‹ OEuvres complètes. Accompagnée d'observations et d'éclaircissements historiquesChapitre 16 sur 85 · Tome II. Hist. anc. t · texte numérisé non relu

Tome II. Hist. anc. t

8a HISTOIRE ANCIENNE.

qui en dura encore autant sous lui. Voici comme il fut terminé. Sur la réponse d'un oracle de Delphes , Alyatte avait envoyé dans la ville un ambassadeur pour proposer une trêve pendant quelques mois. Thrasybule, tvran de Milet , averti de son arrivée , fit porter dans la place publique le blé et les autres provisions que lui et ses sujets avaient rassemblés pour fournir à leurs besoins , et ordonna aux particuliers de se livrer aux plaisirs de la bonne chère à la vue d'un signal qui leur serait donné. La chose fut ainsi exécutée. L'ambassadeur de Lydie fut extrêmement surpris à son arrivée de voir l'abondance qui régnait dans la place. Son maître, auquel il en rendit compte, persuadé que le projet de réduire Milet par la famine ne réussirait jamais, préfera la paix à une guerre qui lui paraissait ruineuse , et leva le siège.

An. M. 3442 Crésus. Son nom seul, qui a tourné en proverbe,

Av.J.C.562. ,,.,,1 1 ., T •

porte 1 idée de grandes richesses. Les siennes , a en juger par les présents qu'il envoya au temple de Delphes, devaient être immenses. Ces présents subsistaient encore la plupart, du temps d'Hérodote, et montaient à plusieurs millions. Les trésors de ce prince pouvaient être en partie le fruit de certaines mines situées , selon àtrab. 1. 13, Strabon, entre Pergame et Atarne, aussi -bien que iî'Xi ;^et d'une petite rivière qui roulait un sable d'or : c'est le 1.14, p. 680. p^^^jQjg^ j)^j ^g.,^^pg ^^ Strabon, elle n'avait plus cet

avantage, flerod. 1. I, Ces richesses, chose assez rare, n'amollirent point cqj. ».6-28. ^^^ courage. Il jugeait indigne d'un roi de passer ses jours dans une molle oisiveté. Toujours les armes à la main , il fit plusieurs conquêtes , et ajouta à ses états toutes les provinces voisines : la Phrygie , la Mysie ,

^^ ftiÈDES. 83

la Paphlagonie, la Bithynie, la Pamphylie, et tout le pays des Cariens , des Ioniens , des Doriens et des Éoliens. Hérodote remarque qu il fut le premier qui subjugua les Grecs, qui jusque-là n'avaient jamais été soumis à une domination étrangère : il entend sans doute les Grecs qui étaient établis dans l'Asie Mineure '.

Mais , ce qui est encore plus étonnant , quoique ricbe et guerrier, les lettres et les sciences faisaient son plus grand plaisir. Sa cour était le séjour assez ordinaire de plusieurs de ces fameux savants si connus dans l'antiquité sous le nom des sept sages de la Grèce.

Solon , l'un des plus célèbres d'entre eux, après avoir Herod. i. i, établi de nouvelles lois à Athènes, crut devoir s'en plut. 'u Soi! absenter pendant quelques années , et profiter de ce ^^^' ^ '^^' temps powr faire différents voyages. Il vint à Sardes, et il y fut reçu comme le demandait la réputation d'un si grand homme. Le prince, accompagné d'une nombreuse cour, parut dans tout l'éclat de la royauté, et avec les habits les plus magnifiques , où l'or et les pierreries brillaient de toutes parts. Quelque nouveau que fût ce spectacle pour Solon , on ne s'aperçut point qu'il en fût ému , et il ne dit pas la moindre parole qui sentît la surprise ou l'admiration ; mais il laissa assez entrevoir aux gens de bon sens qu'il regardait toute cette pompe comme la marque d'un petit esprit, qui connaît mal en quoi consiste le beau et le grand. Un premier abord si froid et si indifférent ne prévint pas Crésus en faveur de son nouvel bote.

' Il n'est pas douteux qu'Hérodote ^v T'^ Àaîa ÉXÎ.ïiveç JiaTSçpl^aTO U n'entende parler de ces Grecs ; car il mo'pcu àiraytoYTiV. (l, § 27 , init. ) le dit expressément : w; èk àpa ci — L.

84 HISTOIRE A*]\CliWy]VE.

Il commanda ensuite qu'on lui montrât tous ses trésors, et qu'on lui fit voir la somptuosité et la magnificence de ses appartements et de ses meubles , comme pour vaincre par cette multitude de vases précieux , de pierreries , de statues , de peintures , l'indifférence du philosophe : mais tout cela n'était point le roi , et c'était lui que Solon venait visiter, non les murs ni les chambres de son palais; et il croyait devoir juger de lui et l'estimer, non par tout cet appareil extérieur qui lui était étranger, mais par lui-même et par ses qualités personnelles. Ce serait réduire bien des grands à une affreuse solitude que d'en user ainsi.

Quand il eut tout vu , on le ramena. Crésus alors lui demanda qui, dans les différents voyages qu'il avait faits , il avait trouvé qui fût véritablement heureux. « C'est, répondit Solon , un bourgeois d'Athènes nommé « Tellus, fort homme de bien, qui, après avoir été « toute sa vie à couvert de la nécessité , et avoir vu sa « patrie toujours florissante, a laissé après lui des enfants a généralement estimés de tout le monde, a eu la joie « de voir les enfants de ses enfants , et enfin est mort « glorieusement en combattant pour sa patrie. »

Une telle réponse, où l'on comptait l'or et l'argent pour rien , parut à Crésus d'une grossièreté et d'une stupidité sans pareille. Cependant , comme il ne désespérait pas d'avoir au moins le second rang dans la félicité , il lui demanda qui , après Tellus , il avait vu de plus heureux. Solon répondit que c'était Cléobis et Biton , d'Argos , deux frères qui avaient été un modèle parfait de l'amitié fraternelle ' et du respect qui est dû aux

' <PiKx^élfo\j(; xal çiXo[j.7i-cpaç sage est tiré de Plutarque (in So- J'iacpspo'vTwç àv^paç. = Ce pas- /o/je. §27.) — L.

parents. Un jour de fête solennelle , où la prêtresse leur mère devait aller au temple de Junon, ses bœufs tardant trop à venir, ils se mirent eux-mêmes au joug, et traînèrent le char de leur mère jusqu'au temple, pendant plus de deux lieues \ Toutes les mères, ravies en admiration, congra*tulèrent celle-ci d'avoir mis au monde de tels enfonts. Pénétrée des plus vifs sentiments de joie et de reconnaissance, elle pria instamment la déesse de vouloir accorder à ses enfants , pour récompense, ce qu'il y avait de meilleur pour les hommes. Elle fut exaucée. Après le sacrifice, il s'endormirent dans le temple même d'un doux sommeil , et terminèrent leur vie par une mort ' tranquille. Pour honorer leur piété, ceux d'Àrgos consacrèrent leurs statues dans le temple de Delphes.

« Vous ne me mettez donc point du nombre des «gens heureux? w dit Crésus , d'un ton qui marquait son mécontentement. Solon , qui ne voulait ni le flatter ni l'aigrir davantage, lui dit avec douceur : « Roi de « Lydie , Dieu nous a donné à nous autres Grecs , outre « plusieurs autres avantages, un esprit de modération « et de retenue qui a formé parmi nous une sorte de « philosophie simple et populaire , accompagnée d'une (( noble hardiesse , sans faste et sans ostentation , peu « propre à la cour des rois , et qui , connaissant que la « vie des hommes est sujette à un nombre infini de (( vicissitudes et de changements, ne nous permet ni de « nous glorifier des biens dont nous jouissons nous- « mêmes, ni d'admirer dans les autres une félicité qui rpiutarch. in <( peut n'être que passagère et n'avoir rien de réel. » A Soione,

I Dans le texte , il y a 45 stades , ^ l^ fatigue du voyage pouvait

-me lieue et demie. — L. bien en être la cause.

cette occasion , il lui représente que la vie de l'homme est ordinairement composée de soixante-dix années, qui font en tout vingt-six mille deux cent cinquante jours ^ , dont aucun ne ressemble à l'autre. « Ainsi l'avenir est « pour chaque homme un tissu d'accidents tout divers , « qui ne peuvent être prévus. Celui-là donc nous paraît « seul heureux de qui Dieu a continué la félicité jusqu'au « dernier moment de sa vie ; pour les autres , qui se « trouvent exposés à mille dangers , leur bonheur nous « paraît aussi incertain que la couronne pour celui qui « combat encore, et qui n'a pas encore vaincu. » Solon se retira après ces paroles, qui ne firent qu'affliger Crésus sans le corriger ^.

Esope , l'auteur des fables , était alors à la cour de ce prince, qui le traitait très-favorablement. Il fut fâché du mauvais accueil que Solon avait reçu, et lui dit, par

I Voici, d'après Héroàote, les éléments de ce calcul, trop singulier, pour qu'on ne l'expose pas ici :

1° La vie de l'homme est fixée , en terme moyen ,370 ans.

2° Ces 70 ans font 25,200 jours, si l'on n'ajoute point de mois intercalaire : d'où il résulte une année de 36ù jours : car '\^°° = 36o.

3" Mais si l'on ajoute les mois intercalaires pour que l'ordre des saisons ne soit pas dérangé , on verra qu'il faut 35 de ces mois pour 70 ans ; ce qui fait io5o jours (35 X 3o = io5o ) : il en résulte un total de 26,2 5o jours.

Il est évident que cette intprcalation d'un mois de trente jours tous les deux ans , donne une année moyenne de 375 jours; c'est-à-dire de 9 j ours et un quart plus Ion gue que

l'année solaire : il est également clair que cette intercalation , loin de rétablir l'ordre des saisons , ne peut que le troubler davantage , tellement que ces douze mois en parcourraient la révolution entière dans l'espace de 36 ans à peu près : car la durée de 37 années de 365 jours un quart ( = I 35 14 jours ) n'excède que de 14 jours la durée de 36 années de 375 jours ( = i35oo jours ).

Ce passage d'Hérodote , qu'on a tourmenté de mille façons , et que 'Wyttenbach et Larclier ont voulu corriger trop arbitrairement , offre une difficulté qui a résisté jusqu'ici aux efforts de tous les critiques. — L.

^ AuTtrcraî fi.£<5 cù vouTE9if)<raî os Tov Kpclaov. [Plut, in Soione,'^ 27,

MKDES. 8-7

Ibrnie. d'avis ^ : Solon, il faut ou n approcher point du tout des rois , ou ne leur dire que des choses qui leur soient agréables. Dites pliWot , répondit Solon , quil faut ou ne les point approcher, ou leur dire des choses qui leur soient utiles.

Dès le temps de Plutarque, quelques savants croyaient que cette entrevue de Solon avec Crésus cadrait mal avec les dates de chronologie ^ , mais comme ces dates sont fort incertaines, ce judicieux auteur n'a pas cru que cette objection dût prévaloir contre l'autorité de plusieurs écrivains dignes de foi qui ont rapporté cette histoire.

Ce que je viens de raconter de Crésus est une peinture bien naturelle de ce qui se passe chez les rois et chez les grands , dont la plupart se laissent séduire par la flatterie , et nous montre que cet aveuglement vient , pour l'ordinaire , de deux causes : la première est l'inclination secrète qu'ont tous les hommes, et sur-tout les grands , à recevoir la louange sans précaution et à juger favorablement de tous ceux qui les admirent , ou qui témoignent pour leurs volontés une soumission et une complaisance sans bornes ; la seconde est la ressemblance de la flatterie avec une affection sincère et avec un respect légitime , qui est quelquefois si parfaitement

' a 2o>.(ov (â'tpYi) ToTç Paat>.£Ù(n Plutarque n'est peut-être pas fondé;

'Î'eT wç wiça ïi w; TÎ-J'iço, 6|ai>.Ûm. et les dates principales, sur les-

Kat ô 2oXwv • »Mà Aï' (eî'irsv) aA>.' auelles ce synchronisme est appuyé,

(o; TUtaTa r, w; àpcça. [Plut. 1. 1.] * sont pas aussi incertaines que

Le jeu de mots du texte grec , ûç le croit RoUin. Les difficultés, qui

r,xiaT« 71 wç rAaxa et w? àpiffTSC , peuvent exister à ce sujet ont été

estimable , parce qu'il est fondé dans expUquées d'une manière satisfai-

le sens même, ne peut point être santé par M. de Volney. ( Rech.

rendu dans une autre langue. nom', sur l'Histoire ancienne , T. II ,

•* Le doute des savants dont parle pag. 28. ) — L.

88 HISTOIRE AjVCIEWiVE.

imitée , que , sans une grande attention , les pliis sages y sont trompés.

Crésus, à en juger parce que Thistoire nous en apprend , était un fort bon prince* et estimable par beaucoup d'endroits. Il avait un grand fonds de douceur, d'affabilité , d'humanité. Son palais était la retraite des savants et des gens d'esprit; ce qui marque qu'il n'en manquait pas lui-même , et qu'il avait du goût pour les sciences. Son faible était de faire grand cas des richesses et de la magnificence, de se croire heureux et grand à proportion de ce qu'il en possédait , de substituer l'éclat et la pompe de la royauté à ce qu'elle a de véritable et de solide grandeur, et de se nourrir des respects excessifs de ceux qui étaient comme en adoration devant lui.

Ces savants, ces beaux-esprits, et les autres courtisans qui environnaient ce prince, qui mangeaient à sa table, qui étaient de ses plaisirs, qui avaient part à sa confidence, qui profitaient de sa libéralité, et s'enrichissaient par ses largesses, n'avaient garde de heurter le goût du prince, ni de songer à le détromper de ses erreurs et de ses fausses idées. Ils n'étaient occupés, au contraire, qu'à l'y entretenir et qu'à l'y fortifier, en le louant sans cesse comme le prince le plus opulent de son siècle, et ne parlant jamais de l'abondance de ses richesses et de la magnificence de son palais qu'avec des termes et des sentiments d'admiration et d'extase , parce qu'ils savaient que c'était là un moyan sûr de lui plaire et. d'avoir ses bonnes grâces : car la flatterie n'est autre chose qu'un commerce de mensonge , fondé d'un côté sur l'intérêt , et de l'autre sur la vanité. Le flatteur veut s'avancer, et faire fortune: le prince veut être loué et admiré, parce qu'il est son premier flatteur, et qu'il

porte dans son cœur un poison plus subtil et mieux préparé que celui (ju'on lui présente.

Le petit mot cVEsope, ancien esclave, qui n'en avait pas perdu tout Tesprit ni le caractère , mais qui y joignait l'adresse du plus fin et du plus habile courtisan ; ce petit mot, dis-je, par lequel il avertit Solon qu'// faut ou ne point approcher des rois , ou leur dire des choses agréables , nous apprend de quels hommes Crësus avait rempli sa cour, et comment il était venu à bout d'en bannir la sincérité, la bonne foi, le devoir. Aussi ne put - il souffrir la noble et généreuse liberté du philosophe , dont il aurait dû faire un cas infini , s'il avait connu de quel prix est un ami qui , ne tenant qu'à la personne et non à la fortune du prince, a le courage de lui dire des vérités désagréables et amères à l'amour-propre pour le présent, mais qui peuvent lui être très-utiles et très -salutaires pour l'avenir. Die illis , non quod volunt audire , sed quod audisse semper "volent. C'est Sénèque qui parle ainsi , en montrant de quel secours peut être pour un prince un ami fidèle et sincère ; et ce qu'il ajoute paraît fait exprès pour Crésus ': Donnez - lui , dit-il, un conseil utile; faites - lui entendre une fois en sa vie une parole de vérité , à ce prince dont les oreilles retentissent sans cesse de flatteries. Vous me demandez quel service vous pouvez lui rendre, arrivé comme il est à une souveraine félicita? C'est de lui apprendre à ne s'y pas fier;

' « Plenas aures adulationihus niansurae semper potentiae excusse-

aliquandô vera vox intret : da con- ris , docuerisque mobilia esse quae

silium utile. Quseris, quid felici prae- dédit casus, ac saepe inter fortunam

stare possis ? Effîce , ne felicitati suœ maximam et ultiiuam nihil iiiter-

credat. Parùai in illum contuleris , esse ? » ( Senec. de Benef. lib. 6 ,

si illi semel stultam fiduciain per- cap. 33. )

go HISTOIRE AIVCIENNE.

c'est de lui oter cette vaine confiance qu'il a dans sa puissance et sa grandeur , comme si elle devait toujours durer, c'est de lui faire connaître que tout ce qui vient de la fortune et qui est de son ressort se ressent de son instabilité, et peut nous être enlevé promptement; et qu'entre la plus haute élévation et la chute la plus funeste , l'intervalle peut n'être que d'un moment. Herod. 1. i, Crésus ne fut pas long-temps sans éprouver la vérité de ce que lui avait dit Solon. Il avait deux enfants , dont l'un , devenu muet , était pour lui un sujet continuel de douleur; l'autre, nommé Atys, se distinguait par toutes sortes de bonnes qualités entre ceux de son âge, et faisait toute sa consolation. Il crut voir en songe que ce fils bien-aimé devait périr par le fer ; nouvelle source de chagrins et d'inquiétudes. On écarte avec soin d'auprès de ce jeune prince tout ce qui a rapport au fer , pertuisanes , lances , javelots ; il n'est plus mention ni de sièges, ni de guerre, ni d'armée. On fit un jour une célèbre partie pour prendre un sanglier qui ravageait tout le voisinage : tous les jeunes seigneurs de la cour devaient s'y trouver. Atys demanda avec empressement à son père qu'il lui fût permis d'y aller au moins comme spectateur; il ne put lui refuser cette grâce , et il le confia à la garde d'un jeune prince fort sage qui s'était venu réfugier chez lui : il s'appelait Adraste; et ce fut cet Adraste même, qui, croyant lancer son javelot contre le sanglier, tua Atys. On ne peut exprimer ni quelle fut la douleur du père quand il apprit cette funeste nouvelle, ni celle d' Adraste, auteur innocent du meurtre , qu'il punit sur lui-même en se perçant le sein de sa propre épée sur le bûcher de l'infortuné Atys.

Deux années se passèrent ainsi clans un grand deuil, Herod. ce malheureux père n'étant occupé que de la perte qu'il '^^^^' avait faite. Mais la réputation naissante et les grandes qualités de Cvrus , qui commençait à se faire connaître , le réveillèrent de son assoupissement. 11 crut devoir songer à mettre une barrière à la puissance des Perses , qui prenait tous les jours de nouveaux accroissements. Comme il était fort religieux à sa mode , il ne songea point à former aucune entreprise sans avoir consulté les dieux; mais pour ne point agir à l'aveugle, et pour être en état d'asseoir un jugement certain sur les réponses qu'il en recevrait, il voulut auparavant s'assurer de la vérité des oracles. Pour cela il envoya à tous ceux qui étaient les plus célèbres, soit dans la Grèce, soit dans l'Afrique , des députés qui avaient ordre de s'informer , chacun de son coté , de ce que faisait Crésus dan^ un certain jour et à une certaine heure qu'on leur marqua : ses ordres furent ponctuellement exécutés. Il n'y eut que la réponse de l'oracle de Delphes qui se trouva véritable. Elle fut rendue en vers grecs hexamètres, et voici quel en était le sens : Je connais le nombre des [Herod. grains de sable de la mer et la mesure de sa vaste '" ^''-'•'^'•j étendue. J'entends le muet et celui qui ne sait point encore parler. Mes sens sont frappés de V odeur forte d'une tortue qui est cuite dans l'airain avec des chairs de brebis : airain dessous , airain dessus. En effet , le roi ayant v©ulu imaginer quelque chose qu'il ne fût pas possible de deviner, s'était occupé ta cuire lui-même, au jour et à l'heure marqués, une tortue avec un agneau dans une marmite d'airain, qui avait aussi un couvercle d'airain. Saint Augustin remarque en plusieurs endroits que Dieu , pour punir l'aveuglement des païens , per-

g'I HISTOIRE ANCIENNE.

mettait quelquefois que les démons leur rendissent des réponses qui se trouvaient conformes à la vérité.

Assuré ainsi de la véracité du dieu qu'il voulait consulter, il fît immoler en son honneur trois mille victimes, et fit fondre une infinité de vases , de trépieds , de tables d'or, qu'il convertit en lingots d'or, au nombre de cent dix-sept, pour enrichir le trésor de Delphes ^. Chacun de ces lingots pesait au moins deux talents. Il y ajouta encore un grand nombre d'autres présents , parmi lesquels Hérodote compte un lion d'or du poids de dix talents , et deux vaisseaux d'une grandeur extraordinaire, l'un d'or, qui pesait huit talents et demi et douze mines; l'autre d'argent, qui tenait six cents mesures nommées amphores. Tous ces présents, et beaucoup d'autres que j'omets pour abréger, se voyaient encore du temps d'Hérodote.

Ees députés avaient ordre de consulter le dieu sur deux articles : premièrement, si Crésus devait entreprendre la guerre contre les Perses ; puis s'il devait appeler à son secours des troupes auxiliaires. L'oracle répondit, sur le premier article, que, s'il portait les armes contre les Perses , il renverserait un grand empire; sur le second, qu'il ferait bien de s'associer les plus puissants peuples de la Grèce. Il consulta de nouveau l'oracle pour savoir quelle serait la durée de son empire. La réponse fut qu'il subsisterait jusqu'à ce qu'on vît un

I De ces lingots , longs de 6 tout 12 talents d'or, ou 3i4kilogr.

palmes (omet. 462), larges de 3 et 1 13 lingots d'or é/aHC, c'est-à-dire

palmes (o met. 2 3x) et hauts d'une allié d'argent, dont chacun pesait

palme (o met. 077), il y en avait 4 2 talents, en tout 226 talents ou

d'or pur, pesant 3 talents (d'après 59r4kilogr. d'or hlanc.

une correction que je fais au texte On ne peut révoquer en doute

d'Hérodote, lisant, rpta râXavr» , l'existence de ces riches offrandes:

au lieu de rpîa ^[AirâXavra ) , en Hérodote les avait vues. — L.

mulet remplir le trône de Médie : il regarda cette réponse comme une assurance de l'éternité de son empire.

En conséquence de l'oracle , Crésus fit alliance avec les A thénienS(, qui avaient pour-lors à leur tête Pisistrate, et avec les Lacédémoniens , qui étaient sans contredit les deux peuples de la Grèce les plus puissants.

Un Lydien , fort estimé pour sa prudence , donna à Herod. 1. i , Crésus un avis très-sensé. « Grand prince , lui dit - il , « à quoi songez-vous de vouloir tourner vos armes contre ce des peuples comme les Perses , qui , nés dans un pays « rude et âpre , sont endurcis dès l'enfance à toute sorte « de travaux et de fatigues; qui, vêtus grossièrement « et nourris de même , se contentent de pain et d'eau ; a qui ignorent absolument ce que c'est que commodités « et délices de la vie ; en un mot , qui n'ont rien à « perdre si vous les vainquez , et tout à gagner s'ils vous « vainquent , et qu'il serait bien difficile d'écarter de nos « terres, s'ils en avaient une fois goûté les douceurs? c( Loin donc de penser à porter la guerre contre eux , « je crois que nous devrions remercier les dieux de « n'avoir pas mis dans l'esprit des Perses de venir atta- « quer les Lydiens. » Crésus avait pris son parti , et ne changea point.

On trouvera le reste de l'histoire de Crésus dans celle de Cyrus que je vais exposer.

HISTOIRE ANCIEWjVE.

Page 1