Tome II. Uist. anc. '2 I
comme des troupes invincibles, c'était la vie sobre et dure à laquelle ils étaient accoutumes dès l'enfance , ne buvant ordinairement que de l'eau, se contentant pour leur nourriture de pain et de quelques légumes , coucbant sur la dure, s'exerçant aux travaux les plus pénibles, et ne comptant pour rien les plus grands dangers. La température du pays où ils étaient nés , âpre , hérissé de forêts et rempli de montagnes, pouvait Plut. y avoir contribué; et c'est pourquoi Cyrus ne voulut
iu Apophth. '. . . , . , -i 1 I 1
p. 172. jamais consentir au dessein quon avait de les transplanter dans un climat plus doux et plus commode. L'excellente éducation qu'on donnait aux Perses , dont nous avons parlé ailleurs avec assez d'étendue , qui n'était point abandonnée au caprice des parents, mais soumise à l'autorité des magistrats, et réglée sur les principes du bien public , les préparait à garder en tout et par-tout une discipline exacte et sévère. Ajoutez à cela l'exemple du prince , qui se piquait de passer tous les autres en régularité, le plus sobre pour le vivre , le plus simple dans ses vêtements , le plus endurci à la fatigue, le plus brave et le plus intrépide dans l'action. Que ne pouvait-on point attendre de soldats formés et exercés de la sorte ! Aussi fut-ce par eux que Cyrus fit la conquête d'une grande partie du monde.
Quand il s'en fut rendu maître , il les exhorta fort à ne point dégénérer de leur ancienne vertu, pour ne point dégénérer de leur gloire, et à conserver toujours avec soin la simplicité, la sobriété, la tempérance, l'amour du travail , qui les en avaient mis en possession. Mais je ne sais si lui-même, dès-lors, ne jeta point les semences du luxe qui gagna et corrompit bientôt toute la nation. Dans cette auguste cérémonie que nous
ET DES PERSES. SaS
avons dcciile ailleurs fort au long, et où il se montra pour la première fois en public à ses sujets nouvellement conquis, il crut devoir étaler avec pompe, pour rehausser feelai de la rovaute , tout ce que la magnificence a de plus brillant et de plus capable d'éblouir les yeux. Entre autres choses , il changea pour lui-même la manière de se vêtir, el la fit changer aussi à tous ses officiers , leur donnant des habits à la mède, tout éclatants d'or et de pourpre , au lieu de ceux des Perses , qui étaient fort simples et fort unis.
Ce prince ne comprit pas combien l'exemple contagieux de la cour, la pente naturelle qu'ont tous les hommes à estimer et à aimer ce qui frappe et qui brille, le désir de se distinguer au-dessus des autres par un mérite facile à acquérir à proportion de ce qu'on a plus de biens et de vanité ; combien tout cela ensemble était capable de corrompre la pureté des anciennes mœurs, et de rendre le goût du faste et du luxe bientôt dominant.
Ce faste et ce luxe furent en effet portés à un excès qui était une véritable folie. Le prince menait avec lui Xenoph.
,. ,, . . , , . ., CvroT). l. 4,
toutes ses remmes, et 1 on juge aisément de quel attirail p. 91 «199 cette troupe était suivie. Les généraux et les officiers en faisaient autant chacun à proportion. Le prétexte était de s animer à bien combattre par la vue de ce qu'ils avaient de plus cher au monde ; mais la véritable raison était l'amour du plaisir, par lequel ils étaient vaincus et domptes avant que d'en venir aux mains avec l'ennenw.
Une seconde folie était de vouloir qu'à l'armée le luxe pour les tentes, pour les chars, pour la table et la bonne chère, passât encore celui qui règne dans les
de Ira, c. 20.
Sener. 1.5, villcs. Il fallait que les mets les plus exquis, le gibier le plus fin, les oiseaux les plus rares, vinssent trouver le prince, en quelque endroit du monde qu'il campât. Les vases d'or et d'argent étaient sans nombre, instruments du luxe % non de la victoire, dit un historien, propres à attirer et à enrichir l'ennemi, non à le repousser ni à le vaincre.
Jj ne vois pas quelles raisons Cyrus put avoir de changer de conduite dans les dernières années de sa vie. On ne peut nier que la grandeur des rois n'ait besoin d'une magnificence qui y soit proportionnée , sur-tout dans de certaines occasions où ils se donnent en spectacle aux peuples; mais les princes qui ont un solide mérite savent remplacer en mille manières ce qu'ils paraissent perdre en retranchant quelque chose du faste et de l'éclat extérieur. Cyrus lui-même avait éprouvé qu'un roi se fait respecter par une sage conduite plus sûrement que par une grande dépense ; et qu'il s'attache les peuples par la confiance et par l'amour bien plus étroitement que par la vaine admiration d'une magnificence peu nécessaire. Quoi qu'il en soit, le dernier exemple de Cyrus devint fort contagieux. Le goût du faste et de la dépense passa de la cour dans les villes et dans les provinces, saisit en peu de temps toute la nation , et fut une des principales causes de la ruine de l'empire qu'il avait lui-même fondé.
Ce que je dis ici sur les effets funestes du luxe n'est point particulier à l'empire des Perses. Les historiens les plus judicieux, les philosophes les plus éclairés, les
' « Non belli sed luxuriae appara- Alexander , praedam non arma gestuin. . . Aciem Peisarum auro pur- tantem. » ( Q. Curt. [III, n, 9]- ) purâque fulgentein intueri jubebat
ET DES PERSES. SaS
politiques les plus profonds, donnent tous pour une maxime certaine et incontestable , que le luxe ne manque jamais d'entraîner la ruine des états les plus florissants; et l'expérience de tous les siècles et de toutes les nations ne montre que trop la vérité de cette maxime.
Quel est donc ce poison subtil caché sous l'éclat du luxe et sous l'amorce des délices , capable d'énerver en même temps et toutes les forces du corps et toute la vigueur de l'ame? Il n'est pas difficile d'en comprendre la raison. Des honnnes accoutumés à une vie molle et délicieuse sont-ils bien propres à soutenir les fatigues et les travaux de la guerre , à souffrir la rigueur des saisons , à supporter la faim et la soif, à se priver du sommeil dans l'occasion , à mener une vie toute d'action et de mouvement , à affronter les dangers, à aller même jusqu'à mépriser la mort? L'effet naturel des délices et dune vie voluptueuse, suite inséparable du luxe, est de rendre les hommes dépendants de mille faux besoins, de mille commodités et superfluités dont ils ne peuvent plus se passer, et de les attacher à la vie par mille liens secrets , qui , étouffant en eux les grands motifs de gloire, de zèle pour le prince, d'amour pour la patrie, les i^endent plus timides, et les empêchent de s'exposer à des dangers qui peuvent en un moment leur enlever tout ce qui fait leur félicité.
§ II. Bas asservissement et esclavage des Perses.
C'est Platon qui nous apprend que ce fut là une des causes de la ruine de l'empire des Perses. En effet, ce qui conserve les états et fait remporter des victoires, ce n'est point le nombre, mais la force et le courage
'y^G MOEURS DES ASSYRIENS
^^'\.^^ll' des armées; et, selon une belle pensée d'un Ancien, du jour qu'un homme a perdu sa liberté , il a perdu la moitié de son ancienne vertu. Il ne s'intéresse plus au bien de l'état, qu'il regarde comme étranger; et, perdant les principaux motifs qui pouvaient l'y attacher, il devient indiffèrent au succès des affaires publiques, à la gloire et aux prospérités de la patrie , auxquelles sa condition lui défend de lien prétendre, et qui ne peuvent changer son état. Or, on peut dire que le règne de Cvrus fut le règne de la liberté. Il n'agissait point en maîtie, et ne croyait pas qu'une autorité despotique fût digne d'un roi , ni qu'il fût fort glorieux de ne commander qu'à des esclaves. Sa tente, toujours ouverte, laissait un accès libre à quiconque voulait lui parler. Il se montrait, se communiquait, se rendait affable et accessible à tous , écoutait les plaintes , connaissait par lui-même et récompensait le mérite, invitait à manger avec lui , non-seulement les généraux de l'armée, non-seulement les premiers officiers, mais encore les officiers subalternes, et quelquefois même des compagnies entières. I^a simplicité et la frugalité de sa table ^ le mettaient en état de donner fréquemment de tels repas. Sa vue était d'animer les officiers et les soldats, de les remplir de courage, de les attacher à sa personne plus qu'à sa dignité, et de les intéresser vivement à sa gloire et encore plus au bien de l'état. Voilà ce qu'on appelle savoir commander et gouverner.
On voit avec plaisir dans Xénophon , non-seulement la beauté d'esprit, la justesse ingénieuse des réponses,
' « Tantas vires habet frugalitas gationibus sola sufllciat. (P1.IN. m principis , ut tôt iinpendiis , tôt ero- Panegji: Traj. )
JiT DES PERSES. 327
la finesse des railleries , mais la joie et la gaieté qui régnaient dans ces repas, d'où l'on avait banni tout faste et tout luxe , et dont le principal assaisonnement était une douce et honnête liberté , qui mettait tout le monde à son aise , et une sorte de familiarité , qui , loin de rien diminuer du respect pour le prince, y ajoutait une force et une vivacité que l'amour seul et la tendresse peuvent donner. J'ose le dire, une telle conduite double et triple une armée à peu de frais. Trente mille hommes de cette espèce valent mieux que des millions d'esclaves, tels que le devinrent depuis ces mêmes Perses. On le sent bien dans une action , dans une journée décisive, et le prince encore plus que tous les autres. A la bataille de Thymbree, lorsque le cheval de Cyrus s'abattit sous lui, Xenophon fait remarquer combien il importe à un général d'être aimé de ses troupes : le danger du roi devint celui de l'armée, et les soldats , dans cette occasion , firent des actions incroyables de courage et de bravoure.
Il n'en fut pas ainsi sous la plupart de ses successeurs. Ils n'étaient occupés que du soin de rendre leur majesté respectable. J'avoue que les ornements royaux n'y contribuaient pas peu. Une robe de pourpre richement biodee, et qui descendait jusqu'aux pieds, une tiare élevée droite sur la tête et serrée par un magnifique diadème, un sceptre d'or en main, un superbe trône, une cour nombreuse et brillante, un grand nombre d'officiers et de gardes , pouvaient relever l'éclat de la royauté ; mais tout cela doit être compté pour peu, quand tout cela est seul. En effet, qu'est-ce qu'un roi qui perd tout son mérite et tout son éclat quand il quitte ses ornements ?
Quelques rois d'Orient , croyant par là se rendre encore plus respectables , se tenaient ordinairement renfermes dans leurs palais , et se montraient rarement aux peuples. Nous avons vu que Dejoce , le premier roi des Mèdes, à son entrée sur le trône, mit en usage cette politique, qui devint assez commune dans TOrient. Mais c'est une grande erreur de croire qu'un prince ne peut descendre de sa grandeur par une sorte de familiarité avec ses sujets, sans Tavilir et la dégrader.
lu Artax. Artaxerxe ne pensait pas ainsi , et Plutarque observe que ce prince , et la reine Statira son épouse , affectèrent de se rendre visibles et accessibles aux peuples; et ils n'en furent que plus respectés.
^ Il n'était permis chez les Perses à aucun des sujets, de paraître devant le roi sans s'être prosterné devant
Lih. 3.cie lui; et cette loi, que Sénèque appelle avec raison une
Beref. c. 12; . , , , .
et lib. 3 de scrvituclc pcrsauc , persicam servitutem , s étendait
Ira, cap. 17. . , -^-r i 1 •
aussi aux étrangers. JNous verrons dans la suite que plusieurs des Grecs refusèrent de s'y assujettir, regardant cette cérémonie comme injurieuse à des hommes Ariian. 1. r, nés et nourris dans le sein de la liberté. D'autres,
Var. liistor. .-,,,. , . . ,
c. 21. moins délicats, sv soumirent, quoique avec beaucoup de répugnance ; et l'on raconte que l'un d'eux , pour couvrir la honte de ce prosternement servile , laissa exprès tomber son anneau quand il fut près du roi , afin d'avoir lieu de se courber devant lui sous un autre prétexte. Mais c'eût été un crime pour les naturels du pays, que d'hésiter et de délibérer sur un hommage que les rois exigeaient avec la dernière rigueur.
Ce que l'Ecriture raconte de deux princes , dont l'un ^ ordonna à tous ses sujets, sous peine de mort, de
' Nabuchodonosor. ( Dan. c. 3.)
se prosterner devant sa statue , et le second ^ suspendit sous la même peine tout acte de religion à Tégard généralement de tous les dieux, excepté lui seul; et d'un autre coté la prompte et aveugle obéissance de Babylone , qui , au premier signal , accourut toute entière pour courber le genou devant Tidole , et pour invoquer le roi à l'exclusion de tout autre ; tout cela nous apprend à quel excès les rois d'Orient avaient porté l'orgueil ; et les peuples , la flatterie et la servitude. La distance entre le roi et ses sujets était si grande, que ceux-ci, de quelque rang et de quelque qualité qu'ils fussent, satrapes, gouverneurs, proches parents, frères même du roi , n'étaient regardés que comme des esclaves, au lieu que le prince était toujours traité de maître , de souverain , de seigneur. En un mot , le ca- Plut, in
1 17 A • Il Apophthe^.
ractere propre des peuples d Asie, et encore plus de pag. 213.
ceux de Perse que de tous les autres , était la servitude
et l'esclavage ; ce qui fait dire à Cicéron que le pouvoir Lib. 10.
despotique que l'on cherchait à établir dans la repu- ad Attic.
blique, était un joug insupportable, non -seulement à
un Romain mais à im Perse.
Ce fut donc cette hauteur des princes d'un côté, et de l'autre cet asservissement des peuples, qui furent, selon Platon, la principale cause de la ruine de l'em- l. 3 de leg. pire des Perses, en rompant tous les liens qui unissent le roi à ses sujets et les sujets au roi. Cette hauteur éteint dans le premier toute affection et toute humanité , et cet asservissement ne laisse aux peuples ni courage , ni ^.èle , ni reconnaissance. Les rois de Perse ne commandaient qu'avec menaces, les sujets n'obéissaient et ne marchaient qu'avec peine et répugnance :
' Darius Médus. (Dan. c. 6.)
33o MOEURS DES ASSYRIENS
c'est l'idée que nous en donne Xerxès dans Hérodote; et il ne pouvait comprendre que les Grecs, qui étaient libres , pussent aller de bon cœur au combat. Que pouvait -on attendre de grand et de noble d'bommes abattus et domptés par l'accoutumance au joug comme étaient les Perses , et réduits à une basse servitude , Cap. 35. qui est , pour me servir des termes de Longin , une espèce de prison , où l'ame décroît et se rapetisse en quelque sorte ?
J'ai peine à le dire, mais je ne sais si le grand Cyrus ne contribua pas aussi lui-même à introduire parmi les Perses et ce fol orgueil des rois , et cette servile flatterie des peuples. Ce fut dans cette pompeuse cérémonie dont j'ai parlé que les Perses, jusque-là trèsjaloux de leur liberté, et très -éloignes de la vouloir prostituer honteusement par des démarches basses et rampantes , courbèrent le genou devant le prince pour la première fois , et s'abaissèrent jusqu'à l'adorer. Ce Cyrop. 1. 8, ne fut point l'effet du hasard ; et Xenophon insinue assez élancement que Cvrus , qui tlesnait qu on lui rendît cet hommage, avait exprès aposte des gens pour en donner l'exemple aux autres , et ils ne manquèrent pas d'entraîner après eux la multitude. Je ne reconnais point, dans ces petites ruses et dans ces détours artificieux , la noblesse et la grandeur d'ame que ce prince avait fait paraître jusque-là; et je serais assez porte à croire qu'arrivé au comble de la gloire et de la puissance, il ne put résister plus long- temps aux violentes attaques que la prospérité livre sans relâche anx meil- Saiiust. leurs princes : secundœ res sapientium animos fatigant ; et qu'enfin l'orgueil et le faste , presque inséparables de l'autorité souveraine, l'arrachèrent à lui-
r.T DES PERSES. 33 1
même et à ses bonnes inclinations : vi (loniinafiouis Tacit. Amiai.
commlsus et mutatus.
^ III. Mauvaise éducation des princes, cause de la décadence de Vcmpire des Perses.
C'est encore Platon, le prince des philosophes, qui l. 3 de ipç
nous fournit cette reflexion ; et 1 on reconnaîtra , en examinant de près le fait dont il s'agit, combien elle est solide et judicieuse, et combien ici la conduite de Cyrus est inexcusable.
Jamais personne ne dut mieux comprendre que lui de quelle importance est la bonne éducation pour un jeune prince. 11 en avait connu par lui-même tout le prix , et senti tout l'avantage. Ce qu'il reconunanda Xeuoph. avec le plus de soin à ces officiers, dans ce beau discours pag. 200. qu'il leur fit après la prise de Babylone pour les exhorter à maintenir leur «loire et leur réputation, fut d'élever leurs enfants comme ils savaient qu'on le faisait en Perse , et de se conserver eux-mêmes dans la pratique de ce qu'on v observait.
Croirait -on qu'un prince qui parlait et pensait ainsi eût été capable de négliger absolument l'éducation de ses enfants? C'est pourtant ce qui arriva à Cyrus. Oubliant qu'il était père, et ne s'occupant que de ses conquêtes , il abandonna entièrement ce soin aux femmes, c'est-à-dire à des princesses élevées dans un pays où régnaient dans toute leur étendue le faste , le luxe et les délices ; car la reine sa femme était de Médie. Ce fut dans'ce goût que furent élevés les jeunes princes Cambvse et Smerdis. Rien ne leur était refusé. On allait au-devant de tous leurs désirs. La grande maxime était de ne les contrister en rien, de ne les jamais cou-
tretlire , de n'employer à leur égard ni remontrances, ni réprimandes. On n'ouvrait la bouche en leur présence que pour louer tout ce qu'ils faisaient et disaient. Tout fléchissait le genou et était rampant devant eux ; et l'on croyait qu'il était de leur grandeur de mettre une distance infinie entre eux et le reste des hommes , comme s'ils eussent été d'une autre espèce qu'eux. C'est Platon qui nous apprend tout ce détail; car Xénoplion, apparemment pour épargner son héros , ne dit pas un mot de la manière dont ces princes furent élevés, lui qui a décrit si au long l'éducation que leur père avait reçue.
Ce qui m'étonne le plus, c'est qu'au moins. Cvrus, dans ses dernières campagnes, ne les ait pas menés avec lui pour les tirer de cette vie molle et efféminée, et pour leur apprendre le métier de la guerre; car ils devaient alors avoir quelque âge : peut-êti-e les femmes s\ opposèrent-elles.
Quoi qu'il en soit, une telle éducation eut le succès qu'on en devait attendre. Cambyse sortit de cette école tel que l'histoire nous le représente , un prince entêté de lui-même, plein de vanité et de hauteur, livré aux excès les plus honteux de la crapule et de la débauche, inhumain et barbare jusqu'à faire égorger son frère sur la foi d'un songe; en un mot, un insensé, un furieux, un frénétique , qui mit l'empire à deux doigts de sa perte.
Son père, dit Platon, lui laissa en mourant de vastes provinces , des richesses immenses , des troupes et des flottes innombrables : mais il ne lui avait pas donné ce qui pouvait les lui conserver, en lui en faisant faire un bon usage.
Ce philosophe fait les mêmes réflexions sur Darius et Xerxès. Le premier, n'étant point fils de roi, n'avait pas été eleve mollement à la manière des princes , et il avait porté sur le trône une longue habitude du travail , une grande modération d'esprit , un courage qui ne fut guère inférieur à celui de Cyrus , et qui lui fit ajouter à son empire presque autant de provinces que celui-ci en avait conquises; mais il ne fut pas meilleur père que lui , et ne profita pas de la faute qu'il avait faite en négligeant l'éducation de ses enfants. Aussi son fils Xerxès fut , à peu de chose près , un second Cambvse.
De tout ceci , Platon , après avoir montré qu'il y a une infinité d'ecueils presque inévitables pour ceux qui sont nés dans le sein de la grandeur et de l'opulence, conclut que la principale cause de la décadence et de la ruine de l'empire des Perses a ete la mauvaise éducation des princes, parce que ces premiers exemples firent la règle, et influèrent sur presque tous les successeurs, sous qui tout dégénéra de plus en plus, le luxe des Perses n'ayant plus ni mesure ni frein.
^ IV. Manque de bonne foi.
C'est l'historien Xénophon qui nous apprend que Cvrop. i. 8, le manque de bonne foi fut une des causes du renverse- ^" ^ ment des mœurs parmi les Perses , et de la destruction de leur empire. Autrefois, dit-il, le roi, et ceux qui gouvernaient sous lui , regardaient comme un devoir indispensable de tenir leur parole, et de garder inviolablement les traités où la religion du serment était intervenue; et cela à l'égard même de ceux qui s'en étaient rendus le plus indignes par leurs crimes et leur mauvaise foi : et c'est une conduite si sage qui leur
avait alliit; une confiance entière de la paît de Icui s
sujets et de tous les peuples voisins. Voilà un grand
éloge pour les Peises, qui tombe sans doute principale-
De exped. iTicnt sur le règne du grand Cvrus , et (jue Xenophon
p. 267. ' applique aussi à Cyrus le jeune , dont il dit que le grand principe était de ne manquer jamais de fidélité , sous quelque prétexte que ce fût, à Tegard des paroles qu'il avait données, des promesses qu'il avait faites, et des traites qu il avait conclus. Ces princes avaient une juste idée de la rovaute , et ils pensaient avec raison , que si la vérité et la probité étaient bannies du reste de la terre, elles devraient trouver un asyle dans le cœur d'un roi, qui, étant le Uen et le centre de la société, doit être aussi le protecteur et le vengeur de la bonne foi qui en est le fondement.
De si beaux sentiments, et si dignes d'un liomme né
pour le gouvernement, ne durèrent pas long-temps.
La fausse prudence et l'artificieuse politique en prirent
Cyrop. 1.8, bientôt la place. Au lieu, dit Xenophon, que le vrai
P' ^^" mérite, la probité, la bonne loi étaient auparavant en honneur et en crédit chez le prince, on vit dominer à la cour ces prétendus zèles serviteurs du roi , qui sacrifient tout à ses intérêts et à ses volontés ^ ; qui croient que le moyen le plus court et le plus sûr de faire réussir ses entreprises, cest de mettre hardiment en usage le mensonge, la perfidie, le parjure; qui traitent de petitesse d'ame, de faiblesse d'esprit et d'imbecille stupidité, le scrupuleux attachement à sa parole et aux engagements qu'on a pns; enfin qui sont persuades
aoîr,, a-jvrou.(OTaTYiv i^ôv (OcTC c'.va'. àÀTÔàç, to aùrô Tu» •flXiôtw eivat. ^•à ToO siriopxEÎv Tê, Kcà C^vj^tabon, (De exped. Cyr. lib. 2 , pag. 292. )
qu'on ne peut régner, si Ton ne préfère les considérations d'état à l'observation exacte des traites le plus solennellement jures.
Les peuples d'Asie, continue Xénophon, ne furent pas long -temps sans imiter le prince qui leur servait d'exemple et de maître pour la duplicité et la fourberie. Ils s'abandonnèrent bientôt à la violence, à l'injustice,^ à l'impiete ; et de-là est venu le changement étrange que l'on voit dans les mœurs, et le mépris qu'ils ont conçu pour leurs rois, qui est la suite naturelle et la punition ordinaire du peu de cas que ceux-ci font de ce que la religion a de plus sacre et de plus formidable. En effet, le serment par lequel on scelle les traites, en y faisant intervenir la Divinité comme présente et comme garante des conditions, est une sainte et auguste cérémonie pour soumettre les rois au juge suprême, qui seul peut les juger, et pour tenir dans le devoir toute majesté humaine , en la faisant comparaître devant celle de Dieu, à l'égard de qui elle n'est rien. Or, est-ce un moyen d'attirer aux rois les respects du peuple, que de lui apprendre à ne plus craindre Dieu/ Quand cette crainte sera effacée dans les sujets comme dans le prince , oîi sera la fidélité et Tobeissance , et sur quel appui le trône sera-t-il fondé? Cyrus avait Cyrop. i. s, raison de dire qu'il ne reconnaissait pour bons serviteurs et pour fidèles sujets que ceux qui avaient de la religion et qui respectaient la Divinité; et il n'est pas étonnant que le mépris que fait de l'une et de l'autre un prince qui compte pour rien la sainteté des serments ébranle, jusque dans leurs fondements, les empires les plus fermes, et en cause tôt ou tard l'entière destruction. Les rois , dit Plutarque , quand il arrive des révolutions