ARTICLE
Transmigrations des Grecs dans l'Asie mineure.
Nous avons déjà remarqué que, quatre-vingts ans après la prise de Troie , les Héraclides se remirent en possession du Péloponnèse, ayant défait les Pélopides, c'est-à-dire Tisamène et Penthile , fils d'Oreste, et qu'ils partagèrent entre eux les royaumes de Mycènes , d'Argos et de Lacédémone.
Une si grande révolution changea presque toute la face de la Grèce, et donna lieu à plusieurs transmigrations fort célèbres. Pour les mieux entendre , et pour avoir une idée plus nette de la situation de plusieurs peuples de la Grèce , et des quatre dialectes ou différentes langues qui y régnèrent, il est nécessaire de reprendre les choses de plus haut.
Deucalion, qui régna enïhessalie, et sous qui arriva Sirab. i. 8 , le déluge qui porte son nom , eut de Pyrrha sa temme Pausan. i. 7 , deux fils, qui furent Hellen et Amphictyon. Celui-ci, ^' "*^^' *"" ayant chasse d'Athènes Cranaùs, y régna à sa place. Hellen, si l'on en croit les historiens de sa nation, donna son nom aux Grecs, qui furent depuis appelés Hellènes. Il eut trois fils , Éolus , Dorus , et Xuthus.
Éolus, qui était Taîne, succéda à son père; et, outre la Thessalie, il eut en partage la Locride et la Beotie. Plusieurs de ses descendants entrèrent dans le Péloponnèse avec Pelops, fils de Tantale, roi de Phrygie, qui donna son nom au Péloponnèse , et s'établirent dans la Laconie.
La contrée voisine du Parnasse échut à Dorus , et fut appelée de son nom la Doride.
Xuthus , contraint par ses frères , pour quelque mécontentement particulier , de quitter son pays , se retira dans l'Attique, où il épousa la fille d'Érechthee, roi des Athéniens , dont il eut deux fils , Acheus et Ion.
Un meurtre involontaire commis par Achéus l'obligea de se retirer dans le Péloponnèse, qui était nonmié pour-lors Égialee, et dont une partie fut appelée de son nom Achaïe. Ses descendants s'établirent à Lacédémone.
Ion, s'étant signalé par ses victoires, fut appelé par les Athéniens au gouvernement de leur ville , et donna son nom au pa\s ; car les habitants de l'Attique sont aussi appelés Ioniens. Le nombre des citovens s'accrut à tel point, que les Athéniens se trouvèrent obliges d'envoyer cfans le Péloponnèse une colonie d'Ioniens , qui communiquèrent aussi leur nom à la contrée qu'ils occupèrent.
356 HISTOIRE ANCIEJNNJi.
Ainsi tous les habitants du Péloponnèse, quoique composés de différents peuples, furent tous réunis sous les noms d'Achéens et d'Ioniens.
Les Héraclides, quatre-vingts ans après la prise de Troie, songèrent sérieusement à se remettre en possession du Péloponnèse , qu'ils croyaient leur appartenir de droit. Ils avaient trois chefs principaux, fils d'Aristomaque, savoir, Témène, Cresphonte et Aristodème. Celui - ci étant mort , ses deux fils Eurysthène et Proclès prirent sa place. Le succès de leur expédition fut aussi heureux que le motif en paraissait juste , et ils rentrèrent en possession de leur ancien domaine. Argos échut à Témène, la Messénie à Cresphonte, et la Laconie aux deux fils d' Aristodème.
Ceux des xAchéens qui descendaient d'Eolus , et qui jusque-là avaient habité dans la Laconie, en ayant été chassés par les Doriens qui étaient rentrés dans le Péloponnèse avec les Héraclides , s'établirent , après quelques courses, dans le canton de l'Asie mineure, qui depuis fut appelé TEolide , où ils fondèrent Smyrne et onze autres villes. Mais la ville de Smyrne passa dans la suite aux Ioniens. Les Eoliens occupèrent aussi plusieurs villes de Lesbos.
Quant aux Achéens de Mycènes et d'Aigos , comme ils se virent contraints d'abandonner leur pays aux Héraclides, ils s'emparèrent de celui des Ioniens, qui habitaient comme eux dans le Péloponnèse. Ceux-ci se réfugièrent d'abord à Athènes , qui était leur patrie originaire , d'oii ils partirent quelque temps après sous la conduite de Nilée et d'Androcle , tous deux fils de Codrus, et s'emparèrent de cette cote de l'Asie mineure qui est entre la Carie et la Lydie , et qui de leur nom
DE LA GRÈCE. SSy
fut appelée lonie; et ils y bâtirent douze villes, Ephèse, Clazoïnène , Samos , etc.
La puissance des Athéniens, qui avaient alors pour Pausan. 1.7, roi Codrus , s'etant fort augmentée par le grand nombre ^ ^ de ceux qui se réfugiaient dans leur pays , les Héraclides crurent devoir s'opposer à leurs progrès , et les attaquèrent. Ceux-ci furent vaincus dans un combat; mais ils ne laissèrent pas de demeurer maîtres de la Mégaride, où ils bâtirent Mégare, et établirent dans ce pays les Doriens à la place des Ioniens.
JJne partie de ces Doriens demeura dans le pays strab. 1. 8, après la mort de Codrus; quelques-uns passèrent en ^* Crète ; le plus grand nombre s'établit dans cette partie de l'Asie mineure qui de leur nom a été appelée Doride. Ils y bâtirent Halicarnasse , Cnide et d'autres villes; et s'établirent dans les îles de Rhode , de Cos , etc.
Dialectes des Grecs.
Il sera maintenant plus aisé d'entendre ce qui regarde les dialectes de la Grèce. Il y en avait quatre ' , savoir : Xattique, V ionien ^ le dorique et Véolien. C'étaient autant de langages, parfaits chacun dans leur genre, dont différents peuples se servaient , mais qui avaient tous une même langue pour fondement. Et cette diversité de langage ne doit pas paraître étonnante dans un pays dont les habitants ne dépendaient point les uns des autres , mais avaient chacun leur domaine particulier.
' Plusieurs auteurs et graniinai- mière olympique , semble les conriens anciens n'en comptent que trois, fondre également en un seul : Ao)parce qu'ils eonf»nilent YÈolien avec ptav <x,no fflopacyya irafforâXcu ).â(/.êave le Dorique, à cause de la ressem- (^Ohmp. I, 26) et: èiaÈ ^è çeipavwblance des deux dialectes ( Strabon. (jai xsïvov iiriT()4&) vo'jaw AtoXïit^t VIII . pag. 333. A.). Pindare lui- p.oX-;rà /,oyi. {"v. 164.) jnème, dans deux passages de la pre-
358 UISTOIRK ANCAENNV.
1° Le dialecte attique est celui qui était usité dans Athènes et dans le pays circonvoisin. Il a été suivi particulièrement par Thucydide , Aristophane , Platon , Isocrate, Xenophon et Demosthène ^
a** \lionien était presque le même que l'ancien attique. Mais passant depuis dans quelques villes de l'Asie mineure, et dans les îles adjacentes, qui étaient colonies des Athéniens et de ceux de l'Achaïe, il reçut là comme une nouvelle teinture, et ne suivit pas toute la délicatesse où arrivèrent depuis les Athéniens. C'est en cette langue qu'ont écrit Hippocrate et Hérodote ^.
3° Le dorique a été premièrement en usage parmi les Lacédemoniens , et ceux d'Argos. Ensuite il passa dans l'Epire , dans la Libye , la Sicile , Rhodes et Crète. C'est celui qu'ont suivi Archimède et Théocrite, tous deux de Syracuse, et Pindare ^.
4** Uéolien a été d'ahord usité parmi les Béotiens et leurs voisins, puis dans l'Eolie, région de l'Asie mineure entre l'Ionie et la Mvsie , qui comprenait dix ou douze villes , colonies des Grecs. C'est celui qui a été suivi par Sapho et Alcée , dont il reste peu de chose. On le trouve aussi mêlé dans Théocrite, Pindare, Homère, et dans plusieurs autres.
^ Et les autres orateurs; en outre, ad Weller Gram. I. 4i)- — L. Eschyle , Sophocle , Euripide et la ' Ajoutez : Le médecin Arétée de
plupart des poètes tragiques et co- Cappadoce,Arrien dans les /«(//ywej,
miques dont il nous reste des frag- Ctésias, Lucien (ou le Pseudo-Lu-
ments. Les grammairiens ont distin- cien) dans les traités Ae\ astrologie
gué deux dialectes attiques X ancien et de la déesse Syrienne. — L. et le nouveau : d'autres ont reconnu ^ Ocellus Lucanus , Timée de
trois âges dans ce dialecte ( Fischer , Locres. — L.
ARTICLE VI
Gom>erneT7ient républicain établi presque générale^ ment clans toute la Grèce.
On a pu remarquer, dans le peu que j'ai dit des divers établissements de la Grèce, que le fond primordial de tous ces différents états était le gouvernement monarchique , le plus ancien de tous , le plus universellement répandu, le plus propre à entretenir la paix et la concorde, et, comme l'observe Platon, forme sur le Platon, i. 3, modèle de l'autorité paternelle, et de cet empire doux et modéré que les pères exerçaient dans leur famille.
Les choses ayant dégénéré peu-à-peu par l'injustice des usurpateurs, par la dureté des maîtres légitimes, par les soulèvements des peuples, et par mille autres révolutions qui arrivèrent dans ces états , un esprit tout contraire au premier s'empara de la Grèce entière, y alluma un désir violent de la liberté, et établit par-tout, excepté dans la Macédoine , un gouvernement républicain, mais varié en presque autant de manières qu'il y avait de différentes villes , selon le génie et le caractère de chacun des peuples.
Il resta toujours néanmoins je ne sais quel levain de l'ancienne domination , qui réveilla de temps en temps l'ambition de plusieurs citoyens , et leur inspira le désir de se rendre maître de leur patrie. Dans presque tous ces petits états de la Grèce , on vit souvent des particuliers qui, n'ayant aucun droit au trône, ni par leur naissance , ni par le choix des citoyens , cherchèrent à s'y élever par cabale, par trahison, par violence; et qui, sans respect pour les lois , sans égard pour le bien pu-
36o HISTOIRL AJNCIENNE.
blic, exercèrent l'autorité souveraine avec un einjoire despotique et un pouvoir arbitraire. Pour se maintenir ^lans leur injuste usurpation, au milieu des défiances et des alarmes, ils se crurent obligés de prévenir de fausses conjurations, ou de réprimer des conspirations réelles par les plus cruelles proscriptions, et de sacrifier à leur sûreté tous ceux que leur mérite , leur rang , leurs ricbesses, leur zèle pour la liberté, leur amour pour la patrie , rendaient suspects à un gouvernement soupçonneux et mal affermi , qui sentait bien qu'il était haï de tous, et qu'il méritait de l'être. C'est cette conduite inhumaine qui rendit ces hommes si odieux sous le nom de tjvans ^ , et qui fournit une si ample matière aux déclamations des orateurs , et aux représentations tragiques du théâtre.
De toutes ces villes et de toutes ces parties de la Grèce, séparées entièrement, ce semble, les unes des autres par leurs lois, leurs coutumes, leurs intérêts, se forma néanmoins un seul tout et un corps unique, dont les forces s'accrurent jusqu'au point de faire trembler la puissance formidable des Perses sous Darius et Xerxès, et qui l'aurait peut-être absolument détruite dès -lors, si la Grèce avait pu se maintenir dans cette union et cette concorde qui la rendait invincible; c'est le spectacle qui va nous occuper dans la suite , et qui mérite cer-
' Ce nom , dans son origine, signi- Perse , d'Athènes , de Sparte ; mais
fiuit roi, et se donnait anciennement ils l'ont donné aux rois de Syracuse,
aux princes légitimes. à Pisistrate , à ses fils , etc. Ce nom ,
=r Les poètes confondent souvent désignait ceux qui gouvernèrent un
le mot TÛpawcç avec le mot ëaai/sûç : peuple sans son aveu , et sans y être
mais les historiens y mettent de la appelés par la naissance , quelque
différence : ainsi ils ne donnent ja- doux que fiùt leur gouvernement,
mais le nom de tyran aux rois de — L.
DE LA GRFCE. - 35l
tainement toute l'attention des lecteurs. ISous verrons, dans les volumes qui suivront, un petit peuple, renfermé dans l'enceinte d'un pays qui n'égalait pas le quart de la France , aux prises avec le plus puissant empire qui fût alors sur la terre ; et nous le verrons , non -seulement tenir tête aux armées innombrables des Perses, mais les dissiper, les mettre en fuite, les tailler en pièces, et réduire quelquefois l'orgueil persan à accepter des conditions de paix aussi honteuses pour les vaincus que glorieuses pour les vainqueurs.
Parmi les villes de la Grèce, deux se distinguèrent particulièrement , et s'acquirent une autorité et une sorte de supériorité sur toutes les autres, que le mérite seul leur attira : c'est Lacédémone et Athènes. Comme elles soutiendront un grand personnage dans l'histoire qui va suivre, avant que d'entrer dans ce détail, je crois devoir donner par avance quelque idée du génie , du caractère, des mœurs, du gouvernement de ces deux peuples. Plutarque, dans les vies de Lycurgue et de Solon, me fournira la principale partie de ce que j'ai à dire sur ce sujet.
ARTICLE VIL
Gouveiueinent de Lacédémone ; lois établies par Lycurgue.
Il n'y a peut-être rien dans toute l'histoire profane de plus attesté, ni en même temps de plus incroyable que ce qui regarde le gouvernement de Lacédémone , et la discipline que Lvcurgue y avait établie. Ce légis- Plut, in lateur était fils d'Eunomus , l'un des deux rois qui pag. 40. commandaient ensemble à Sparte. Il lui eût été facile
362 HISTOIRE ANCIENIVE.
de monter sur le trône après la morl de son frère aîné, qui n'avait point laissé d'enfant mâle; et il fut roi en effet pendant quelques jours. Mais, dès que la grossesse de sa belle -sœur fut connue, il déclara que la royauté appartenait à l'enfant qui en naîtrait, si c'était un fils, et dès ce moment il administra le royaume comme son tuteur. Cependant la veuve lui envoya dire sous main que, s'il voulait lui promettre de l'épouser quand il serait roi , elle ferait périr son fruit. Une proposition si détestable fit horreur à Lvcurgue : il dissimula néanmoins , et , amusant cette femme par différents prétextes, il la mena jusqu'à son terme. Quand Tenfant fut né , il le déclara roi , et le fit nourrir avec grand soin. La joie que sa naissance causa au peuple le fit nommer Charilaus.
Plut, m L'état était pour- lors dans un grand désordre, l'au-
dit. Lvcurg. . , 1 . , , , , . • 11 1
pag.4i. tonte des rois étant absolument méprisée, et celle des lois encore plus : nul frein ne pouvait retenir Taudace du peuple , qui allait tous les jours en croissant.
Lycurgue conçut le hardi dessein de réformer en tout le gouvernement de Lacédémone : et pour être en état d'v établir de plus sages règlements , il jugea à propos de faire plusieurs voyages, afin de connaître par lui-même les différentes mœurs des peuples, et de consulter ce qu'il y avait de personnes plus habiles et plus expérimentées dans l'art de gouverner. Il commença par l'île de Crète , dont les lois dures et austères étaient fort célèbres : il passa de là en Asie , où régnait une conduite tout opposée; et enfin il se rendit en Egypte, le domicile des sciences, de la sagesse et des bons conseils.
ï'ag- 42. Sa longue absence ne servit qu'à le faire plus désirer
DH LA GRKCE. 3G3
(le ses citoyens; el les rois mêmes pressèrent son retour , sentant bien qu'ils avaient besoin de son autorité pour contenir le j)euple dans le devoir et dans l'obéissance. Dès qu'il fut retourné à Sparte, il travailla a changer toute la forme du gouvernement , persuadé que quelques lois particulières ne produiraient pas un grand effet.
Mais, avant que d'exécuter son dessein, il alla a Delphes pour consulter Apollon; et, après avoir offert son sacrifice, il reçut cet oracle si célèbre, dans lequel la prêtresse l'appelait ami des dieux, et Dieu [piut. m plutôt qu homme ^ . Et quant à la grâce ((u'il avait de- H^rodot i? mandée de pouvoir établir de bonnes lois dans son ^^^x^'^^l\ pays , elle lui déclarait que le dieu avait exaucé ses ^o^sY prières, et que la république qu'il allait former serait la plus excellente republique qui eût jamais été.
Etant revenu à Lacédémone, il commença par gagner les principaux de la ville, à qui il communiqua ses vues ; et s'étant assuré de leur consentement , il vint dans la place publique accompagné de gens armés, pour étonner et pour intimider ceux qui voudraient s'opposer à son entreprise.
On peut rappeler à trois principaux établissements la nouvelle forme de gouvernement qu'il introduisit à Lacédémone.
Premier établissement : Sénat.
De tous les nouveaux établissements de Lycurgue , Pag./,'* le plus grand et le plus considérable fut celui du sénat, lequel , comme dit Platon , tempérant la puissance trop absolue des rois par une autorité égale à la leur , fut
364 HISTOIRE ANCIEIVÎVI-.
la principale cause du salut de cet ^tat. Car, au lieu qu'auparavant il était toujours chancelant, et qu'il penchait tantôt vers la tyrannie par la violence des rois, tantôt vers la démocratie par le pouvoir trop absolu du peuple, ce sénat lui servit comme d'un contre-poids qui le maintint dans l'équilibre , et qui lui donna une assiette ferme et assurée, les vingt-huit sénateurs ^ qui le composaient se rangeant du côté des rois quand le peuple voulait se rendre trop puissant, , ' et fortifiant au contraire le parti du peuple quand les
rois voulaient porter trop loin leur autorité.
Lycurgue ayant ainsi tempéré le gouvernement, ceux qui vinrent après lui trouvèrent la puissance des trente, qui composaient le sénat, encore trop forte et trop absolue , c'est pourquoi il lui donnèrent un frein , en lui opposant l'autorité des éphores ^ , environ cent Aristot.i. 2, trente ans après Lycurgue ^. Les éphores étaient au p.32i.[c.7.] nombre de cinq, et ne demeuraient qu'un an en charge. Ils étaient tous tirés du peuple , et par là ressemblaient assez aux tribuns du peuple chez les Romains. Ils avaient droit de faire arrêter les rois , et de les faire mener en prison , comme cela arriva à l'égard de Pausanias. Ce fut sous le roi Théopompe que commencèrent
' Ce conseil était composé de bucnt à Lycurgue l'institution des
trente personnes, en y coniprenant Éphores.PlutarqueetValère-Maxime
les deux rois. (IV , I ) , d'après Aristote {Polit. V,
= Les deux rois étaient à-la-fois c. 1 1 ) , l'attribuent à Théopompe ; sénateurs héréditaires, commandants Diogène de Laerte (I. § 68. ) , à Chien chef des armées , et prêtres de Ion , un des sept sages. Il est difficile Jupiter ( Herod. VI , § 56). — L. d'avoir ime opinion bien arrêtée au
^ Ephore signifie contrôleur , in- milieude cette discordance. Il semble
specteur. cependant que le témoignage d'Hé-
^ Hérodote (I , § 65) et Satyrus rodote doive être préféré. — L. (ap. Diog. LnerC. I,§ 68) attri-
les épliores. Sa femme lui ayant reproché qu'il laisserait à ses enfants la royauté beaucoup moindre qu'il ne l'avait reçue, il lui répondit : Au contraire, je la leur laisserai plus grande, parce quelle sera plus durable.
Le gouvernement de Lacédémone n'était donc pas purement monarchique; les grands y avaient beaucoup de part, et le peuple n'en était pas exclu \ Toutes les paities de ce corps politique , à mesure quelles conspiraient au bien général, y trouvaient le leur; en sorte que, maigre l'inquiétude et l'inconstance du cœur humain , qui soupire toujours après le changement et ne se guérit jamais de son dégoût pour Tuniformite, Lacédémone , pendant plusieurs siècles, se maintint dans l'observation de ses lois.
Second établissement : Partage des terres, et décri de la monnaie d'or et d'argent.
Le second établissement de Lvcurgue et le plus hardi Plut. iaLyc.
" . . pag- 44-
fut le partage des terres ^. Il le jugea aliîiolument nécessaire pour rétablir dans la république la paix et le bon ordre. La plupart des habitants du pays étaient si pauvres , qu'ils n'avaient pas un seul pouce de terre , et tout le bien se trouvait entre les mains d'un petit nombre de particuliers. Pour bannir donc l'insolence , l'envie , la fraude , le luxe , et deux autres maladies du
' On a vu plus haut , d'après Aris- des terres ( De Leg. III , pag. 684 )•
tote , que ce gouvernement avait de S'il en est ainsi , Lycurgue avait en
g[i-ands rapports avec celui de Car- quelque sorte une autorité histoiique
thage ( tome I , pag. r5i ). — L. pour appuyer le partage des terres :
2 Platon nous dit que les Héra- et cette grande mesure perd un peu
clides , lorsqu'ils s'établirent dans le de sa hardiesse. — L. Péloponnèse , firent un piulage égal
366 HISTOIRE AIVCIEJVJVE.
gouvernement encore plus anciennes et plus grandes que celles-là , je veux dire Tindigence et les excessives richesses, il persuada à tous les citoyens de remettre leurs terres en connnun , et d'en faire un nouveau partage, pour vivre ensemble dans une parfaite égalité, ne donnant les prééminences et les honneurs qu'à la vertu et au mérite.
Cela fut aussitôt exécuté. 11 partagea les terres de la Laconie en trente mille parts , qu'il distribua à ceux de la campagne, et il fit neuf mille parts du territoire de Sparte , qu'il distribua à autant de citoyens. On dit que , quelques années après , Lycurgue , au retour d'un long voyage, traversant les terres de la Laconie qui venaient d'être moissonnées , et voyant les tas de gerbes parfaitement égaux , il se tourna vers ceux qui l'accompagnaient et leur dit en riant : IVe semble-t-il pas qiie [Plut. la Laconie soit V héritage de plusieurs frères qui Lacon^c.Va.l "viewietit défaire leurs partages ?
Après les immeubles, il entreprit de leur faire aussi partager également les autres biens, pour achever de bannir d'entre eux toute sorte d'inégalité; mais, voyant qu'ils le supporteraient avec plus de peine s'il s'v prenait ouvertement, il y procéda par une autre voie en ^ sapant l'avarice par les fondements ^ ; car premièrement il décria toutes les monnaies d'or et d'argent , et ordonna qu'on ne se servirait que de monnaie de fer ,
» Il prit encore un autre moyen : mander, à la seule condition de les.
il ordonna que personne ne pourrait rendre non endommagées. (Xenoph.
refuser à qui les demanderait les ob- ( Rep. Laced. VI , § 3 ; Aristot. Po-
jets dont on ne se sei-vait point dans litic. II, cap. 2 , § 5. Ed. Schneid.)
le moment .' et même qu'on pourrait C'est ainsi que Lycurgue parvint à
prendre chez son voisin les choses détruire la propriété. — L. dont on aurait besoin , sans les de-
qu'il fit d'un si grand poids et d'un si bas prix, qu'il fallait une charrette à deux bœufs pour porter une somme de dix mines ' , et une chambre entière pour la serrer.
De plus , il chassa de Sparte tous les arts inutiles et superflus ; mais , quand il ne les aurait pas chassés , la plupart seraient tombés d'eux-mêmes, et auraient disparu avec l'ancienne monnaie, parce que les artisans ne trouvaient pas à se défaire de leurs ouvrages , et que cette monnaie de fer n'avait point de cours chez les autres Grecs, qui, bien loin de l'estimer, s'en moquaient et en faisaient des railleries.
Troisième établissement : Pœpas publics.
Lycurgue, voulant encore faire plus vivement la guerre à la mollesse et au luxe et achever de déraciner l'amour des richesses, fit un troisième établissement; ce fut celui des repas. Pour en écarter toute somptuosité et toute magnificence , il ordonna que tous les citoyens mangeraient ensemble des mêmes viandes qui
Aristot. 1.2.
de rep.
' Lycurgue fit en sorte , dit Plularque {Apophthegm. Lacon. c. XI , § 3 , Ed. Gierig), qu'une valeur de 4 chalques fût représentée par un poids d'une mine éginétique. Cette mine pesait environ 727 grammes; le chalque était le 6^ de l'obole , contenue 6 fois dans la drachme, qui était la 100^ partie de lamine : il s'ensuit que 10 mines contenaient 9000 fois 4 chalques ; et conséquemment pesaient 6,543 kilogrammes :
il ne faut pas moins de deux bœufs pour traîner un tel poids.
• Quelque surprenant que puisse paraître ce fait; il est confirmé par
Xénophon ( Republ. Laced. \II .
§ 5 ) , par Eschines le socratique {Dialog. de divit. § 24 ), par Polybe ( VI , 49 , § 8 ) , qui parlent de cette lourde monnaie de fer.
Les Bvzantins se servirent aussi d'une pareille monnaie , selon Platon le comique qui s'exprime ainsi :
XaXeTTw; âv otxTioataEv sv Bu^av-
XpûvTai.
(Hesychius, Suidas, Pollux, etc. — L.
368 HISTOfRl:, AjVClENiV£.
étaient réglées par la loi , et il leur défendit expressément de manger .chez eux en particulier.
Par cet établissement des repas communs , et par cette frugale simplicité de la table, on peut dire qu'il fit changer en quelque sorte de nature aux richesses ', en les mettant hors d'état d'être désirées , d'être volées et d'enrichir leurs possesseurs; car il n'y avait plus aucun moyen d'user ni de jouir de son opulence , non pas même d'en faire parade , puisque le pauvre et le riche mangeaient ensemble en même lieu ; et il n'était pas permis de se présenter aux salles publiques après avoir pris la précaution de se remplir d'autres nourriturcs, parce que tous les convives observaient avec grand soin celui qui ne buvait et ne mangeait point, et lui reprochaient son intempérance, eu sa trop grande délicatesse, qui lui faisaient mépriser ces repas publics.
Les riches furent extrêmement irrités de cette ordonnance ; et ce fut à cette occasion que , dans une émeute populaire, un jeune homme, nommé Alcandre, creva un œil à Lycurgue d'un coup de bâton. Le peuple , indigné d'un tel outrage , remit le jeune homme entre les mains de Lvcurgue , qui sut bien s'en venger; car par les manières pleines de bonté et de douceur avec lesquelles il le traita, de violent et d'emporté qui! était, il le rendit en assez peu de temps très -modéré et très -sage.
Les tables étaient chacune d'environ quinze personnes , et pour y être reçu il fallait être agréé de toute
' Tôv 7r).cÛTCv àu'jXov, [xàÀJ.ov ^à gardent ces mots à(ju).ov , lAÔyJ.dv ak iZyiko^ , xaî àîrXouTOV iTHif^day-o.. comme interpolés. — L. Plut. [§ lo]. = Les critiques re-
la compagnie. Chacun apportait par mois un boisseau de farine , huit mesures de vin , cinq hvres de fromage , deux hvres et demie de figues et quelque peu de leur monnaie pour l'apprêt et l'assaisonnement des vivres. On était obligé de se trouver au repas public; et, long-temps après , le roi Agis , au retour d'une expédition' glorieuse , ayant voulu s'en dispenser pour manger avec la reine sa femme , fut réprîÉiandé et puni.
Les enfants même se trouvaient à ces repas et on les V menait comme à une école de sagesse et de tempérance. Là , ils entendaient de graves discours sur le gouvernement et ne voyaient rien qui ne les instruisît. La conversation s'égayait souvent par des railleries fines et spirituelles , mais qui n'étaient jamais basses ni choquantes ; et dès qu'on s'apercevait qu'elles faisaient peine à quelqu'un , on s'arrêtait tout court. On les accoutumait aussi au secret ; et quand un jeune homme entrait dans la salle, le plus vieux lui disait en montrant la porte : Pàen de tout ce qui se dit ici ne sort par la.
Le plus exquis de tous leurs mets était ce qu'ils appelaient la sauce noire, et les vieillards la préféraient à tout ce qu'on leur servait sur la table. Denys le cic. Tnsc.
m ■> I 'VI ' • Quaest. 1. 5,
Tyran, s étant trouve a un de ces repas, n en jugea „. ^g. pas de même, et ce ragox\t lui parut fort fade. Je ne m'en étonne pas , dit celui qui l'avait préparé : l'assaisonnement y a manqué. Et quel assaisonnement, reprit le tyran? La course, la sueur, la fatigue, la faim, la soif; car c'est là , ajouta le cuisinier , ce qui assaisonne ici tous nos mets.
Tomt- n. Ilist. anc. 24
Autres ordonnances.
Plut. inLyc Quand je parle d'ordonnances de Lycurgue , je n'entends pas des lois écrites : il crut n'en devoir laisser presque aucune de cette sorte , persuadé que ce qu'il y a de plus fort et de plus efficace pour rendre les Ndlles heureuses et les peuples vertueux , c'est ce qui est empreint dans les mœurs et dans l'esprit des citoyens par la pratique même ; car les principes que l'éducation y a gravés demeurent fermes et inébranlables , comme étant fondés sur la volonté seule, qui est toujours un lien plus fort et plus durable que le joug de la nécessité ; et les jeunes gens qui ont été ainsi nourris et élevés deviennent eux-mêmes leurs lois et leurs législateurs. Voilà pourquoi Lycurgue , au lieu de laisser ses règlements par écrit , les mit en usage , et les fit pratiquer.
Il regardait l'éducation des enfants comme la plus grande et la plus importante affaire d'un législateur. Son grand principe était qu'ils appartenaient encore plus à l'état qu'à leurs pères; et c'est p^ur cela qu'il ne laissa pas ceux-ci maîtres de les élever à leur gré, et qu'il voulut que le public s'emparât de leur éducation, afin de les former sur des principes constants et uniformes, qui leur inspirassent de bonne heure l'amour de la patrie et de la vertu.
Pag. 49. Sitôt qu'un enfant était né , les anciens de chaque
tribu le visitaient; et s'ils le trouvaient bien formé, fort et vigoureux , ils ordonnaient qu'il fût nourri , et lui assignaient une des neuf mille portions pour son héritage ^ Si au contraire ib le trouvaient mal fait,
' Je ne comprends pas comment fants de Sparte , pour son héritage , on pouvait assigner à chacun des en- une des neuf mille portions destinées
délicat et faible , et s'ils jugeaient qu'il n'aurait ni force ni santé , ils le condamnaient à périr , et le faisaient exposer.
On accoutumait de bonne heure les enfants à n'être point difficiles ni délicats pour le manger; à n'avoir point de peur dans les ténèbres ; à ne s'épouvanter pas quand on les laissait seuls; à ne point se livrer à la Xenoph. de mauvaise humeur , ni à la criaillerie , ni aux pleurs ; à pag. 677. marcher nu -pieds pour se faire à la fatigue; à coucher durement ; à porter le même habit en hiver et en été , pour s'endurcir contre le froid et le chaud.
A l'âge de sept ans, on les distribuait dans les classes, piut. in où ils étaient élevés tous ensemble sous la même dis- ^'^P^^'^ ' cipline. Leur éducation ^ n'était, à proprement parler, qu'un apprentissage d'obéissance ; le législateur ayant bien compris que le moyen le plus sûr d'avoir des citoyens soumis à la loi et aux magistrats , ce qui fait le bon ordre et la félicité d'un état , était d'apprendre aux enfants, dès l'âge le plus tendre, à être parfaitement soumis aux maîtres.
Pendant qu'on était à table, le maître proposait des p 5^ questions aux jeunes gens. On leur demandait , par exemble : Qui est le plus homme de bien de la ville?
à cette ville. Le nombre des citoyens vait rester à-peu-près le même. Platon était- il toujours le même? ne passait- {in Critia , pag. 112), Aristote il jamais celui de neuf mille .>• Il n'est ( Politic. VII , § 6 ) , le font clairepoint marqué ici , comme dans le ment entendre selon la remarque de partage de la terre sainte, que les Montesquieu {Esprit des lois, liv. portions assignées à une famille y XXIII , cap. i 7 j ; et j'en ai reconnu demeurassent toujours , et ne pussent l'application pour la république d'Aètre entièrement aliénées. thènes dans un Mémoire sur la popu- = RoUin n'a point fait attention lation de l' Attique ( 3Iém. de VAcad. qu'il T avait à cet égard un principe des Inscript. et Belles-Lettres:') — L. reconnu dans les états de la Grèce : ' Çlo-t rf.v t^m^i'io.'* eivai acÀErnv o'est que le nombre des citoyens de- îÙTVEiôstaî.
'^•J-Jt lllSTOIilL AJN ClJKNJVl!:.
Que dites -voilà d'une telle action? Il fallait que la réponse fût prompte , et accompagnée d'une raison et d'une preuve conçue en peu de mots ; car on les accoutumait de bonne heure au style laconique, c'est-àdire, à un style concis et serré. Lycurgue voulait que la monnaie fût fort pesante et de peu de valeur ; et au contraire que le discours comprît en peu de paroles beaucoup de sens.
Pour ce qui est des lettres , ils n'en apprenaient que pour le besoin. Toutes les sciences étaient bannies de leur pays. Leur étude ne tendait qu'à savoir obéir, à supporter les travaux , et à vaincre dans les combats. Ils avaient pour surintendant de leur éducation un des plus honnêtes hommes de la ville , et des plus qualifiés , qui établissait sur chaque troupe des maîtres d'une sagesse et d'une probité généralement reconnues. Pag. 5o. Un vol d'une certaine espèce seulement , et qui n'en
11 lultitut. avait que le nom , était permis et même commandé aux ^-'^aS jeunes gens. Ils se glissaient le plus finement et le plus subtilement qu'ils pouvaient dans les jardins et dans les salles à manger, pour y dérober des herbes ou de la viande ; et s'ils étaient découverts , on les punissait pour avoir manqué d'adresse. On raconte que l'un d'eux, ayant pris un petit renard , le cacha sous sa robe , et souffrit , sans jeter un seul cri , qu'il lui déchirât le ventre avec les ongles et les dents , jusqu'à ce qu'il tomba mort sur la place. J'ai dit que ce vol n'en avait que le nom , étant autorisé par la loi et par le consentement de tous les citoyens. La vue du législateur, en le permettant, avait été d'inspirer aux jeunes Lacédémoniens , destinés tous à la guerre , plus de hardiesse et de finesse, de les accoutumer de bonne heure à la vie
de soldat, et de leur apprendre à vivre de peu, et à pourvoir eux-mêmes à leur subsistance. J'ai traité Man. d'émd. ailleurs cette matière avec quelque étendue. et suiv.
La patience et la fermeté des jeunes Lacédémoniens piut. mLyc. éclataient sur - tout dans une fête qu on célébrait en l'honneur de Diane , surnommée Qrthia , où les en- Cic. Tusc.
, Quaest. 1. 2,
fants, sous les yeux de leurs parents, et en présence n. 34. de toute la ville, se laissaient fouetter jusqu'au sang sur l'autel de cette inhumaine déesse , et quelquefois même expiraient sous les coups sans pousser aucun cri, ni même aucun soupir. Et c'étaient leurs pères mêmes qui, les voyant tout couverts de sang et de blessures, et près d'expirer , les exhortaient à persévérer constamment jusqu'à la fin. Plutarque nous assure qu'il avait vu de ses propres yeux plusieurs enfants perdre la vie à ce cruel jeu. De là vient qu'Horace donne l'épi- od. 7. 1. 2. thète de patiente à la ville dehdLcédémone^patïens Lacedœmon ; et qu'un autre auteur ^ fait dire à un homme qui avait souffert trois coups de bâton sans se plaindre : Très plagas spartanâ nobilitate concoxi.
L'occupation la plus ordinaire des Lacédémoniens Plut. inLyc. était la chasse et les différents exercices du corps. Il leur était défendu d'exercer aucun art mécanique. Les Ilotes, qui étaient une espèce d'esclaves, cultivaient leurs terres , et leur en rendaient un certain revenu.
Lycurgue voulait que ses citoyens jouissent d'un p^g 55 grand loisir. Il y avait des salles communes où l'on s'assemblait pour la conversation. Quoiqu'elle roulât assez souvent sur des matières graves et sérieuses , elle était assaisonnée d'un sel et d'un agrément qui instruisait et corrigeait en divertissant. Ils étaient rarement
' C'est Pétrone (Satjr. c. io5 ). — L.
seuls; on les accoutumait à vivre, comme les abeilles, toujours ensemble , toujours autour de leurs chefs. L'amour de la patrie et du bien commun était leur passion dominante. Ils ne croyaient point être à eux , mais à leur pays. Pédarète n'ayant pas eu Thonncur d'être choisi pour un des trois cents qui avaient un certain rang distingué dans la ville , s'en retourna chez lui fort content et fort gai , disant qu'il était ravi que piut.inLTc. Sparte eut trouvé trois cents hommes plus honnêtes
Pag. 56. Tout inspirait à Sparte l'amour de la vertu et la haine du vice : les actions des citoyens , leurs conversations , et même les inscriptions publiques. Il était difficile que des hommes nourris au milieu de tant de préceptes et d'exemples vivants ne devinssent vertueux , de la manière dont le pouvaient être des païens. Ce fut pour conserver eu eux cette heureuse habitude que Lycurgue ne permit pas à toutes sortes de personnes de voyager , de peur qu'elles ne rapportassent des mœurs étrangères et des coutumes licencieuses , qui leur auraient bientôt inspiré du dégoût pour la vie et pour les maximes de Lacédémone. Il chassa aussi de sa ville tous les étrangers qui n'y venaient pour rien d'utile ni de profitable , et que la curiosité seule y attirait ; craignant que chacun n'y fît entrer avec lui les défauts et les vices de son pays, et persuade qu'il était plus important et plus nécessaire de fermer les portes des villes aux mœurs corrompues qu'aux malades et aux pestiférés.
A proprement parler, le métier et l'exercice des Lacédémoniens était la guerre. Tout tendait là chez eux ; tout respirait les armes. Leur vie était bien plus
douce à l'armée qu'à la ville ; et il n'y avait qu'eux au monde à qui la guerre fût un temps de repos et de rafraîchissement , parce qu'alors les liens de cette discipline dure et austère qui régnait à Sparte étaient un peu relâchés , et qu'on leur laissait plus de liberté. Chez eux la première loi de la guerre et la plus Herod. 1.7, inviolable, comme Démarate le déclara à Xerxès, était de ne jamais prendre la fuite , quelque supérieure en nombre que pût être l'armée des ennemis; de ne jamais quitter son poste ; de ne point livrer ses armes ; en un mot de vaincre ou de mourir. Cette maxime leur pa- pi^ j^ ^g. raissait si capitale, que le poëte i^j^chiloque étant venu '°" in^^titut. à Sparte ils l'obligèrent dans it moment même d'en sortir, parce qu'ils apprirent que dans une de ses poésies il avait dit qu'il valait mieux jeter bas ses armes que de s'exposer à mourir.
De -là vient qu'une mère recommandait à son fds qui partait pour une campagne de revenir avec son bouclier ou sur son bouclier ^ ; et qu'une autre , apprenant que son fds était mort dans le combat en défendant sa patrie , 'répondit froidement : Je ne l'avais mis au d^ xusc. monde que pour cela. Cette disposition était commune , j*^''*'*/^ parmi les Lacédémoniens. Après la fameuse bataille de p^"*- ^V'*'
. ' Ages. p. 012.
Leuctres , qui leur fut si funeste , les pères et les mères de ceux qui étaient morts en combattant se félicitaient les uns les autres , et allaient dans les temples remercier les dieux de ce que leurs enfants avaient fait leur devoir : au lieu que les parents de ceux qui avaient survécu à cette défaite étaient inconsolables, A Sparte,
' AXXïi'iTpcffava^KÎ'&ùaaTâ) Trai^t Lacon. apophthegm. , pag. 24i.)On TYiv itjm^c/. , y.xi TTxaay.sXsuiu.î'vv). rapportait quelquefois sur leurs bou- Te'xvov , T) Tav , ri eut rà;. ( Plut. cliers ceux qui avaient été tués.
3rf6 lUSTOIRi; AINCIENNE.
ceux qui avaient pris la fuite dans un combat étaient diffamés pour toujours. Non-seulement on les excluait de toutes sortes de charges et d'emplois, des assemblées , des spectacles ; mais c'était comme une honte de s'allier avec eux par les mariages et on leur faisait impunément mille outrages en public.
Ils n'allaient au combat qu'après avoir imploré le secours des dieux par des sacrifices et des prières publiques ; et pour-lors ils marchaient à l'ennemi pleins de confiance, comme étant assurés de la protection divine et , pour me servir de l'expression de Plutarque , comme si Dieu était présent et combattait avec eux :
Pag. 54. Quand ils avaient rompu et mis en fuite leurs ennemis , ils ne les poursuivaient qu'autant qu'il le fallait pour s'assurer la victoire : après quoi ils se retiraient, estimant qu'il n'était ni glorieux ni digne de la Grèce , de tailler en pièces des gens, qui cèdent et qui se retirent. Et cela ne leur était pas moins utile qu'honorable : car leurs ennemis sachant que tout ce qui résistait était passé au fd de l'épée et qu'ils ne pardonnaient qu'aux fuyards, préféraient ordinairement la fuite à la résistance.
Pag. 57. Quand les premiers établissements de Lycurgue
furent reçus et confirmés par l'usage , et que la forme de gouvernement qu'il avait établie parut assez forte et assez vigoureuse pour se maintenir d'elle-même et pour se conserver; comme Platon ' dit de Dieu,
I Ce passage de Platon , dont Plu- il créa le monde : « "Vidit Deus cuncta
tarque fait ici Tapplication à Ly- quae f'eceiat , et erant valdè bona. •■
curgue , est dans le Timée , et donne ( Gen. i , 3 1 . )
lieu de croire que ce philosophe avait = Voici les paroles remarquables
kl ce rpie Moïse dit de Dieu quand de Platon ( in Timœo , p. io5r , C )^
qu'après avoir achevé de créer le monde , il se réjouit lorsqu'il le vit tourner et faire ses premiers mouvements avec tant de justesse et d'harmonie : ainsi , le législateur de Sparte, charmé de la grandeur et de la heauté de ses lois, sentit un redoublement de plaisir quand il les vit, pour ainsi dire, marcher seules et cheminer si heureusement.
Mais désirant, autant que cela dépendait de la prudence humaine , de les rendre immortelles et immuables , il fît entendre au peuple qu'il lui restait encore un point le plus important et le plus essentiel de tous , sur lequel il voulait consulter l'oracle d'Apollon; et en attendant, il les fit tous jurer que, jusqu'à ce qu'il fut de retour, ils maintiendraient la forme de gouvernement qu'il avait établie. Quand il fut arrivé à Delphes , il consulta le dieu pour savoir si ses lois étaient bonnes et suffisantes pour rendre les Spartiates heureux et vertueux. La prêtresse lui repondit qu'il ne manquait rien à ses lois, et que, tant que Sparte les observerait, elle serait la plus glorieuse ville du monde et jouirait d'une parfaite félicité. Lycurgue envoya cette réponse à Sparte; et croyant son ministère consonnné, il mourut volontairement à Delphes , en s'abslenant de manger. Il était persuadé que la mort même des grands personnages et des hommes d'état ne doit pas être oisive ni inutile à la republique, mais une suite de leur ministère, une de leurs plus importantes actions, et celle qui leur doit faire autant ou plus d'honneur que toutes les autres. Il crut donc qu'en mourant de la
Twv àï(î'î(i)v 6cwv yêYovôç a.vr)^.ij,% ô ijjpavôet;.... — L.
sorte il mettait le sceau et le comble à tous les services qu'il avait remlus pendant sa vie à ses citoyens , puisque sa mort les obligerait à garder toujours ses ordonnances, qu'ils avaient juré d'observer inviolablement jusqu'à son retour.
En exposant les sentiments de Lycurgue sur sa propre mort, tels que Plutarque les a marqués, je suis bien éloigné de les approuver; et j'en dis autant de plusieurs faits pareils que je rapporte quelquefois sans y joindre de réflexion, mais sans prétendre y donner d'approbation. Les prétendus sages du paganisme n'avaient, sur l'article dont il s'agit ici, comme sur beaucoup d'autres, que des lumières fort bornées et mêlées d'épaisses ténèbres. Ils établissaient ce principe admirable , qu'on trouve dans plusieurs de leurs écrits : que l'homme ^ , placé dans le monde comme dans un poste par son général, ne peut le quitter que par le commandement exprès de celui de qui il dépend , c'està-dire de Dieu même. Ils le regardaient aussi quelquefois comme un coupable condamné à une triste prison d'oii il pouvait désirer de sortir , mais d'où il ne lui était permis de sortir en effet que par l'ordre du magistrat et de la justice, et non en brisant ses chaînes, ni en forçant les portes du cachot. Ces idées sont
* « Yetat Pythagoras , injussu im- toni , saepè multîs : use ille , médius
peratoris , id est Dei , de praesidio et fidius, vir sapiens, laetus ex his tene-
statione • vitae decedere. >> (Cic. de bris in lucem illam excesserit. Nec
Senect. , n. 73. ) tamen illa vincula carceris ruperit ;
« Cato sic abiit e vita , ut causam leges enim vetsnt ; sed , tanquam a
moriendi nactum se esse gauderet. magistratu aut ab aliqua potestate
Vetat enim dominans ille in nobis légitima , sic a Deo evocatus atque
Dcus injussu bine nos suo demigrare. emissus exierit. » (Id. i . Tusc. Qiicest.
Quum vero causam justam Deus ipse n. 74-) dederit , ut tune Socrati , niuic Ca-
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belles, parce qu'elles sont vraies : mais l'application qu'ils en faisaient était fausse, en prenant pour un ordre exprès de la Divinité ce qui n'était qu'un effet de leur faiblesse ou de leur orgueil, qui les portaient à se donner la mort à eux-mêmes, soit pour se délivrer des peines de cette vie , soit pour immortaliser leur nom dans la postérité, comme cela arriva à Lycurgue, à Caton et à tant d'autres.