à un si grand prix. Cette exécution sanglante, et la fin tragique de Lucrèce, qui faisaient également horreur à la nature, gravèrent si avant dans tous les esprits l'aversion de la royauté, que même dans les siècles suivants ils n'en purent souffrir jusqu'à l'ombre; et ils crurent, à l'exemple de leurs ancêtres, devoir sacrifier ce qu'ils avaient de plus cher, et tenter ce qu'il y a de plus extrême pour écarter un mal qu'ils étaient accoutumés, dès la jeunesse, à regarder comme le plus grand et le plus insupportable de tous les maux.
3° En livrant au pillage les biens du roi, en abattant son palais et sa maison de campagne, en consacrant au dieu Mars ses champs près de Rome afin d'en rendre la restitution impossible, en jetant dans le fibre la moisson de ses terres, ils achevèrent de rendre la rupture irréconciliable; et tout le peuple, qui avait pris part à l'insulte et au pillage, comprit qu'il ne pouvait trouver l'impunité que dans une résistance inflexible.
4° L'acharnement opiniâtre des Tarquins à fatiguer les Romains par une longue et rude guerre, et à sou-
lever contre eux tous leurs voisins, les mit clans la nécessité de se défendre sans ménagement. Les attaques réitérées, les fréquentes batailles, la mort d'un de leurs consuls tué dans le combal avec les plus considérables des citoyens, entretinrent et échauffèrent leur animosite, et firent passer en habitude la crainte et la haine de la royauté. On peut juger de l'horreur qu'ils en avaient conçue, dès le commencement, par la réponse qu'ils firent aux ambassadeurs du roi Porséna, qui sollicitait fortement le rétablissement des Tarquins. Ils déclarèrent * qu'ils étaient disposés à ouvrir plutôt leurs portes aux ennemis qu'aux rois, et qu'ils aimeraient mieux perdre leur ville que leur liberté.
5° La loi qui donnait pouvoir de prévenir quiconque tenterait de se rendre maître de la république, et de le tuer avant qu'il fût juridiquement condamné, pourvu qu'après le meurtre on apportât des preuves de l'attentat, semblait armer indifféremment la main de tous les citovens contre l'ennemi commun, établir tous les particuliers comme également dépositaires de la liberté publique , et les rendre responsables de sa conservation.
6° La valeur héroïque d'Horatius Coclès, avec les récompenses et les honneurs extraordinaires qu'il reçut pour avoir arrêté seul sur le pont l'armée auxiliaire des Tarquins; l'audace intrépide de Scé vola, qui punit sa main pour avoir manqué son coup ; le courage de Clélie et de ses compagnes ; les triomphes décernés à Publicola et à Marcus son frère à cause des
1 « Ita induxisse in aiiimum, ho- omnium, ut qui libertati erit in illa stibus potiùs quàin regibus portas urbe finis , idem urbi sit. » (Liv. patcfacere ; eam esse voluntatem lib. i , n. i5.)
TRAITÉ DES ÉTUDES. Sfij
victoires remportées sur les rois; l'éloge funèbre et les honneurs solennels rendus à Bru tus comme père de la liberté, et ceux qu'on rendit ensuite à Publicola en reconnaissance de son amour constant pour la république : tous ces objets enflammèrent de plus en plus le zèle pour la liberté et la haine de la tyrannie, et, en attirant l'admiration de tous les esprits vers ces grands modèles, leur inspirèrent un ardent désir de. les imiter.
70 Le serment solennel que fit le peuple sur les autels en son nom , et au nom de toute la postérité , que jamais, sous quelque prétexte que ce pût être, il ne souffrirait qu'on rétablît à Rome la royauté * , fut toujours dans la suite des siècles aussi présent à ce peuple que s'il eût tout récemment secoué le joug d'une servitude également dure et honteuse.
Cette aversion, cimentée par tant de sang et fortifiée par de si puissants motifs, a passé d'âge en âge, non-seulement pendant que la république a subsisté, mais sous les empereurs même, et n'a pu s'éteindre qu'avec l'empire. L'entreprise de Manlius % qui aspirait à la royauté , effaça le souvenir de toutes ses grandes actions, et le fit précipiter impitoyablement du haut de ce roc même qu'il avait sauvé (feutre les mains des ennemis. Rien ne hâta plus la mort de César que le soupçon qu'il avait donné qu'il pensait à se faire dc-
1 « Omnium primiim avidiiin no- Taipeio dejecerunt : Loçusque idem
xx libertatis populum , ne postmo- in uno homme et eximiae gloriaemo-
fliim llccii precibus aiit demis regiis niïnèntumj el poenae altimae fuit. •
posset,jurejurandoadegit(Brutus), Ci sciant homine» qu* et quanta
nemincm l'iomii' p:tssuros regnare. » décora Pœda cupiditas regni, non
(Id.ibid. n. i.) ingrata Boltun , sed invisa etiam red
■ k Damnatum tribunï de ^.'l^<> diderit.» (Id. lib. 6, n. ao. )
38o TE A I T É DES ÉTU D, E S.
çlarer roi. Ses successeurs, outre la puissance tribunitiennè*, accumulèrent les titres de César, d'Auguste', de grand-pontife, de proconsul, d'empereur, de père de la patrie; mais ni leur ambition, ni la flatterie des peuples n'osa aller plus loin, ni trancher le mot. l'A , quoiqu'ils fussent ^ autant qu'aucun roi de la terre, en possession d'une puissance absolue; quoique quelquesuns même, comme Caligula, Néron, Domitien, Commode, Caracalla , Héliogabale , poussassent l'abus de la souveraineté jusqu'à la plus cruelle tyrannie, aucun ne s'est hasardé à prendre le diadème, parce qu'il était regardé comme la marque d'un titre dont huit ou dix siècles n'avaient pu effacer ce qu'il avait d'odieux; et, ce qui est étrange et paraît presque incroyable, pendant que leur religion impie leur permettait de se donner pour des dieux, une politique plus réservée leur défendait de se donner, pour des rois.