‹ OEuvres complètes. Accompagnée d'observations et d'éclaircissements historiques (volume 5)Chapitre 68 sur 82 · TROISIEME CARACTERE · texte numérisé non relu

TROISIEME CARACTERE

Modération réciproque du sénat et du peuple dans leurs disputes.

Les disputes entre le peuple et le sénat au sujet des charges publiques durèrent fort long-temps, et furent poussées avec une force et une vivacité qui semblaient ne pouvoir se terminer que par la ruine de l'un des deux partis. Les tribuns du peuple , fort violents pour l'ordinaire et fort emportés, ne cessaient d'animer la multitude par des discours pleins de fiel et d'amertume contre les consuls et le sénat. Au sujet des mariages avec les patriciens, qu'on avait interdits à ceux du

1 « Senatu, quum in suuimis im- prœtura tendente. » ( Liv. lib. 8 , periis id non obtinuisset , minus in n. i5.)

TU AI II DES lill DES. 38"7

peuple, «Sentez-vous 'jleur disaient-ils, dans quel mé- « pris vous vivez? Ils vous ôteraient, s'ils le pouvaient, « une partie de cette lumière qui vous éclaire. Ils soul- « frent avec peine que vous respiriez avec eux un « même air, que vous parliez un même langage, et « que vous avez la figure d'homme aussi-bien qu'eux. « Y a-t-il donc rien de plus outrageux et de plus infart mant que de déclarer une partie de la ville indigne «de s'allier avec les patriciens, comme étant souillée « et impure? Et, quant aux dignités, la république a- « t-elle lieu d'être mécontente du service des plébéiens « dans toutes les charges qui leur ont été confiées ? Il « ne leur reste donc plus que le consulat. C'est en ce « point désormais qu'ils doivent faire consister leur salut « et leur liberté, et ce n'est que du jour qu'ils y seront « parvenus qu'ils peuvent compter être devenus libres « et avoir secoué le joug de la servitude et de la ty- « rannie. »

Du coté du sénat il n'y avait pas quelquefois moins de violence et d'emportement. Tout ce qu'on accordait au peuple pour affermir sa liberté', ils croyaient que c'était autant de perdu pour eux : et J, quoiqu'ils

' <- Ecquid sentitis in quanto non- tum superesse plebeiis. Eam esse

temptu vivatis ? Lucis vobis hujus arcem libertatis, id columen. Si eô

partem , si liceat, adimant. Quôd perventam sit , ttun populum roma-

v|iii.itis, quôd vocem mittitis, quôd num veiè exactos ex urbe reges, et

formas hominum habetis, indignan- stabilem libertatem suani existima-

tur. . . An esse ulla major aut insi- turutn. » ( ld. 1 ï 1 » . (i , n. 37.) gnior contumelia potest , quàm par- '■ « Quidquid Libertati j > 1 < - 1 > î s cave-

tem civitatis, velut contaminatam , retur , id patres decedere suis opi-

indignam connubio baheri?» (Id. bus credebant. » ( Id. lib. 3 , n lib. 4 , n. i et f4.) 3 « Seiiiorcs P.ilmiii, ut niinis Ic-

« Nullius eoium (qui ex plèbe roces suos oredere juvenes eue, lia

creati ^ini tribnnî militum) popu- malle , si iiiudus excedendoi esset,

Iniii îomauum pœnituisse. Consula Miis quàm adversariis superesH aui-

reconnussent que leur jeunesse était souvent trop vive et trop échauffée, cependant; s'il fallait que de part ou d'autre on sortît des bornes, ils aimaient mieux voir L'audace poussée trop loin du côté de leurs partisans que de celui de leurs adversaires : tant, dit Tite- Live, il est difficile dans ces sortes de disputes, où l'on croit ne vouloir qu'établir une parfaite égalité entre les deux partis , de tenir la balance dans un équilibre si juste, qu'elle ne pencbe ni de côté ni d'autre, chacun travaillant insensiblement à s'élever pour abaisser son adversaire, et à se rendre formidable pour n'être point soi-même en état de le craindre, comme s'il n'y avait point de milieu entre faire et souffrir l'injure.

Cependant, il faut l'avouer à la gloire du peuple romain, cette disposition prochaine, ce semble, à en venir aux dernières extrémités et à éclater par de sanglantes séditions1 , qui est la source et la cause ordinaire de la ruine des grands empires , fut long-temps arrêtée et comme suspendue, partie parla sagesse des sénateurs, partie par la patience du peuple; et pendant plus de six cents ans, comme on la déjà remarqué, jamais ces disputes domestiques ne dégénérèrent eh guerres civiles.

Il se trouvait toujours dans le sénat, de ces hommes

mos. Adeô inoderatio tuendse liber- » « jEternas esse opes romanas .

tatis, dum œquari velJe simulando nisi inter semetipsos seditionibu;-

ita se quisque extollit , ut déprimât sœviant. Id unum venenum, eaii:

alium, in difficili est ; cavendoque labeni civitatibus opulentis repei-

ne metuant boulines , metuendos ul- tara, ut magna impeiia mortalia es-

uô se efficiunt : et injuriam a nobis sent. Diù sustentatum id maluni

repulsani, tanquam aut facere aut partim Patrum consiliis , partim pa-

pati necesse sit, injungimus aliis. » tientià plebis. » (Id. lib. n . n. 44." Liv. lib. >, n. 65.)

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graves et sages, amateurs zélés du bien publie, qui, évitant également les deux excès contraires l, ou de trahir les intérêts du sénat pour se rendre agréables au peuple , ou d'aigrir et d'irriter le peuple en se déclarant trop vivement pour le sénat , savaient ramener doucement les esprits à la paix et à l'union, et, par de prudentes condescendances , prévenir les suites funestes qu'une résistance trop ferme aurait infailliblement attirées. Ils représentaient à leurs consuls trop échauffés et trop violents, tel qu'était un Appius2, qu'ils ne devaient pas prétendre porter la majesté consulaire au-delà des justes bornes que demandait le bien commun de la paix et de la concorde ; que , pendant que les tribuns et les consuls tiraient tout chacun de leur côté, la république ainsi divisée et déchirée demeurait sans force , les deux partis songeant moins à la conserver qu'à s'en rendre maîtres. Ils représentaient aussi aux tribuns3 qu'il ne serait ni glorieux ni utile pour eux de vouloir établir et accroître leur autorité sur la ruine de celle du sénat, qui était le conseil public; et que l'unique moyen d'affermir la liberté dans Rome, et de maintenir l'égalité entre les citoyens, était

1 « Alios consules , ;iut per prodi- lictmu cssc \iriiim in uiodio : dis-

tionem dignitatis Patrum plein adu- tractam laceratamque reiupublicain

latos, aut acerbe tuendo jura ordinis, inagis quorum in manu sit, quàmul

asperiorem domando inultitudiiiein incolumis sit , quœri. » ( Id. lib. 2,

iecisse. T. Quintiuin oiationein nie- n. 57.)

morem majestatis Patrum concor- 3 «Neitaomnîalxibunipoteatatis

disque ordinum babùisse. « ( Id. aux implerent, ut nullum pulilicum

lil.. i, n. fia.) consilium sinerent esse. lia demùm

1 « Al» Appio petiiur Ut tantam liberam civitalem foie , iia aequatas

eonsularem majestatem esse vellet , leges , si sua quisque jura erdp',

quanta in concordi civitate esse suam majestatem teneat. » ( Id.

posset. Dum tribuni consulesqnë ad lib. î . n. 6J.) se quisque omnia trahanl , nihil re-

3qo TRAITÉ DES, ÉTUDES.

de conserver à chaque corps et à chaque ordre ses droits, ses privilèges et sa majesté.

Le peuple, de son côté, montrait quelquefois une modération étonnante, et se piquait d'une générosité dont on aurait de la peine à croire qu'une multitude fût susceptible : témoin ce qui arriva dans une assemblée où les esprits avaient paru plus échauffes que jamais. Le peuple paraissait déterminé à ne point prendre les armes pour repousser les ennemis qui étaient en campagne, si l'on refusait de l'admettre dans les charges publiques. Le sénat, voyant qu'il fallait céder ou au peuple ou aux ennemis , après s'être inutilement relâché sur ce qui regardait les mariages , crut le devoir faire aussi sur les honneurs ; et , ayant proposé de nommer des tribuns militaires au lieu de consuls j il consentit que les plébéiens fussent admis à cette charge. L'événement montra ' qu'après la chaleur et le feu des disputes , lorsque les esprits , tranquilles et rassis, sont en état de juger sainement des choses , le peuple était tout autre que dans les disputes mêmes. Content de la condescendance qu'avait eue pour lui le sénat, il ne nomma pour tribuns militaires que des patriciens , par une modération , dit Tite-Live , une équité et une grandeur d'ame qui se trouvent rarement, même dans des particuliers. Hanc modestiam , œquitatemque , et altitudinem animi, ubi nunc in uno inveneris , quœ lune populi universi fuit ?

1 » Eventus eorum comitiorum dùm deposita certaruina incorrupto docuit, alios aninios in contentione judicio esse. » (Liv. lib. 4, n. 6.) libertatis dignitatisque , alios secun-

TRAITÉ DES ÉTUDES. 3f) l

TROISIÈME MORCI VU DE LIIISTOIRE ROMAINE.

Espace de cinquante-trois ans , depuis le commencement de la seconde guerre Punique jusqu 'à la défaite de Persêe.

Je prends pour troisième morceau de l'histoire romaine ce que Polybe avait choisi pour sujet de celle qu'il avait composée; je veux dire les cinquante-trois années qui se passèrent depuis le commencement de la seconde guerre punique jusqu'à la fin de la guérie de Macédoine, qui se termina par la défaite et la prise de Persée, et par la destruction de son royaume.

Polybe regarde cet intervalle comme le beau temps de la république romaine, où parurent les plus grands hommes, où l'on vit briller les plus solides vertus, où se passèrent les plus grands et les plus importants événements; en un mot, où les Romains commencèrent à entrer en possession de ce vaste empire qui dans la suite embrassa presque toutes les parties Au monde connues pour- lors, et qui parvint par des progrès suivis et fort rapides à ce degré de grandeur et de puissance qui a fait l'admiration de tout l'univers.

Or, l'établissement de l'empire romain étant, selon Poiyb.iib.i. Polybe, le plus merveilleux ouvrage de la providence divine parmi les hommes, et ne pouvant être regardé comme l'effet du hasard et d'une fortune aveugle, mais comme la suite d'un plan et d'un dessein forme de loin, concerté avec poids cl mesure, et conduit à sa (in avec une sagesse; qui ne s'esl jamais démentie n'est-ce pas, remarque encore le même auteur, une

curiosité bien louable et bien digne d'un esprit solide, de vouloir connaître en quel temps, par quels préparatifs, par quels moyens, et par le ministère de quels hommes, une si belle et si grande entreprise a été exécutée ?

C'est ce que Polybe , l'historien le plus sensé que nous ayons, et qui était lui-même grand homme de guerre et grand politique, avait montré fort au long dans l'histoire qu'il avait composée, dont le peu qui nous en reste doit faire extrêmement regretter la perte. C'est aussi ce que j'entreprends de tracer dans ce morceau de l'histoire romaine , mais d'une manière fort courte et fort abrégée, en tâchant pourtant d'y faire entrer une partie de ce qui me paraîtra de plus beau dans Polybe, dans Tite-Live et dans Plutarque, qui sont les sources où je puiserai presque tout ce que j'ai à dire sur ce sujet, soit pour les faits mêmes, soit pour les réflexions que j'y joindrai.

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