Tome XXVII. Tr. des Élud
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trances de son collègue , engagea la bataille près du petit village de Cannes. Le terrain était fort favorable aux Carthaginois; et Annibal, qui savait profiter de tout, avait rangé ses troupes de sorte que le vent vulturne r', qui se lève dans un certain temps réglé, devait souffler directement contre le visage des Romains pendant le combat, et les inonder de poussière. La bataille se donna. Je n'entreprends point d'en inarquer le détail. Le lecteur curieux peut en voir la description dans Polybe et dans Tite-Live, sur-tout dans le premier, qui, étant lui-même homme de guerre, a dû mieux réussir que l'autre à raconter toutes les circonstances d'une si mémorable action. La victoire fut long-temps disputée, et tourna enfin pleinement du côté des Carthaginois. Le consul L. Paulus fut blessé à mort, et plus de cinquante mille hommes demeurèrent sur la place, parmi lesquels était l'élite des officiers. Varron, l'autre consul, se retira à Venouse avec soixante et dix cavaliers seulement.
Maharbal , l'un des généraux carthaginois, voulait que , sans perdre de temps , l'on marchât droit à Rome , promettant à Annibal de le faire souper à cinq jours de là dans le Capitole. Et, sur ce que celui-ci répliqua qu'il fallait prendre du temps pour délibérer sur cette proposition : « Je vois bien ? , dit Maharbal , que les « dieux n'ont pas donné au même homme tous les ta- '( lents à-la-fois. Vous savez vaincre, Annibal, mais
1 C'est un vent qui venait du mi- scis , Annibal, Victoria uti neseis. >• di, vers lequel les Romains étaient (Liv. lib. 22, n. 5i.)
tournés. « Mora eju.s diei satis crcditur sa-
2 « Tùm Maharbal : Non omnia luti fuisse urbi atque imperio. » niiiiirùui eidem dii dedere. Vincere (Id. ibid. )
« vous ne savez pas profiter de la victoire. » En effet, plusieurs croient que ce délai sauva Rome et l'empire.
11 est aiséVle comprendre quelle fut la consternation Lîv. lib. 22, à Rome quand cette funeste nouvelle s'y fut répandue. Cependant on n'y perdit point courage. Après avoir imploré le secours des dieux par des prières publiques et par des sacrifices, les magistrats, rassurés par les sages conseils et par la ferme contenance de Fabius , donnèrent ordre «à tout, et pourvurent à la sûreté de la ville. On leva sur-le-champ quatre légions et mille cavaliers , en accordant dispense d'âge à plusieurs qui n'avaient pas dix-sept ans. Les alliés firent aussi de nouvelles levées. Dix officiers romains, qu'Annibal avait laissé sortir sur leur parole, arrivèrent à Rome pour demander qu'on rachetât les prisonniers. Quelque besoin qu'eût la république de soldats , elle refusa constamment de racheter ceux-ci, pour ne point donner d'atteinte à la discipline romaine , qui punissait sans pitié quiconque se rendait volontairement à l'ennemi; et elle aima mieux armer des esclaves qu'elle acheta des particuliers jusqu'au nombre de huit mille, et des prisonniers qui étaient arrêtés pour dettes ou pour • crimes, qui montèrent jusqu'à six mille; l'honnête, dit l'historien, cédant à l'utile1 dans ces tristes conjonctures.
A Rome , le zèle des particuliers et l'amour du bien public éclatèrent alors d'une manière merveilleuse. Il n'en fut pas ainsi des alliés. Les défaites précédentes n'avaient pu ébranler leur fidélité; mais ce dernier coup, qui selon eux devait abattre l'empire, les ren-
1 «Ail uhinium propè desperata? utilihiis eedunt, descendit. >. (Id. reipublicte auxilium, quum honestu lib. a 3, n. 14.)
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versa, ci plusieurs se rangèrent du côté du vainqueur. Cependant ni la perte de tant de troupes, ni la défection de tant d'alliés, ne purent porter le peuple romain à entendre parler d'accommodement. Loin de perdre courage, jamais il ne fit paraître tant de grandeur d'ame 1 : et, lorsque le consul, après une si grande défaite, dont il avait été la principale cause, revint à Rome, tous les corps de l'état allèrent audevant de lui , et lui rendirent grâces de ce qu'il n'avait point désespéré de la république; au lieu qu'à Carthage, après une telle disgrâce, il n'y avait point de supplice auquel un général n'eût dû s'attendre.
Capoue fut une des villes alliées qui se rendirent à Annibal. Mais le séjour qu'y firent ses troupes pendant les quartiers d'hiver leur devint bien funeste. Ce courage mâle 2 , que nuls maux , nulles fatigues n'avaient pu vaincre, fut entièrement énervé par les délices de Capoue, où les soldats se plongèrent avec d'autant plus d'avidité, qu'ils y étaient moins accoutumés. Cette faute d'Annibal, selon les connaisseurs, fut plus grande que celle qu'il avait commise en ne marchant pas droit contre Rome après la bataille de
1 « Adeo inagno animo civitas fuit , ut consuli ex tanta clatle , cujus ipse causa maxima f'uisset , redeunti , et obviàrn ituiu fréquenter ab omnibus ordinibus sit, et gratis.- aetas quôd de republica non desperasset :
cui , si Cartbaginiensium ductor f'uisset, nibil recusandum supplicii foret. » (Liv. lib. 22, 11. 61.)
2 « Quos nulla mali vicerat vis , perdidere nimia bona ac voluptates immodicae : et eô impensiùs, quô
avidiùs ex insolentia in eas se mergérant... Majusque id peeeatum ducis apud peiitos artium niilitariuni li. 1 1.' 1 mu est , quàm quôd non ex cannensi acie protinùs ad urbein romanam duxisset. Illa enim cuncfatio distulisse modo victoriam videri poluit; bic error vires a démisse ad vincendum. » ( Id. lib. i3 , n. 18.) « Capuam Annibali Cannas fuisse. » (Id. ibid.n. 45.)
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Cannes; car ce délai pouvait paraître n'avoir que différé la victoire, au lieu que cette dernière faute le mil absolument hors d'état de vaincre. Ainsi Capoue fut pour Ànnibàl ce que ( 'aunes avait été pour les Romains.
Scipion , élu général, rétablit les affaires en Espagne.
La mort îles deux Scipions, père et oncle de eelui dont nous entreprenons de parler, paraissait devoir ruiner entièrement les affaires des Romaine en Espagne, qui jusque-là avaient eu un heureux succès. On ne peut dire si cette mort causa un plus grand deuil à Rome qu'en Espagne. Car enfin la défaite de dou\ années, la perte presque assurée d'une province si considérable, la vue des maux publics, entraient pour quelque chose dans la douleur des citoyens : mais les Espagnes ne regrettaient et ne pleuraient que leurs chefs1, sur-tout Cn. Scipion, qui les avait gouvernées long-temps, et leur avait fait le premier connaître et goûter les doux fruits de la justice, du désintéressement et de la modération romaine.
Les larmes coulèrent de nouveau à Rome quand il l;v. m». 26, s'agit de donner un successeur à ces deux grands hommes. Personne n'osait se présenter pour demander leur place, tant les affaires de cette province paraissaient désespérées; et le morne silence qui régnait dans toute rassemblée (il encore regretter et sentir davantage la
• « Hispanîs ipsos lugebaut de- et spécimen jnsiiti;r temperantne-
siderabantque duces : CnaemB tamen «pie romana? piiinus dederat.» (Id.
inagis, quô diutiùs praefuerat eis , lib. a5 , n. J<>. ) priorque et favoiem occupaverat,
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perte qu'on avait faite. Dans cette consternation universelle, P. Cornélius Scipion', âgé seulement de vingtquatre ans, fils de Publius , qui venait d'être tué, se lève, et, paraissant dans un lieu éminent, s'offre pour aller commander en Espagne si le peuple agrée son service. Cette offre si courageuse rend la vie et la joie à l'assemblée; et tous, sans exception, le nomment d'une voix commune pour général. Mais, lorsque cetle première chaleur se fut un peu ralentie, le peuple, faisant réflexion à l'âge de Scipion, commença à se repentir de ce qu'il avait fait. Quelques-uns tiraient même un mauvais présage de son nom et de sa famille, lorsqu'ils considéraient qu'on l'envoyait dans une province où il lui faudrait combattre entre les tombeaux de son père et de son oncle. Scipion, s'étant aperçu de ce refroidissement, fit un discours si plein de confiance, et parla avec tant de sagesse et de son âge, et de l'honneur qu'on lui avait fait , et de la guerre qu'il entreprenait, qu'il dissipa tout-à-fait les alarmes du peuple, et ralluma cette ardeur qui l'avait porté à lui donner le commandement. Le même Scipion , •quelques années auparavant, ayant demandé l'édilité avant le temps marqué par les lois, et les tribuns par cette raison s'opposant à sa demande : « Si le peuple, « dit -il, juge à propos de me nommer édile *, mon V. âge est compétent. »
L'arrivée de Scipion en Espagne rendit le courage aux troupes. Elles reconnaissaient 2 avec joie sur son
1 « Si me , inquit , oranes Quirites dùui nunc noscitatis in me patris aedilem facere volunt, satis annoium patruique similitudinem oris vulhabeo. » (Liv. lib. i5 , n. 2.) tùsque, et lineauienta corporis , ita
2 « Brevi faciam , ut quemadmo- ingenii , lidei , virtutisque exemplum
visage les traits et la ressemblance de son père et de son oncle; et dans le premier discours qu'il leur fit il dit qu'il espérait que bientôt elles reconnaîtraient aussi en lui le même esprit, le même courage, et la même droiture.
Ses promesses ne furent pas vaines. La première entreprise qu'il forma fut le siège de Carthagène, ville en même temps la plus riche et la plus forte de toute l'Espagne. C'était là la place d'armes des ennemis, leur arsenal, leur magasin, leur trésor, et le lieu de sûreté où ils tenaient tout ce qui était nécessaire pour la subsistance de leurs armées, sans compter que tous les otages des princes et des peuples y étaient renfermés. Ainsi la prise de cette unique ville devait le rendre maître, en quelque sorte, de toute l'Espagne. Cette expédition si importante, si difficile, et jugée jusqu'alors impossible, ne lui coûta qu'un jour. Le butin fut immense ; en sorte que, dans la prise de cette ville, Carthagène même fut regardée comme la moindre partie l du gain qu'on y fit. Scipion commença par remercier les dieux, non-seulement de l'avoir rendu maître, en une seule journée, de la plus opulente de toutes les villes du pays, mais d'y avoir auparavant rassemblé les forces et les richesses de presque toute l'Afrique et de toute l'Espagne. Puis il marqua sa reconnaissance aux troupes, qu'il combla de louanges, de récompenses, et de marques d'honneur, chacun selon son état et son mérite.
Alors, ayant fait venir les otages2, il leur parla avec bonté, et les rassura, en leur représentant « qu'ils
expif-ssain ad effigiem vobis red- tantas opes belli captas, Carthago dam. » ( I<1. lil>. •;•.<), n. 3.) ipsa fuerit. » (Id. ibid. n. 47- )
1 .< Ut minimum omnium, inter 2 « Scipio , vocatis obsidibus ,