‹ OEuvres complètes. Accompagnée d'observations et d'éclaircissements historiques (volume 5)Chapitre 7 sur 82 · NOBLESSE DE L EXTRACTION · texte numérisé non relu

NOBLESSE DE L EXTRACTION

Il faut avouer qu'il y a dans la noblesse de l'extraction *, et clans l'ancienneté des familles, je ne sais quel attrait puissant pour se concilier l'estime et pour gagner les cœurs. Ce respect qu'il est naturel d'avoir pour les nobles est une sorte d'hommage qu'on se croit encore obligé de rendre à la mémoire de leurs ancêtres 2 , à cause des grands services qu'ils ont rendus à la république, et comme la continuation du paiement d'une dette dont on n'a pu s'acquitter pleinement à leur égard, et qui par cette raison doit se répandre sur toute leur postérité.

sen. de Outre le titre de reconnaissance qui nous engage à

Bc"p! 3o.4' ne Pas borner notre respect pour les grands hommes au temps où ils vivent, comme eux-mêmes n'y bornent pas leur zèle, mais s'efforcent de devenir utiles aux siècles futurs , l'intérêt public demande qu'on paie à leurs descendants ce tribut d'honneur et de considération qui est pour eux un engagement à soutenir et à perpétuer dans leur famille la réputation de leurs ancêtres 3, en se piquant d'y perpétuer aussi les mêmes vertus qui ont illustré leurs aïeux.

1 « Erat hominuni opinioni nobi- etiam , quod posteris solveretur , litate ipsâ, blandâ conciliatriculâ , redundaret. » ( Id. de Leg. agr . ad commendatus. •> (Cic. pro Sext. , popuhim , n. i.)

n. 2 ! \ 3 « Omnes boni semper nobilitati

2 « Quà in oratione plerique hoc faveraus, et quia utile est reipublicse perficiunt , ut tantum majoribus eo- nubiles bomines esse dignos majorirum debitum esse videatur , undè bus suis , et quia valet apud nos cla

TRAITÉ DES ÉTUDES. ÇfJ

Mais, afin que cet honneur qu'on rend à la noblesse soit un véritable hommage , il doit être volontaire et partir du cœur. Dès qu'on prétend l'exiger à titre de dette, ou l'arracher par force, on perd tout le droit qu'on y avait, et il se change en haine et en mépris. L'orgueil d'un homme qui croit que tout lui est dû à cause de sa naissance , et qui du haut de son rang méprise le resté des hommes, choque trop l'amour-propre pour ne pas révolter contre lui tous les esprits. Est-ce en effet une si grande gloire que de compter une longue suite d'aïeux, illustres par leurs vertus , quand on leur ressemble peu ? Le mérite des autres devient - il le notre? Les images des ancêtres rangées en grand nombre dans une salle rendent -elles un homme plus estimable r ? Si l'honneur des familles consiste à pouvoir remonter d'âge en Age jusque dans les siècles les plus reculés, et à se perdre dans les ténèbres d'une antiquité obscure et inconnue, nous sommes tous également nobles de ce côté -Là % parce que nous avons tous une origine également ancienne.

Il faut donc en revenir à l'unique source de la véritable noblesse, qui est le mérite et la vertu3. On a vu des nobles déshonorer leur nom par des vices bas et rampants, et des roturiers illustrer et ennoblir leur famille par leurs grandes qualités. Il est beau de soutenir la gloire des ancêtres par des actions qui répon-

rorum hominum et bene de rep. deraque origo. Neino altero nobilior,

meritorum , memoria etiam moituo- nisi cui rectius ingeiiiuni , et artibus

ruiu. •> ( Id. pro Sext. , n. 2 i. ) bonis aptius. » ( Id. <lf Benef. lib. 3 ,

1 « Non facit nobileiu atrium pic- cap. 28.) num fumosis imagimbns.... Animus , NobiliU" »o1« e.l atqu, omet vîrtu..

Lu il nobilem. » ( Sen. Epist. \.\.) (Juvf.nal. lib. 3 , j«(.S.)

K.idtni omnibns principia, e;i-

dent à leur réputation; mais aussi il est glorieux de laisser à sis descendants un titre qu'on n'a point reçu de ses aïeux; de devenir le chef et l'auteur de sa noblesse; et, pour me servir d'un mot de Tibère, qu1 voulait couvrir le défaut de naissance de Curtius Rufus, très -grand homme d'ailleurs, Hêtre ne de soimême l.

« Je ne puis pas, disait autrefois un illustre Romain « à qui la noblesse reprochait son peu de naissance, « produire en public les images de mes ancêtres , leurs « triomphes ni leurs consulats; mais je puis, s'il en « est besoin, produire les récompenses militaires dont « on m'a honoré, et les cicatrices des blessures que j'ai « reçues dans les combats. Ce sont là mes images et « mes titres de noblesse 2, que je n'ai point reçus de « mes ancêtres, mais que je me suis acquis par les « travaux et les dangers que j'ai essuyés. »

Il y avait à Rome, dès les commencements de la république, une espèce de guerre déclarée entre la noblesse et le peuple. Les nobles d'abord croyaient se déshonorer en s'alliant à des familles plébéiennes. Us se regardaient comme une autre espèce d'hommes. Il semblait qu'ils souffrissent avec peine que la populace respirât avec eux le même air et reçût la même lumière du soleil. Et ils avaient mis entre le peuple et les honneurs une barrière que le mérite eut bien de la peine dans la suite à forcer. Il resta toujours quelque chose de cette opposition et de cette antipathie entre les deux

' « Curlius Rufus videtur mihi ex. ut îlla illis , sed qu&> ego plurîmîs

se nat us. » (Tac. Annal, lib. u.) meis laboribus etpeiiculis quaesivi. »

2 « Haec sunt meae imagines , haec (Salt,. in Bello Jugurth. ) nobilitas , non haereditate relicta ,

TRAITÉ DKS ÉTUDES. (.")()

ordres; et Salluste remarque, en parlant de Métcllus, que ses rares qualités étaient souillées et ternies par un air de hauteur et de mépris : défaut, ajoute -t-il, qui n'est que trop ordinaire aux nobles. Cui quanquam Saliust. m vir/us, gloriay atque alin optanda bonis superabant, tamen inerat contemptor aninius et mperbia, commune nobilitatis malum.

Il faut donc bien se mettre dans l'esprit que la noblesse qui vient de la naissance est infiniment au-dessous de celle qui vient du mérite; et, pour s'en bien convaincre, il ne faut que les comparer ensemble. Le pape Clément VIII fit une promotion de plusieurs car- vieducard. dinaux, dans laquelle il comprit deux Français, sa- m. Ln'eiot. voir M. d'Ossat et le comte de La Chapelle, qui depuis se fit appeler le cardinal de Sourdis, du nom seigneurial de sa maison : l'un, en qui le pape ne désirait que l'extraction de plus grande maison , parce qu'il y trouvait abondamment tout le reste; l'autre, à qui tout manquait, excepté la naissance. A qui des deux aimerait-on mieux ressembler ?

Le cardinal de Granvelle , en parlant du cardinal Histoire de

, . r t v i Ximeu. par

Xnnenes, avait accoutume de dire que le temps a sou- m. Fiéchier, vent caché sous les voiles de l'oubli l'origine des grands hommes; que celui-ci était sans doute issu de sang royal, ou que du moins il avait un cœur de roi dans la personne d'un particulier.

S'il y a beaucoup de grandeur d'ame à oublier sa noblesse et à ne s'en point prévaloir, on peut dire aussi qu'il n'y en a pas moins , pour ceux qui se sont élevés par leur mérite, à ne pas oublier la bassesse de leur extraction et à n'en pas rougir.

Vespasien, non - seulement ne le dissimulait pas,

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suet. mais s'en faisait quelquefois honneur : et il se moqua cap^îa. publiquement de ceux qui, par une fausse généalogie, voulaient faire remonter sa maison jusqu'à Hercule.

ibid.cap. 2. Le même empereur, sans avoir honte d'un objet qui renouvelait sans cesse le souvenir de son origine, continua , depuis qu'il fut parvenu à l'empire, d'aller tous les ans passer l'été dans sa petite maison de campagne près de Rieti, où il était né, et il n'y voulut faire ni

id. in vit.i augmentation, ni embellissement. Tite, son fils, s'y fit porter dans sa dernière maladie, afin de finir ses jours dans le lieu qui avait vu naître et mourir son

Capit.inVita père. Pertinax, le plus grand homme de son siècle, ertin' et qui fut bientôt après empereur, pendant les trois ans qu'il demeura en Ligurie logea dans la maison de son père; et, en ornant les environs par un grand nombre d'édifices publics, il laissa au milieu la cabane x paternelle, monument illustre et de son peu de naissance, et de sa grandeur d'ame. On dirait que ces princes affectaient de rappeler le souvenir de leur ancien état; tant la grandeur de leur mérite personnel dédaignait tout appui étranger, et sentait qu'elle pouvait se soutenir par elle-même. En effet, on ne voit pas que dans tout l'empire romain personne leur ait jamais reproché l'obscurité de leur origine, ou qu'on ait pour cette raison diminué quelque chose de la vénération que leurs vertus leur attiraient. Dict.de Benoît XII, du pays de Foix, était fils d'un meu-

nier , d'où vient qu'il fut appelé le cardinal blanc. Il n'oublia jamais sa première condition; et quand il s'agit de marier sa nièce, il la refusa à de grands sei-

1 Tabernam.

gneurs <jui la demandaient, et la donna à un marchand. Il disait que les papes devaient être semblables à Melebisedecb , qui n'avait point de parents; et il se servait, pour l'ordinaire, de ces paroles du prophète : « Si les miens ne dominent point, je serai sans Ps- l8 « tache , et je serai purifié d'un très- grand crime. »

Jean de Brogni x, cardinal de Viviers, qui présida Histoire du au concile de Constance en qualité de doyen des car- const.par j. dinaux, avait été porcher dans son enfance. Des re- n aut' ligieux le rencontrèrent exerçant ce vil emploi ; et , ayant remarqué en lui beaucoup d'esprit et de vivacité, ils lui proposèrent d'aller à Rome, dans le dessein de l'y faire étudier. Le jeune garçon accepta la proposition, et, pour faire son voyage, alla de ce pas acheter des souliers chez un cordonnier, qui lui fît crédit d'une partie du prix, et ajouta, en riant, qu'il le paierait lorsqu'il serait devenu cardinal. Il le devint, en effet; et non-seulement il n'oublia point la bassesse de sa première condition, mais il voulut en perpétuer le souvenir. On dit que dans une chapelle qu'il fit bâtir à Genève 2 , au coté gauche du portail de l'église Saint-Pierre, il fit graver son aventure, s'étant fait représenter jeune et pieds nus , gardant des pourceaux sous un arbre; et tout autour de la muraille il avait fait mettre des figures de souliers, pour marque de la faveur que lui avait faite le cordonnier. Il reste peu de vestiges de ce monument.

1 Brogni est un village près d'An- ? Il avait eu pendant quelque

neci , entre Chambciï et Genève. temps l'administration de cet évèché.

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