‹ OEuvres complètes. Accompagnée d'observations et d'éclaircissements historiques (volume 5)Chapitre 8 sur 82 · TALENTS DE L ESPRIT · texte numérisé non relu

TALENTS DE L ESPRIT

Quelque brillante que soit la gloire des armes et de la naissance, il y a dans celle qui vient de la science et des talents de l'esprit quelque chose de plus intéressant. Elle semble naître davantage de notre propre fonds, et nous appartenir tout entière. Elle n'est point bornée, comme celle des armes , à certains temps et à certaines occasions, et n'est 'point, comme elle, dépendante de mille secours étrangers. Elle donne à l'homme une supériorité infiniment plus flatteuse que celle qui naît des richesses , de la naissance , des dignités, parce que tout cela est hors de nous; au lieu que l'esprit est notre propre bien, ou plutôt qu'il est nous-mêmes et constitue notre essence.

Cependant ce n'est point l'esprit seul qui fait la solide gloire des hommes. Je le suppose excellent par lui-même et orné de tout ce qu'il y a de plus rare et de plus exquis dans les sciences, philosophie , mathématiques, histoire , belles-lettres, poésie, éloquence. Tout cela fait l'homme savant, mais non l'homme de Seuec. Epist. bien : Nonfaciuntbonos ista, sed doctos. Et qu'estce que l'homme savant, s'il n'est que savant, sinon assez souvent un homme vain , entêté , plein de luimême, méprisant tous les autres et, pour le dire en un mot , un animal de gloire ? C'est ainsi que Tertullien définit quelque part les savants du paganisme , animal gloriœ.

Y a-t-il rien de plus pitoyable , et en même temps de plus digne de mépris, qu'un tel homme, sottement enflé de sa science et de son habileté, avide et insa-

TRAITÉ DES ÉTUDES» n^

tiable de louanges, qui ne se nourrit que de vent et de (limée, et qui ne songe à vivre que dans l'opinion des autres? Philippe, père d'Alexandre -le-Grand, fit AEiian.i. ia, merveilleusement sentir le ridicule de ce défaut à un Atw 1. 7, médecin nommé Ménécrate, qui avait eu la vanité de prendre le surnom de Jupiter sauveur, à cause de quelques cures heureuses qu'il avait faites , et qu'il attrihuait uniquement à son savoir. L'ayant invité à manger chez lui, il lui fit dresser une tahle à part, sur laquelle on ne servit qu'une cassolette fumante d'encens. Le médecin d'ahord se crut fort honoré : mais, comme on le laissa tout le reste du repas à jeun , il sentit bien ce que signifiait la fumée de cet encens; et, après avoir servi de risée aux convives, il remporta du festin, avec le titre de Jubiler, sa faim tout entière, et la juste honte qu'il avait si bien méritée en attribuant à sa seule habileté un succès qui lui venait d'ailleurs.

Ce qu'il y a donc dans la science , et dans les talents de l'esprit, capable de faire honneur, n'est point la science même, ni les talents de l'esprit, mais le bon usage qu'on en fait; et l'on peut dire que la modestie, plus que toute autre chose, en relève infiniment le prix et l'éclat. On aime à voir les grands hommes avouer quelquefois qu'ils se sont trompés, comme le fait le célèbre Hippocrate à l'occasion d'une suture de Uh tête où il s'était mépris. Un tel aveu l , comme le re- Èm£r, ».■.<•>.-.

1 « De suturis se deceptum esse. niliil silii detraliunt. Magno îngeilio,

Hlppocrates mémorise prodidit, mo- multaqae ruhflominùs habitufo ,

re nugBorum rirorum, et fiducâam convenu etiam veri taroria simples

magnarum rerum habentium. Nam coafetuio, » (Cn.s. Iil>. 8, cap. /,.) levia ingénia , cpiia niliil babenl ,

marque Celse en rapportant le trait dont je parle, suppose clans celui qui le fait un fonds de mérite non commun , et une élévation d'ame qui sent bien que ces pertes ne sont point capables de lui faire de tort : au lieu qu'un petit esprit, qui ne peut se dissimuler sa pauvreté, n'a garde de rien basarder ni de rien perdre volontairement du peu qu'il possède.

On aime aussi à voir les savants disputer entre eux sans aigreur, sans emportement, sans passion, comme Acad.QiKest. Cicéron marque qu'il était disposé à le faire : Nos et ?'efellere sine pertinacia , et refelli sine iracundia parati sumus. Notre siècle nous a fourni plusieurs exemples de cette vertu ; mais , quand il n'y aurait que celui du père Mabillon, il ferait infiniment d'honneur à la littérature. On sait combien, dans ses disputes avec le fameux abbé de la Trape , sa douceur et sa modération lui donnèrent d'avantage sur son adversaire. Il en eut un autre , qui pouvait disputer avec lui aussibien de modestie que de science : c'est le P. Papebroch, qui avait donné lieu à la composition de la Diplomatique. «Je vous avoue, dit ce savant jésuite dans une « lettre latine qu'il écrivit au P. Mabillon sur ce sujet, « en lui laissant la liberté de la publier , que je n'ai « plus d'autre satisfaction d'avoir écrit sur cette ma- «tière, que celle de vous avoir donné occasion de « composer un ouvrage si accompli. Il est vrai que «j'ai senti d'abord quelque peine en lisant votre livre, « où je me suis vu réfuté d'une manière à ne pas ré- « pondre : mais enfin l'utilité et la beauté d'un ou- « vrage si précieux ont bientôt surmonté ma faiblesse ; «et, pénétré de joie d'y voir la vérité dans son plus « beau jour, j'ai invité mon compagnon d'études à ve-

IK VITE DES ÉTUDES. Tff

« air prendre part a l'admiration dont je me suis « trouvé tout rempli. C'est pourquoi ne faites pas dif- « ficulté, toutes les fois que vous ea aurez l'occasion, « de dire publiquement que je suis entièrement de « votre avis. »

Il y a des modesties artificieuses et étudiées, qui couvrent un orgueil secret : celle-ci montre une ingéauité et une simplicité qui fait biea voir qu'elle part du cœur. Je ne puis finir cet article qui regarde le P. Mabilloa, sans remarquer que feu M. l'archevêque de Reims ( Le Tellier ) en le présentant au roi Louis XIV, lui dit : « J'ai l'honneur, sire, de présenter « à votre majesté le moine de son royaume le plus « savant et le plus modeste. »

Un autre caractère encore bien aimable dans un savant , c'est d'être toujours prêt à faire part aux autres de son travail, à leur communiquer ses remarques, à les aider de ses réflexions, et à contribuer de tout son pouvoir à la perfection de leurs ouvrages. Je ne sais si quelqu'un a porté plus loin ce caractère que M. de Tillemont. Ses recueils, ses extraits, qui étaient le fruit du travail de plusieurs aaaées, devenaient le biea propre de quicoaque ea avait besoin. Il ne craigaait point, comme cela est assez ordinaire aux savants, que ses ouvrages ne perdissent le mérite de l'invention et la grâce de la nouveauté, s'il les montrait à d'autres avaat que de les avoir readns publics. La mime louange est due à M. d'IIérouval r. Si le mépris de la gloire et de la vaiac réputation l'a empêché de rien produire au jour par lui-même, son zèle pour

\ni. de \ ion, auditeur des comptes.

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le bien public lui a fait prendre part à presque tous les ouvrages qui ont paru de son temps, en communiquant aux auteurs ses lumières, ses remarques et ses manuscrits.

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