‹ OEuvres complètes. Accompagnée d'observations et d'éclaircissements historiquesChapitre 32 sur 85 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

MOEURS ET COUTUMES DES ASSYRIENS, DES BA- BYLONIENS, DES LYDIENS, DES MÈDES ET DES PERSES.

Je joins ici ce qui regarde les mœurs et les coutumes de toutes ces nations , parce qu'elles ont ensemble une grande conformité sur plusieurs jjoints ; que je me trouverais exposé à de fréquentes redites , si je voulais les traiter séparément ; et qu'à l'exception des Perses , les auteurs anciens nous apprennent peu de choses des mœurs des autres peuples. Dans ce que je me propose d'en dire , je traiterai principalement quatre chefs : le gouvernement, la guerre, les sciences et les arts, la religion ; après quoi j'exposerai quelles ont été les principales causes de la décadence et de la ruine du grand empire des Perses.

ARTICLE PREMIER

Du gouvernement.

ApRiÈs avoir dit un mot de la nature même du gouvernement qui régnait en Perse , et de la manière dont les enfants des rois y étaient élevés , je considérerai quatre choses : le conseil public, oii s'examinaient les affaires de l'état, l'administration de la justice, le soin des provinces, le bon ordre dans les finances.

«^ I. État monarchique. Respect pour les rois. Manière dont leurs enfants étaient élevés.

Le gouvernement monarchique, que nous appelons royauté, est, de tous les gouvernements, le plus ancien, le plus généralement répandu, le plus propre à maintenir les peuples dans la paix et l'union , et le moins exposé aux révolutions et aux vicissitudes qui agitent les états. C'est ce qui a porté les plus sages écrivains de l'antiquité, Platon ^ , Aristote, Plutarque, et, avant eux, Hérodote, à donner nettement la préférence à cette sorte de gouvernement sur tous les autres. C'est aussi le seul qui ait lieu dans tout l'Orient , où le gouvernement républicain était absolument inconnu *.

Les peuples v rendaient de grands honneurs au prince Piut.

■^ ,.. . , . , \ in Themist.

régnant , parce qu ils respectaient en lui le caractère de p. 125. la Divinité dont il était l'image vivante , et dont il tenait indoct!*^

pag. 780.

• Et Xénopfton. — L. -piov (AaXXov iS'ouXstaç re xa! èXsu-

^ Si nous en croyons Platon, le ôepîaî "nyov èirl Kûpou, irpûrcv (jièv

gouvernement de la Perse était dans aÙTÔç èXsûôtOOt sfsvovTO, eTrEtra h\

l'origine une monarchie tempérée ou àXXwv ttoXXwv (J'EaTTOTai- ( Platon ,

mixte : Ilepaa; yàp ôte (aÈv to us- I^gg- III, c. 12 , p. 694. ) — L.

a46 MOEURS DES ASSYRIENS

la place à leur égard , étant établi sur le trône par la main du Souverain Maître, et revêtu de son autorité pour être envers eux le ministre de sa bonté et de sa providence. C'est ainsi que parlaient et que pensaient les

puu. m Pa- païens mêmes : Priiicîpeni dat Deus , qui eî^ga omne

neg. Traj. Jiomiiiuin geiiiis vice sud Jïingatuv.

Ces sentiments sont très -louables et très -justes. Il est certain que les respects les plus profonds sont dus à la souveraineté , parce qu'elle vient de Dieu , et qu'elle est toute destinée au bien public ; et il est visible en même temps qu'une autorité qui ne serait pas respectée selon toute l'étendue de son pouvoir, ou deviendrait absolument inutile, ou serait très-limitee dans- les bons .effets qui en doivent suivre. Mais, dans le paganisme, ces bommages, justes et légitimes, en eux-mêmes, étaient souvent portes tiop loin. Il n'y a que la religion chrétienne qui sache se tenir dans de justes bornes. « Nous (( honorons l'empereur, disait Tertullien au nom de tous « les chrétiens, mais de la manière qui nous est permise « et qui lui convient ; c'est-à-dire comme un homme c( qui tient le premier rang après Dieu , de qui seul il a « reçu tout ce qu'il est, et qui ne voit sur la terre au- « dessus de lui que Dieu seul '. » C'est pour cela qu'il l'appelle dans un autre endroit une seconde majesté, Apoiog. qui ne le cède qu'à la première : religio secundœ ma-

jestatis.

Chez les Assyriens , et encore plus chez les Perses , le prince se faisait appeler le grand-roi , le roi des rois. Deux raisons purent porter ces princes à prendre ce

I <' Colimus imperatorem sic, quo- quicquid est a Deo consecutuiu , et modo et nobis licet, et ipsi expedit; solo Deo minoreni. » (TERTutL. lih. ut homiuem a Deo secundum, et adscap.)

in Alcib. I,

ET DES PERSES. ll\n

titre fastueux : Tune, parce que leur empire était formé par la conquête de plusieurs royaumes réunis sous une seule domination; l'autre, parce qu'ils avaient à leur cour ou dans leur dépendance plusieurs rois qui étaient leurs vassaux.

La royauté passait des pères aux fils, et pour lor- piat dinaire à l'aîné. Quand celui qui devait un jour montei sur le trône était venu au monde , tout l'empire en témoignait sa joie par des sacrifices, des festins , et toutes sortes de rejouissances publiques ; le jour de sa naissance était dans la suite un jour de fête et de solennité pour tous les Perses.

La manière dont on élevait le futur maître de l'em- m. Md. pire est admirée par Platon , et proposée aux Grecs comme un modèle parfait en ce genre.

Il n'était point livré totalement au pouvoir de la nourrice, qui pour l'ordinaire était une femme d'une basse et obscure condition. On choisissait parmi les eunuques , c'est - à - dire parmi les premiers officiers du palais, ceux qui avaient le plus de mérite et de probité, pour prendre soin du corps et de la santé du jeune prince, jusqu'à l'âge de sept ans, et pour commencer à former ses mœurs. Alors on le tirait d'entre leurs mains, et on le confiait à d'autres maîtres, pour continuer de veiller à son éducation , pour lui apprendre à monter à cheval dès que ses forces pouvaient le permettre , et pour l'exercer à la chasse.

A l'âge de quatorze ans, lorsque l'esprit commence à avoir plus (|e maturité, on lui donnait pour son instruction quatre hommes des plus vertueux et des plus sages de l'état. Le premier , dit Platon , lui apprenait la magie , c'est-à-dire , dans leur langage , le culte des dieux

selon les anciennes maximes, et selon les lois de Zoroastre ,fils d'Oromase; el il lui donnait en même temps les principes du gouvernement. Le second l'accoutumait à dire la vérité et à rendre la justice. Le troisième lui enseignait à ne se laisser pas vaincre par les voluptés, afin d'être toujours libre et vraiment roi, maître de lui-même et de ses désirs. Le quatrième fortifiait son courage contre la crainte, qui en eût fait un esclave, et lui inspirait une sage et noble assurance , si nécessaire pour le commandement. Chacun de ces gouverneurs excellait éminemment dans la partie de l'éducation qui lui était confiée. L'un était recommandable sur-tout par la connaissance de la religion et de fart de régner ; l'autre par Tamour de la vérité et de la justice ; celui-là par la tempérance et l'éloignement des plaisirs; un dernier, enfin, par une force et une intrépidité d'ame non communes.

Je ne sais si cette multiplicité de maîtres , qui avaient sans doute différents caractères , et peut-être différents intérêts , était fort propre pour le dessein qu'on se proposait, et s'il était possible que quatre hommes convinssent ensemble des mêmes principes, et tendissent de concert au même but. On craignait apparemment de ne pas trouver réunies dans une seule personne toutes les qualités qu'ils jugeaient nécessaires pour bien élever l'héritier présomptif de la couronne , tant ils avaient , même dans ces temps de corruption , une grande idée de l'éducation d'un prince.

Quoi qu'il en soit , tous ces soins , comme le remarque Platon au même endroit, étaient rendus inutiles par la pompe, le luxe, la magnificence qui environnaient le jeune prince de tous cotés ; }>ar le nombreux

cortège crofficiers qui le servaient avec une soumission servile ; par tout l'attirail d'une vie molle et voluptueuse, où l'on ne paraissait attentif qu'à inventer de nouvelles délices : dangers que le plus excellent naturel ne pouvait surmonter. Les mœurs corrompues de la nation l'entraînaient donc bientôt dans les plaisirs, contre lesquels nulle éducation ne peut tenir.

Celle dont parle ici Platon ne peut regarder que les enfants d'Artaxerxe, surnommé Longue-lMain, fds et successeur de Xerxès , du temps duquel vivait Alcibiade , qui est introduit dans le dialogue dont cette observation est tirée; car Platon, dans un autre endroit que nous citerons dans la suite , nous apprend que ni C} rus , ni Darius ne songèrent à donner une bonne éducation aux jeunes princes leurs fils : et ce que l'histoire raconte d'Artaxerxe Longue - Main donne lieu de croire qu'il fut plus attentif que ses prédécesseurs à bien faire élever ses enfants ; mais il fut peu imite par ceux qui lui succédèrent.

§ IL Conseil public , oii s'examinaient les affaires de Vétat.

Quelque absolue que fût l'autorité des rois chez les Perses, elle était pourtant retenue dans de certaines bornes par l'établissement du conseil que l'état leur donnait , conseil composé de sept des principaux chefs de la nation, plus recommandables encore par leur habileté et leur sagesse que par leur naissance. Nous avons vu l'origine de cet établissement dans la conspiration des seigneurs de Perse , lesquels , au nombre de sept , conjurèrent contre Smerdis le mage , et le firent mourir.

::i5o" MOELRS DES ASSYRIENS

L'Ecriture marque qu'Esdras fut envoyé dans la Judée au nom et par Tautorité du roi d'Artaxerxe et I. Esdr. de ses sept conseillers : ajacie régis et seplem consiliariorum ejus missus est. La même Écriture, longtemps auparavant, et sous le règne de Darius, appelé aussi Assuérus, qui succéda au mage, nous apprend que ces conseillers étaient instruits à fond de la disposition des lois , des maximes de l'état , des coutumes anciennes ; qu'ils suivaient par-tout le prince , qui ne faisait rien , et ne décidait aucune affan^e importante Esth. r. i3. sans les avoir consultes : Interrogcwit (Assuérus) sapientes , qui ex more regio seinper ei aderant^ et illoruiJi Jaciebat cuiicta consilio , scientium leges ac jura inajorum.

Ce dernier passage donne lieu à quelques réflexions, qui peuvent beaucoup contribuer à faire connaître le génie et le caractère du gouvernement des Perses.

Premièrement , le roi dont il y est parlé , c'est-à-dire Darius , a été l'un des plus célèbres qui aient régné dans la Perse , et l'un des plus recommandables pour sa sagesse et sa prudence , quoiqu'il n'ait point été sans défauts; et c'est à lui, aussi -bien qu'à Cvrus, qu'on attribue la plupart des excellentes lois qui y ont toujours subsisté depuis ,et qui ont fait comme le fond et la règle du gouvernement. Or ce prince, quoique fort habile et fort éclaire, crut cependant avoir besoin de conseil, et il ne craignit point, en s'associant ainsi des coadjuteurs dans la décision des affaires, qu'on le soupçonnât de manquer de lumières : en quoi il marqua une supériorité de génie qui n'est pas commune , et qui suppose un grand fonds de mérite; car un prince qui n'a qu'une lumière et un esprit médiocres est tout plein de ses

ET DES PERSES. aSi

pensées; et plus il est borne, moins il est docile. Il croit qu'on manque de respect pour lui quand on veut lui découvrir ce qu'il n'aperçoit pas ; et il s'offense comme d'une injure de ce qu'on ne paraît pas persuadé qu'étant le maître, il est aussi le plus clairvoyant. Darius pensait hien autrement , puisqu'il ne faisait rien sans conseil : illorum faciebat cuncta coiisilio.

En second lieu, Darius, quelque absolu qu'il fût, et quelque jaloux qu'il pût être de la prééminence de son rang, ne crut point y donner atteinte ni l'avilir en acceptant un conseil qui , sans partager avec lui l'autorité du connnandemcnt , qui réside toujours dans la personne du prince, n'avait que celle de la raison, et se bornait à lui faire part de ses lumières et de ses connaissances. Il était persuadé que le plus noble caractère de la puissance souveraine , quand elle est pure , et qu'elle n'a point dégénéré ni de son origine ni de sa fin , est de gouverner ^ par les lois , de régler sur elles ses volontés, et de se croire interdit tout ce qu'elles défendent.

En troisième lieu , ce conseil , qui accompagnait partout le roi [ex more regio semper ei aderaiit) , était un conseil subsistant et perpétuel , composé des plus grands seigneurs et des meilleures têtes de l'état , qui , sous la direction du prince, et toujours dependamment de lui, étaient comme la source de l'ordre public , et l'origine de tout ce qui se faisait avec sagesse au - dedans et audehors de l'état. C'était sur ce conseil que le prince se déchargeait ^de plusieurs soins , qui l'auraient accablé s'il ne s'était fait soulager; et c'était par lui qu'il exé-

I « Regimur a te, et subjecti tibi, sed quemadmodùm legibus, suraus. » ( Patieg. Traj. )

Cillait ce qui avait été résolu. C'était par ce conseil subsistant que les grandes maximes de l'état se conservaient, que la connaissance de ses véritables intérêts se per|3étuait, que la suite des affaires commencées se liait et s'entretenait , que les surprises et les innovations étaient empêchées. Car, dans un conseil public et général , les matières sont examinées par des hommes non suspects : tous les ministres sont mutuellement les inspecteurs les uns des autres; toutes leurs .lumières sur les affaires publiques se reunissent ; et ils deviennent tous également capables de tout ce qui regarde le ministère, parce qu'ils sont obligés de s'instruire de toutes les matières pour opiner sensément , quoiqu'ils ne soient chargés pour l'exécution que d'un emploi limité.

Enfin , et c'est la quatrième réflexion qui me restait à faire, il est marqué que ceux qui composaient ce conseil étaient instruits à fond des lois, des maximes et des droits du royaume : scientium leges ac jura majorum.

Deux choses , que l'Écriture nous apprend avoir été observées chez les Perses , pouvaient contribuer beaucoup à donner au roi et à ceux qui formaient son conseil, les connaissances nécessaires pour bien gouverner:

I. Esdr. 5, premièrement, ces registres publics, où tous les arrêts,

^"^^ ■*■ toutes les ordonnances du prince, tous les privilèges

donnes aiix peuples, toutes les grâces accordées aux

Esdr. 4. i5, particuliers, étaient écrits : en second heu, les annales "du rovaume , où tous les événements des règnes passés , les résolutions prises , les règlements établis , les services rendus par les particuliers, étaient rapportés fort exactement et dans un grand détail ; annales qui étaient

soigneusement gardées , et souvent lues par les princes et par les ministres, pour s'instruire du passé, pour prendre une idée nette de l'état du royaume , pour éviter une conduite arbitraire , inégale , incertaine ; pour conserver l'uniformité dans le maniement des affaires, et pour puiser dans la lecture de ces livres les lumières nécessaires pour bien conduire l'état.

§ III. Administration de la justice.

C'est la même chose d'être roi et d'être juge. Le trône est un tribunal , et la souveraine autorité est un pouvoir suprême de rendre justice. «Dieu vous a établi 2. Parai. 9.8 « roi sur son peuple , disait la reine de Saba à Salomon , « afin que vous le jugiez , et que vous lui rendiez « justice. » C'est pour mettre les princes en état de ne craindre que Dieu, qu'il leur a tout soumis. Il a voulu les attacher invinciblement à la justice , en les rendant indépendants. Il leur a donné tout son pouvoir; afin qu'ils ne pussent s'excuser sur leur faiblesse ; et il les a rendus maîtres de tous les moyens capables d'arrêter l'oppression et l'injustice, afin que devant eux elles fussent toujours tremblantes et hors d'état de nuire à qui que ce fût.

Mais qu'est-ce que cette justice que Dieu a confiée aux rois, et dont il les a rendus garants? c'est la même chose que l'ordre : et l'ordre consiste en ce que l'égalité soit gardée , et que la force ne tienne pas lieu de loi ; que ce qui est à l'un ne soit pas exposé à la violence d'un autre ; que les liens communs de la société ne soient pas rompus; que l'artifice et la fraude ne prévalent jamais sur l'innocence et la simplicité; que tout soit en paix sous la protection des lois ; et que le plus

faible d'entre les citoyens soit mis en sûreté par l'autorité publique.

Il paraît, par plusieurs endroits de 1 histoire , que les rois de Perse rendaient la justice par eux-mêmes. C'était pour les mettre en état de remplir dignement cette obligation , que dès leur jeunesse on avait soin de les instruire dans la connaissance des lois du pays , et que dans les écoles publiques , comme nous l'avons dit de Cyrus, on leur apprenait la justice de la même manière qu'on enseigne ailleurs la rhétorique et la philosophie.

Voilà le devoir essentiel de la royauté. Il est juste et absolument nécessaire que le prince soit aidé, dans cette auguste fonction, comme il l'est dans les auties; mais être aidé n'est point être dépouillé. Il demeure juge comme il demeure roi. Il communique son autorite, mais sans quitter sa place , ni la partager. Il paraît donc absolument nécessaire qu'il donne quelque temps à l'étude du droit public, non pour entrer dans un grand détail des lois, mais pour s'instruire des principales règles de la jurisprudence du pays , et pour se mettre en état de rendre justice , et d'opiner avec lumière sur des questions importantes. Les rois de Perse ne montaient point sur le trône sans s'être mis pendant quelque temps sous la conduite des mages , pour apprendre d'eux cette science , dont ils étaient seuls dépositaires , aussi-bien que de celle de la religion.

Puisque c'est au prince seul que la justice à été confiée , et qu'il n'y a dans ses états aucun autre pouvoir de la rendre que celui qu'il communique, c'est donc à lui à examiner entre les mains de qui il remet une partie de ce précieux dépôt , pour connaître si ceux

ET DES PERSES. aSS

qu'il place si près du trône méritent de partager avec lui son autorité, et pour en écarter sévèrement tous ceux qu'il jugera indignes de cet honneur. Il paraît qu'en Perse les rois veillaient avec grand soin à ce que la justice fôt administrée avec beaucoup d'intégrité et de désintéressement ; et l'un de ces juges royaux, car Herod. i. 5, on les appelait ainsi , s'étant laissé corrompre par des ''"P" ^^ présents, fut impitoyablement condamné à mort par Cambyse, qui ordonna qu'on mît sa peau sur le siège oîi ce juge inique avait coutume de prononcer ses jugements , et oîi son fils , qui succédait à sa charge , devait s'asseoir, afin que le lieu même oîi il jugerait l'avertît continuellement de son devoir.

Les juges ordinaires étaient pris dans le corps des xenoph. vieillards, où l'on n'entrait qu'à l'âge de cinquante ans; ^^^^ J; ^' ainsi personne n'exerçait la judicature avant ce temps, les Perses étant persuadés qu on ne pouvait apporter trop de maturité à un emploi qui décide des biens , de la réputation et de la vie des citoyens.

Il n'était permis ni aux particuliers de faire mourir Herod. 1. i, un esclave , ni au prince d'infliger peine de mort contre ^^^' ^ '^ aucun de ses sujets pour une première et unique faute, parce qu'elle pouvait être regardée moins comme la marque d'une volonté criminelle que comme l'effet de la faiblesse et de la fragilité humaine.

Les Perses crovaient qu'il était raisonnable de mettre dans la balance de la justice le bien comme le mal, les mérites du coupable aussi-bien que ses démérites, et qu'il n'était pas juste qu'un seul crime effaçât le souvenir de toutes les bonnes actions qu'un homme aurait faites pendant sa vie. C'est par ce principe que u. 1. 7 , Darius , avant condamné à mort un juge parce iqu'il "^ '^'*

avait prévariqué contre son devoir, et s'étant souvenu des services importants que ce juge avait rendus à Tétat et à la famille royale, révoqua sa sentence dans le moment même qu'elle allait être mise à exécution , reconnaissant qu'il l'avait prononcée avec plus de précipitation que de sagesse \

Mais une loi importante et essentielle pour les jugements, était, en premier lieu, de ne condamner jamais un coupable sans lui avoir confronté ses accusateurs, et sans lui avoir laissé le temps et fourni tous les moyens de répondre aux chefs d'accusation intentés contre lui ; en second lieu , de condamner le délateur aux mêmes peines qu'il voulait faire souffrir ii l'accusé, Diod. 1. i5, s'il se trouvait innocent. Artaxerxe donna un bel exemple ''■ 'de la juste sévérité qu'on doit employer dans ces occasions. Un de ses favoris lui avait rendu suspecte la fidélité de l'un de ses meilleurs officiers , dont il ambitionnait la place , et avait envové contre lui des mémoires pleins de calomnie , espérant de son crédit auprès du prince qu'il l'en croirait sur sa simple parole , et qu'il n'entrerait dans aucun exanien : car tel est le caractère du délateur , il craint la lumière et les preuves; il désire fermer à l'innocence tout accès auprès du prince, et lui oter tout moyen de se justifier. L'officier fut mis en prison. Il demanda au roi qu'on lui donnât des juges, et qu'on produisît les preuves. Il n'y en avait point d'autre que la lettre que son ennemi même avait écrite contre lui. Son innocence fut donc reconnue, et pleinement justifiée par les trois commissaires nommes pour l'examen de sa cause; et le roi fit tomber tout le poids de son indignation contre le perfide calom-

ET DES PERSES. 'itj^

niateur,qui avait entrepris d'abuser ainsi delà confiance de son maître. Ce Prince , qui était fort éclairé et qui savait ^ que la marque d'un sage gouvernement , c'est lorsqu'on ne craint que les lois et non les delateuis, aurait cru qu'en user autrement, c'aurait été violer ouvertement les règles les plus communes de féquité naturelle, et même de fbumanité^; ouvrir la porte à l'envie, à la haine, à la vengeance, à la calomnie; armer de l'autorité publique la noire et détestable malice des délateurs contre la simplicité des plus fidèles sujets, et dépouiller le trône du plus auguste privilège qu'il puisse avoir, qui est d'être l'asyle de la justice et de l'innocence contre la violence et la calomnie.

Un autre roi de Perse , avant lui , avait donné un Esther exemple encore plus mémorable de fermeté et d'amour de la justice : c'est celui que l'Écriture appelle Assuérus, et que Ton croit être le même que Darius fils d'Hystaspe, à qui les vives sollicitations d'Aman avaient arraché ce funeste édit qui ordonnait qu'en un certain jour les Juifs, dans toute l'étendue de son empire, seraient exterminés. Quand Dieu lui eut ouvert les yeux par le moyen d'Esther , il se hâta de réparer sa faute , non-seulement par la révocation de son édit, et par la punition exemplaire du fourbe et de fimposteur qui l'avait trompé , mais encore plus par un aveu public de sa faute , qui devait servir de modèle à tous les siècles et à tous les princes , et leur apprendre que bien loin de dégrader par-là leur dignité ou d'affaiblir leur autorité, ils rendaient fune et l'autre plus respectables.

' >< Non jam delatores, sed leges castigat, irritât. » ( Sceton. in vita timentur.» (Pt-iN. in Paneg. Traj.) Domit. cap. 9. ) '- « Princeps , qui delatores non

Tume II. Hist. anc. * 7

Herod. 1. i cap. i38.

258 iVlOEURS DES ASSYRIENS

Après y avoir déclaré qu'il n'est que trop ordinaire aux calomniateurs de surprendre par leurs déguisements et par leur adresse la bonté des princes , que leur sincérité naturelle porte à juger favorablement de celle des autres , il ne rougit point de reconnaître qu'il avait eu le malheur de se laisser ainsi prévenir contre les Juifs , qui étaient les plus fidèles de ses sujets, et les enfants du Dieu très-haut , à la bonté de qui lui et ses ancêtres étaient redevables de leur trône.

Les Perses n'étaient pas seulement ennemis de l'injustice , comme nous venons de le voir , ils avaient encore en horreur le mensonge , qui passa toujours parmi eux pour un vice bas et infamant. Ce qu'ils trouvaient le plus lâche après le mensonge, c'était de vivre d'emprunt. Une telle vie leur paraissait fainéante , honteuse , servile, et d'autant plus méprisable qu'elle portait à mentir.

§ IV. Attention sur les Provinces.

11 paraît facile de maintenir le bon ordre dans la capitale du royaume , où la conduite des magistrats et des juges est éclairée de près , et oîi la vue seule du trône est capable de tenir les sujets dans le respect. Il n'en est pas ainsi des provinces, oii l'éloignement du prince et l'espérance de l'impunité peuvent donner lieu à beaucoup de malversations de la part des officiers et des magistrats , et de désordres de la part des peuples ; c'est à quoi la politique des Perses s'appliquait avec le plus de soin, et l'on peut dire aussi avec le plus de succès, xenoph. L'empire des Perses se divisait en cent vingt -sept

P^aTg-aSa.' gouvernements , dont ceux qui en .étaient chargés

s'appelaient satrapes ^ Ils avaient au-dessus cFeux trois principaux ministres qui veillaient sur leur conduite, et à qui ils rendaient compte de toutes les affaires de leurs provinces, et qui devaient ensuite en faire rapport au roi. C'était Darius Medus, c'est-à-dire Cyaxare, ou plutôt Cyrus, sous le nom de son oncle, qui avait établi ce bon ordz^e dans l'empire. Ces satrapes, par leur établissement , étaient charges de se rendre , chacun dans sa province, aussi attentifs aux intérêts des peuples qu'à ceux du prince ; car Cyrus était persuade qu'on ne devait point mettre de différence entre ces deux sortes d'intérêts qui sont nécessairement liés ensemble, puisque les peuples ne peuvent être heureux si le prince n'est puissant et en état de les défendre , ni le prince être véritablement puissant si les peuples ne sont heureux.

Ces satrapes étaient les personnes de l'état les plus considérables, à qui Cyrus assigna des fonds et des revenus proportionnés à l'importance de leurs emplois. Il voulait qu'ils vécussent noblement dans la province , pour s'attirer le respect et des grands et des peuples qui étaient confies à leurs soins ; et que par cette raison leur train, leur équipage, leur table, répondissent à leur dignité, sans pourtant sortir des bornes d'une sage et raisonnable modestie. Il se proposait lui-même à eux pour modèle, comme il souhaitait qu'ils le fussent

» Les Auteurs varient sur le nom- l'ingt Satrapies (Hérodot. III, 89,

bre des satrapies. sq. ). L'état que cet liistorlen donne

^ Hérodote , ^ui mérite ici toute de ces divers gouvernements et des

confiance , à raison des détails qu'il tributs qu'ils payaient , est un des

donne sur chacune des satrapies de morceaux les plus curieux de son

l'empire des Perses , dit que Darius ouvrage. — L.

fils d'Hystaspe divisa cet empire en

aussi de leur côté, pour tous les seigneurs sur lesquels ils avaient quoique intendance : en sorte que le même ordre qui régnait dans la cour du prince fût aussi observé, à proportion , dans la cour des satrapes et dans la maison des grands seigneurs. Au reste, pour prévenir autant qu'il lui était possible tous les abus qu'on aurait pu faire d'une autorité aussi grande qu'était celle des satrapes, il s'en était réservé à lui seul la nomination , et il voulut que les gouverneurs de places , les commandants des troupes, et d'autres pareils officiers, eussent rapport directement au prince, et reçussent de lui les ordres, afin que, si les satrapes venaient à abuser de leur pouvoir, ils sussent qu'ils trouveraient en eux autant d'inspecteurs et de censeurs. Et pour rendre ce commerce de lettres plus sûr et plus prompt , il établit dans toute l'étendue de son empire des courriers qui allaient jour et nuit, et faisaient une diligence extraordinaire. Je diffère d'en parler à la fin de ce paragraphe, pour ne point interrompre la matière que je traite.

Le roi ne se reposait pas entièrement du soin des

provinces sur les satrapes et les gouverneurs; il en

prenait connaissance par lui-même, persuadé que ce

n'est régner qu'à demi que de régner par les autres.

Un officier de la couronne était chargé de lui dire tous

Plut, ad les matins en l'éveillant : Sire, levez-vous et songez à

doct. p. 780. remplir les fonctions pour lesquelles Oroniasde vous

a placé sur le trône. Oromasde était un dieu honoré

anciennement chez les Perses. Un bon prince, dit

Plutarque, en rapportant cette coutume, n'a pas besoin

qu'un officier lui repète tous les jours cet avis; l'amour

pour son peuple et son bon cœur le lui diront assez.

Chez les Perses le roi se croyait donc obligé , selon xenoph. iu

... . '•'Il- !•• OEconom.

1 ancienne coutume qui y était établie, de visiter en [cyrop. personne toutes les provinces de son empire; et il com- p .^as' prenait, comme Pline ^ le dit de Trajan, que la gloire la plus solide et la joie la plus sensible d'un bon prince, est d'aller de temps en temps montrer aux peuples leur père commun ; réconcilier des villes troublées par des haines mutuelles et des dissensions ; arrêter les mouvements prêts à éclater, moins par l'austérité du commandement que par l'autorité de la raison; empêcher les injustices et les violences des magistrats ; casser absolument tout ce qui s'est fait contre l'ordre et contre les règles; en un mot, porter par -tout, comme un astre bienfaisant , des influences salutaires , ou plutôt , comme une espèce de divinité , connaître tout , entendre tout, se rendre présent à tout, sans rejeter jamais aucune plainte ni aucune supplication.

Lorsque le roi ne pouvait pas faire lui-même ses visites , il envoyait à sa place des grands de l'état connus par leur prudence et leur vertu. On les appelait communément les yeux et les oreilles du prince, parce qu'il voyait tout et était informé de tout par leur moyen. Quand on disait que les grands qui composaient le conseil , ou qui étaient employés en différents ministères , étaient les yeux et les oreilles du prince , on avertissait tout ensemble et le prince, qu'il avait ses ministres comme nous avons les organes de nos sens,

' « Reconciliai^e aernulas civitates, cissimi sideris more oninia invisere,

tumentesque populos non imperio omnia audire, et undecumque invo-

inagis quàin ratione compescere , in- catum , statim . velut numen , adesse

tercedere iniquitatibus maoristra- et adsistere. » ( Plin. in Paneg)-r.

tuum , infectumque reddere quidquid Trajani. ) fieri non oportuerit, postreraô vélo-

aOa 3IOEURS DES ASSYRItiVS

non pour se reposer, mais pour agir par leur moyen; et les ministres, qu'ils ne devaient pas agir pour euxmêmes, mais pour le prince qui était leur chef, et pour tout le corps de l'état.

Le détail où descendaient , soit le roi lorsqu'il marchait en personne, soit les commissaires et les inspecteurs qu'il nommait à cet effet, est bien digne d'admiration, et marque qu'on entendait bien alors en quoi consistent la sagesse et l'habileté du gouvernement. Ce n'étaient pas seulement les grands objets, comme la guerre, les finances, la justice, le commerce, qui occupaient l'esprit du prince ou des ministres : la sûreté et la beauté des villes , l'habitation commode des citoyens , les réparations des chemins publics , des ponts , des chaussées , la garde des forêts pour empêcher qu'elles ne fussent dégradées, la culture des terres sur-tout, et jusqu'aux métiers les plus vils et les plus bas, tout entrait dans la politique, et paraissait en mériter l'attention. En effet, tout ce qui est aux sujets, aussi -bien que les sujets mêmes, fait partie de ce qui est confié à l'attention , à la sensibilité , à l'activité du chef de la république ^ : son amour pour elle est universel ; il embrasse tout et s'étend à tout. Il suffit au public et aux particuliers. II porte dans son cœur chaque province , chaque ville , chaque famille. Tout retentit à lui , tout l'avertit , tout l'intéresse.

Xf iioph. J'ai dit que la culture des terres était un des grands

p. 827,830. objets qui attiraient l'attention des Perses. En effet, un des premiers soins du prince était de faire fleurir l'agriculture ; et les satrapes dont la province était la

' " Is, cui curae sunt universa , quam suî nutiit. » ( Sekec. lib. de nullam non reipublicae partem tan- clem. cap. i 3. )

mieux cultivée avaient la plus grande part aux grâces. Comme il y avait des charges établies pour la conduite des armées , il y en avait aussi pour veiller aux travaux rustiques : c'étaient deux charges semblables , dont l'une prenait soin de garder le pays , et l'autre de le cultiver. Le prince les protégeait avec une affection presque égale , parce que toutes deux concouraient et étaient nécessaires au bien public; car si les terres ne peuvent pas être cultivées sans le secours et la protection des armées qui les défendent et les tiennent en sûreté, les armées, de leur cote, ne peuvent pas être nourries et entretenues sans le travail des laboureurs qui cultivent les terres. C'était donc avec grande raison que le prince , quand il ne pouvait pas s'en instruire par lui-même, se faisait rendre un compte exact de la manière dont chaque province, chaque canton était cultivé; qu'il voulait savoir si chaque pays portait abondamment tout ce qu'il pouvait produire; qu'il descendait jusque dans ce détail, comme Xenophon le marque de Cyrus le jeune, de s'informer si les jardins des particuliers étaient bien tenus , et portaient des fruits en abondance ; qu'il récompensait les intendants et les surveillants dont la province ou le canton se trouvait le mieux cultivé , et punissait la négligence et la nonchalance des paresseux qui laissaient leurs terres incultes et stériles. Un pareil soin n'est pas indigne d'un prince , et répandrait dans un royaume, avec l'abondance et la richesse, l'amour du travail et de l'occupatior^, qui serait un moyen sûr d'en écarter cette foule d'hommes oisifs et fainéants qui sont si fort à charge au public et déshonorent un état.

Xénophon, après l'endroit que je viens de citer, met

Id. Ihid.

clans la bouche rie Socrate , qui y parle , un éloge magnifique de l'agriculture, qu'il représente comme l'occupation la plus cligne cîe l'homme, la plus ancienne, la plus conforme à sa nature; comme la nourricière commune de toutes les conditions et de tous les âges ; comme la source de la santé , de la force , de l'abondance, de la richesse, et même d'une infinité de plaisirs et de délices , mais sages et honnêtes ; comme la maîtresse et l'école de la sobriété, de la tempérance, de la justice , de la religion , en un mot de toutes les vertus , tant guerrières que civiles. Il rapporte le beau mot de Lysandre Lacédémonien , qui , se promenant à Sardes avec le jeune Cyrus, et apprenant de la bouche de ce prince que c'était lui-même qui avait planté de sa propre main plusieurs des arbres qu'il voyait , s'écria qu'on avait raison de vanter le bonheur de Cyrus, dont la vertu répondait à sa fortune , et qui , au milieu du faste le plus brillant et de la plus suberbe magnificence, avait su conserver un goût si pur et si conforme à la cic. de droite raison. Quiim Cyrus respondisset: Ego ista sum dimensus ^ mei s uni ordines , mea descriptio : mullœ etiam istarum at'borum meâ manu sunt satœ; tum Ljsandrum , intuentem ej'us purpui-am , et nitorem corpotis, oniatmiique persicum multo auro multisque gemniis , dixisse : Recte vero te , Cyre , reatum

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