Tome II. Ilisi. aiic. iO
466 HISTOIRE AJVCIENNE.
strab. 1. 8, équitables, en leur imposant un léger tribut. Strabon pkit^inLyc. parle d'une ville nommée Elos^, située assez près de pag. 4°- Sparte , qui , après avoir subi le joug comme les autres , se révolta ouvertement , et refuSa de payer le .tribut. Agis, fils d'Eurysthène , nouvellement établi ^ sur le trône , sentit toutes les conséquences de cette prerhière révolte , et se mit aussitôt en campagne avec Sous son collègue. La ville fut assiégée, et, après une assez longue résistance , forcée de se rendre à discrétion. Il crut devoir faire un exemple qui intimidât tous les voisins par la sévérité du cbâtiment, mais qui cependant n'aliénât pas les esprits par une cruauté inhumaine. Il ne versa point de sang. Il laissa la vie à tous les habitants de la ville, mais il leur ota la liberté, et les réduisit tous à la dure condition d'esclaves. Ils furent employés aux ministères les plus vils et les plus pénibles , et traités avec une extrême rigueur. C'est ce que l'on appelait Ilotes. Le nombre s'en accrut extraordinairement dans la suite , les Lacédémoniens sans doute donnant ce nom à tous ceux qu'ils réduisaient en servitude. Comme ils étaient accouturriés à un grand loisir, et ne respiraient que la guerre, iîs confièrent la culture de leurs champs à ces esclaves, leur assignant à chacun une certaine portion de terres dont ils devaient rendre le fruit tous les ans à leurs maîtres, qui s'attachaient à appesantir leur joug pan toutes sortes de mauvais traitements. C'était une mauvaise politique , qui ne servait qu'à nourrir dans le cœur de l'état un grand nombre d'ennemis dangereux , toujours prêts à prendre les armes et à se révolter. Les Romains en usèrent avec bien plus de sagesse , en incorporant à l'état les peuples qu'ils subjuguaient, en les associant au droit de bourgeoisie,
et par là, d'ennemis qu'ils avaient été, les rendant leurs concitoyens et leurs frères.
^ II. Ljcurgue , législateur des Lacédémoniens.
Eurytion , d'autres ' le nomment Eurypon^ succéda Plut. inLyc. à Soiis. Pour gagner l'amitié du peuple , et faire mieux goûter son gouvernement , il jugea à propos de relâcher quelque chose de la puissance absolue des rois : ce qui le fit tellement aimer du peuple, qu'on donna son nom à tous ses descendants , qui furent appelés Eurjlioiiides. Ce relâchement produisit dans Sparte une horrible confusion et une licence effrénée , qui y causèrent des maux infinis pendant un assez long temps. Le peuple devint si insolent , que rien ne pouvait l'arrêter. Si les rois qui succédèrent à Eurytion voulaient employer la force pour recouvrer leur autorité, ils se faisaient haïr; et si , par complaisance ou par faiblesse , ils prenaient le parti de dissimuler, leur bonté ne servait qu'à leur attirer le mépris de la part de ces rebelles : de manière que tout était en désordre, et qu'on n'écoutait plus les lois. Ces troubles avancèrent la mort du père de Lycurgue. Il se nommait EimomuSy et fut tué dans une émeute populaire. Polydecte, son fils aîné, qui lui succéda, étant mort bientôt après sans enfants, tout le monde crut que Lycurgue allait être roi. Il le fut en effet pendant que la grossesse de ^a belle-sœur fut inconnue : mais sitôt qu'elle parut , il déclara que la royauté appartenait à l'enfant qui en naîtrait, si c'était un fils; et dès ce moment il administra le royaume comme son tuteur, sous le titre àe prodicos, que les
' Comme Polyen ( Strcita^. Il i3 ). — L.
4G8 niSTOIRE ANCIENNE.
an.m. 3i2o Lacétléinoniens donnaient aux tuteurs des rois. Quand ^' Tcnfant fut venu au monde , Lycurgue le prenant entre ses bras, et adressant la parole à ceux qui étaient présents : Voici dil-il, le roi qui nous vient de naître ^ seigneurs Spartiates ; et en même-temps il le mit dans la place du roi, et le nonnna Charilaiïs y à cause de la joie que tout le peuple témoigna de sa naissance. On peut voir au commencement de ce volume tout ce qui regarde Thistoire de Lycurgue , la réforme qu'il fit dans Sparte , et les lois qu'il y établit. Agé^ilas régnait pourlors dans la brandie aînée.
§ III. Guerre entre les Argiens et les Lacédérnoniens.
Herod. 1. 1, Quelque temps après, sous le règne de Tliéopompe, cap. 82. jj g'(^|gy^ yj^P guerre entre les Argiens et les Lacédémoniens au sujet d'un petit pays appelé Thjrea , qui confinait aux deux peuples, et qu'ils prétendaient chacun leur appartenir. Les deux armées étant près d'en venir aux mains, on convint, pour épargner le sang, de vider la querelle par trois cents des plus braves qu'on choisirait de chaque coté, à condition que la terre en litige demeurerait au parti vainqueur. Pour laisser aux combattants plus de liberté , les troupes se retirèrent. Alors ces généreux champions , qui avaient tout le courage de deux grandes armées, s'avancèrent fièrement les uns contre les autres, et combattirent avec tant d'acharnement, qu'ils restèrent tous sur la place, excepté trois, deux du coté des Argiens, et l'autre de celui des Lacedémoniens : encore fut-ce la nuit qui les sépara. Les deux Argiens , se comptant pour vainqueurs , coururent en porter la nouvelle à Argos : le Lacédémonien (^il s'appelait Olhryade), ayant dépouillé les
corps morts des x\rgiens, et porté leurs armes dans le camp des siens, demeura dans son poste. Le lendemain, les troupes revinrent de part et d'autre. Chaeun prétendait avoir la victoire de son côté : les Argiens , parce qu'il était resté plus de soldats de leur part que de l'autre; les Lacédémoniens, parce que le peu d'Argiens qui étaient restes avaient pris la fuite, au lieu que leur unique soldat était demeuré maître du champ de bataille , et avait dépouillé les corps morts des ennemis. Il fallut en venir aux mains pour décider la question. Le sort se déclara pour les Lacédémoniens , et le champ Tyrçate leur demeura. Othryade, ne pouvant se résoudre à survivre à ses braves compagnons , ni soutenir après leur mort la vue de Sparte, se tua lui-même sur le champ de bataille , et voulut avoir avec eux un sort et un tombeau commun. ^* '
§ IV. Guerre entre les Messéniens et les Lacédémoniens.
On compte jusqu'à trois guerres entre les Messéniens et les Lacédémoniens , toutes très -vives et très -sanglantes. La Messénie était une région du Péloponnèse, au couchant et assez près de Sparte, qui était puissante et qui avait ses rois particuliers.
Première guérie de Messénie.
La première guerre de Messénie dura vingt ans en^ an.m. 3261
tiers et commença la seconde année de la 9*^ olympiade. pausan.L 4,
Les Lacédéiiioniens prétendaient avoir plusieurs griefs [strab.vn^
considérables contre les Messéniens, entre autres, l'in- p .5''^,],
^ Justin. 1. o,
jure faite à leurs filles, qui furent déshonorées par les cap. 4
47O' JUSTUir.E ANCIENNh.
habitants de la Messénie lorsqu'elles allaient , selon la coutume, à un temple limitrophe des deux peuples, et le meurtre de Télècle leur roi , qui en fut la suite. Peutêtre l'envie d'étendre leur domination et de s'emparer d'un terrain qui était si fort à leur bienséance, fut-elle la véritable cause de cette guerre ^ Quoi qu'il en soit, elle éclata sous le règne de Pohdore et de Théopompe, rois de Sparte ^, dans le temps qu'à Athènes les archontes étaient encore dix ans en charge. Pausan. Euphaès , treizième descendant d'Hercule , était poUr-
^'' ' lors roi de Messénie.. Il confia le commandement de
son armée à Cléonnis ^. Les Lacédémoniens commencèrent la campagne par le siège d'Amphée, petite ville et peu considérable, mais qui leur parut fort propre à en faire leur place d'armes. Elle fut emportée d'emblée et tous les habitants furent passés au fil de l'épée; Ce premier échec ne servit qu'à animer les Messéniens , en leur faisant voir ce qu'ils avaient à craindre s'ils ne se défendaient courageusement. Les Lacédémoniens, de leur coté , s'engagèrent par serment à ne point mettre bas les armes, et à ne point retourner à Sparte qu'ils ne se fussent rendus maîtres de toutes les villes et de toutes les terres des INIesséniens , tant ils comptaient sur leurs forces et sur leur courage, id. Il se donna deux combats , où la perte fut à-peu-
p. 227-234. près égale de part et d'autre. Après le second, les
' Les Messéniens prétendaient que mort, son fils Polydore lui succéda
ces jeunes filles étaient des jeunes (Id. c. 7). — L.
gens déguisés et armés de poignards, ^ Ce fait est postérieur au siège
qui devaient assassiner les chefs de d'Amphée : Pausanias le rapporte
la Messénie. — L. seulement au premier des deux com-
2 C'est Alcamène , fils de Téléclus , bats dont Rollin parle un peu plus
qui régnait alors avec Théopompe bas (Pausan. Messen. c. 7). — L. (Pausan. Messen. c. 5) : après sa
Messéniens furent affligés de maux extrêmes par la disette de vivres , qui donna lieu à une grande désertion dans leurs t^wpes et ensuite y causa la peste.
Ils consultèrent Toracle de Delphes, qui leur ordonna , pour apaiser la colère des dieux , de leur immoler une vierge du sang royal. Aristomène, qui était de la race des Epytides ' , offrit sa fdle. Alors les .Messéniens, voyant bien que, s'ils laissaient des garnisons dans toutes leurs places , ils affaibliraient extrêmement leurs forces , abandonnèrent toutes les autres villes, et allèrent se camper près d'Ithome, petite ville située sur le haut d'une montagne de même nom , et s'y fortifièrent. Il se passa sept ^ années entières où il n'y eut que de légères escarmouches de part et d'autre, sans que les Lacédémoniens osassent présenter bataille à l'ennemi.
Ils désespéraient presque de pouvoir le vaincre, et il n'y avait que la religion du serment qui les contraignît à continuer une guerre qui leur était devenue si onéreuse. Ce qui les inquiétait le plus était la crainte que Diod. i. i5, leur absence, qui les tenait éloignés de leurs femmes P^s-*'^depuis plusieurs années, et qui pouvait encore durer
* Après le retour des Héraclides, diens, par les fils d Aristodème et
Cresphontes , l'un d'entre eux , à qui par Cisus , fils de Téménus. Ce prince
la Messénie était écliue en partage , se fit aimer des ^aands par ses ma-
s'efforea de s'y soutenir en s'atta- nières prévenantes , du peuple par
chant le peuple ; son gouvernement ses libéralités , et s'acquit une telle
déplut aux riches : il s'ensuivit une considération que ses descendants
insurrection , dans laquelle Cres- prirent le nom à^Épjcides au lieu de
phontes périt avec la plus grande celui d'Héraclides qu'avaient porté
partie de sa famille (PAUSAN.Me^ie/?. ses prédécesseurs (Paosan. 1. I.)
c. 3; IsocRAT. th Archidamo , §7). — L.
Épytus, l'un de ses fils, qui avait ' 5/x années depuis la fuite de Ly-
échappé au massacre, fut rétabli sur ciscus (PAusAN.-We.ï^fw. c. 10). — L. le trône de Messénie par les Arca-
4'72 HISTOIRE AWCIEIVN*:.
long-temps, ne fît périr leurs familles et ne laissât Sparte destituée de cito\ ens. Pour obvier à ce malheur , il^ y envoyèrent ceux des soldats qui Croient venus à l'armée depuis qu'on avait prêté le serment rapporté ci-dessus, et ne firent point difficulté de leur prostituer leurs femmes ^. Ceux qui naquirent de ces conjonctions illégitimes furent ?i^}^e\ès, parthéniens ^ nom qui désignait la honte de leur naissance. Quand ils furent dans, un âge plus avancé , ne pouvant souffrir cet opprobre , ils Se bannirent eux-mêmes de Sparte et, sous la conduite de Phalante , ils allèrent s'établir en Italie , à Tarente , après en avoir chassé les anciens habitants ^. Pausan. Enfin , la huitième ^ année de la guerre , qui était
Diod. lii 1^ treizième du règne d'Euphaès , se donna le sanglant [tcar^nii combat près d'Ithome. Euphaès enfonça les bataillons d'ir ^1**' 1 ^^ Théopompe avec trop d'ardeur et de précipitation pour un roi. Il v fut percé de coups dont plusieurs étaient mortels. Il tomba et semblait rendre l'ame. Alors on fit de part et d'autre des efforts extraordinaires de courage, les uns pour enlever le roi, les autres pour le sauver. Cléonnis tua huit Spartiates qui l'entraînaient , et, les avant dépouillés, mit leurs armes en sarde entre les mains de ses soldats. Il avait reçu plusieurs blessures et elles étaient toutes par -devant, preuve certaine qu'aucun des ennemis ne lui avait fait lâcher le pied. Aristomène, combattant dans la même occasion et pour le même sujet , tua cinq Lacédémoniens , dont il emporta aussi les dépouilles, et il ne reçut
' vSelon d'autres, leurs filles, Trap- Rura Phalanto.
6£'voi(Strab. VI. p. 280 ). De là le (Horat. \\,0d. iv. 12.)
nom de parthéniens, — L. ^ Toujours la sixième année de-
2 .... Et regnata petam Laconi puis la fuite de Lyciscus (^Paus. 1. i . ).
aucune blessure. Le roi fut emporté par les Messéniens , et, tout sanglant et percé de coups, il témoigna sa joie de ce qu'ils n'avaient pas eu du dessous. Aristomène, après la bataille, rencontra Cléonnis, qui ne pouvait, à cause de ses blessures, niarcber ni de lui-même, ni avec le secours de ceux qui lui donnaient la main. Il le chargea sur ses épaules, sans quitter ses armes, et le porta au camp.
Après qu'on eut mis le premier appareil aux plaies du roi de Messénie et des officiers, il s'éleva parmi les Messéniens un 'nouveau combat , non moins vif que le premier, mais d'une espèce bien différente et qui en était la suite. Il s'agissait d'adjuger le prix de la gloire à celui qui s'y était le plus distingué par sa bravoure. C'était pour- lors un usage déjà assez ancien de faire proclamer publiquement le plus brave de la journée après chaque bataille. Rien n'était plus propre à animer le courage des officiers et des soldats, à leur inspirer une audace intrépide, à étouffer en eux toute crainte des dangers et de la mort. Deux illustres champions entrèrent en lice, savoir Cléonnis et Aristomène.
Le roi , tout blessé qu'il était , présida avec les principaux officiers de l'armée au conseil oii cette importante dispute devait être décidée. Chacun des contendants plaida sa cause. Cléonnis appuyait sa prétention sur le plus grand nombre d'ennemis qu'il avait tués, et sur les plaies qu'il avait reçues dans le combat, témoins non douteux du courage avec lequel il avait affronté la mort; au lieu que l'état dans lequel Aristomène était sorti du combat sans y avoir reçu aucune lîlessure laissait entrevoir qu'il avait été fort attentif à
conserver sa personne , ou prouvait tout au plus qu'il avait été plus heureux, mais non pas plus brave que lui. Quant à ce qu'il l'avait transporté sur ses épaules dans le camp, c'était une action qui pouvait montrer la force cle son corps , mais rien de plus ; et ici , disaitil , il s'agit de bravoure.
Le seul reproche qu'on faisait à Aristomène, était de ce qu'il n'avait point été blessé , et c'est à quoi il s'atta- « cha. On m'appelle heureux , dit-il , parce que je n'ai « point reçu de blessures. Si j'en étais redevable à ma « lâcheté, je ne mériterais point ce nom, et, au lieu «d'être admis à disputer le prix, je devrais subir la « rigueur des lois qui punissent les lâches : mais ce «qu'on m'objecte comme un crime, c'est ce qui fait V ma gloire ; car , soit que les ennemis, étonnés de ma « valeur, n'aient osé me résister, ce m'est une grande « louange de m'étre fait craindre d'eux; soit, quand ils « ont combattu , que j'aie eu tout ensemble et la force « de les tailler en pièces, et la sage précaution de me « préserver de leurs coups, j'aurai été tout à-la-fois et « vaillant et prudent : car quiconque , dans la chaleur « même du combat , s'expose au hasard avec sagesse et « retenue , montre qu'il possède en même temps les « vertus et du corps et de l'esprit. On ne peut pas cer- « tainement reprocher à Cléonnis qu'il ait manqué de « courage ; mais je suis fâché , pour son honneur , qu'il « paraisse manquer de reconnaissance. »
Après ces discours on alla aux suffrages. Tout le monde demeure suspendu dans l'attente du jugement. Nulle dispute n'égale celle-ci en vivacité. Il ne sagit point d'or ou d'argent ; l'honneur est ici tout pur. L^
PERSES ET GRECS. /j'yS
gloire désintéressée est le vrai salaire de la vertu. Ici les juges ne sont point suspects. Les actions parlent encore. C'est le roi , environné de ses officiers , qui préside et qui prononce : c'est toute une armée qui est témoin. Le champ de bataille est un tribunal sans faveur et sans cabale. Toutes les voix se réunirent en faveur d'Aristomène, et lui adjugèrent le prix.
Euphaès ne survécut pas long -temps à ce jugement, Pausau.j. 4,
, . V Ti . , . p. 235-?4i,
et mourut quelques jours après. 11 avait règne treize ans , et fait la guerre pendant presque tout ce temps contre les Lacédémoniens. Comme il mourait sans enfans , il laissa au peuple messénien le soin de lui choisir un successeur. Cléonnis et Damis le disputèrent à Aristomène : mais celui-ci fîit élu préférablement aux autres. Quand il fut roi , il honora des plus grandes charges ses deux rivaux. Vifs amateurs du bien public encore plus que de la gloire, concurrents, mais non ennemis, ces grands hommes brûlaient de zèle pour la patrie ; ils n'étaient ni jaloux ni amis que pour la sauver.
J'ai suivi , dans le récit que je viens de faire , le Mém. de
1 r i»/T-r»--i?A> -i • n ' 1 l'acad. des
sentiment de feu M. Boivin laine, etjai pronte de sa inscriptions, savante dissertation sur un fragment de Diodore de p. 84-113 Sicile qui était peu connu ^. H y suppose et y prouve
' Ce fragnaent fut d'abord publié qu'Assemani,dansun manuscrit de la
par H. Etienne, d'après un manu- bibliothèque vaticane.Malgrél'auto-
scrit, dans lequel il était anonyme. rite des copistes de ces manuscrits, il
Cet habile critique n'y voyait qu'une est douteux que Diodore de Sicilesoit
déclamation d'un rhéteur inconnu. l'auteur de ce fragment , qui sent bien
Isaac Vossius, comme nous l'ap- la déclamation : il se peut (et l'on a
prend son fème(Hist. Gr. II. p. 5 1 9 ) , de fréquents exemples analogues)
le trouva, sous le nom de Diodore qu'un soplii.ste ait brodé cette dispute
de Sicile, dans un manuscrit de la sur les faits racontés par Pausanias ,
bibliothèque des Médicis , de même et qu'ensuite un autre copiste ait cru
4^6 HISTOIRE ANCIBNNE.
que le roi dont il est parlé dans le fragment est Eupliaès, et qu'Aristomène est celui que Pausanias appelle Aristodèine, selon la coutume des Anciens, qui souvent avaient deux noms.
Aristomène, nommé autrement Aristodhne ^ , régna
près de sept ans, et fut également estimé et aimé de
SCS sujets. La guerre continua toujours pendant ce
ciem Alex tcmps-là. Vcrs la fin de son règne, il battit les Lacé-
m Protrept. flémonicns , prit leur roi Théopompe, et égorgea en
Eu,eb. in l'houncur de Jupiter dlthome trois cents hommes,
Pr.Tfpar. 1 1 ' • ' • 1 • • 1 • • T •
lib. 4, c. i6. parmi lesquels le roi était la principale victime. Luimême s'immola peu de temps après sur le tombeau de sa fille , pour satisfaire à la réponse d'un oracle. Damis lui succéda, mais sans porter la qualité de roi. Pausan. Dcpuis sa morl , les affaires des Messéniens allèrent
p. -241-242. loujoui-s fopt n^al , et ils se trouvèrent sans ressource et sans espérance. Réduits à la dernière extrémité , et manquant absolument de vivres, ils abandonnèrent Ithome, et se retirèrent chez ceux de leurs alliés qui étaient les plus voisins. La ville aussitôt fut rasée, 'et tout le reste du pays se soumit. On obligea les Messéniens de s'engager par serment à ne jamais abandonner le parti des Lacédémoniens , et à ne se point révolter contre eux : précaution bien inutile , et qui ne devait servir qu'à leur faire ajouter le parjure à la révolte. On ne leur imposa point de tributs, et on se contenta d'exiger d'eux qu'ils portassent à Sparte la moitié des
devoir faire honneur du tout à Dio- que dans le fragment attribué à Diodore de Sicile. — L. dore. Le premier nom est sans doute
I Pausanias, Clément d'Alexan- le véritable. Aristomène ne paraît drie , Eusèbe , rappellent Aiisto- que dans la seconde guerre, comme dèmc : il n'est appelé Aristomène l'établit Pausanias. {Messen. c. 6.)
grains qu'ils auraient recueillis clans la moisson. Enfin il fut stipulé que, tant hommes que femmes, ils assisteraient en habits de deuil aux funérailles des rois et des principaux citoyens de Sparte; ce qu'on regardait apparemment comme une marque de dépendance, et
comme une sorte d'hommage rendu à la nation. Ainsi An. m. 3281 ., , . , Av.j.c.723.
fut terminée la première guerre de Messénie , après
avoir duré vingt ans.
Seconde gueire de Messénie.
La douceur que les Lacédémoniens avaient montrée Pausau. 1.4, d'abord à l'égard des peuples de Messénie ne fut pas Justin. de longue durée. Quand ils virent tout le pays soumis, et qu'ils le crurent hors d'état de leur susciter de nouvelles affaires , ils s'abandonnèrent à leur caractère naturel, qui était un caractère de fierté et de hauteur, qui dégénérait souvent en dureté , et quelquefois même en férocité; au lieu de traiter les vaincus avec bonté comme des alliés et des amis , et de s'attacher à gagner par la douceur ceux qu'ils avaient domptés par la force, ils ne semblaient attentifs qu'à appesantir de jour en jour leur joug, et à leur en faire sentir tout le poids. Ils les chargeaient de tributs, les livraient à l'av'hrice de ceux qui étaient commis pour en faire la levée, n'écoutaient point leurs plaintes, ne leur rendaient aucune justice^ les traitaient avec mépris comme de vils esclaves , eî employaient contre eux les violences les plus criantes.
L'homme, né pour la liberté, ne s'apprivoise point avec la servitude : la plus douce l'irrite et le révolte. Que fallait -il donc attendre d'un esclavage aussi dur qu'était celui des Messeniens ? Après ' l'avoir supporté
' << Qtiiiin per complures annos gravia seivitutis verbeia, plerumqut
478 HISTOIRK ANCIENNE.
avec peine pendant près de quarante ans ' , ils songèrent à secouer le joug, et à se rétablir dans leur ancien Ak.m.3390. état. Cette année était la quatrième de la ^3^ olym- ^' piade : la charge d'archonte à Athènes était pour -lors réduite à l'espace d'un an : Anaxandre et Anaxidame régnaient à Sparte.
Leur premier soin fut de se fortifier du secours des peuples voisins. Ils. les trouvèrent fort disposés à entrer dans leurs vues. Leur propre intérêt les y portait : ce n'était point sans crainte et sans jalousie qu'ils voyaient s'élever au milieu d'eux une ville puissante, qui paraissait manifestement vouloir étendre sa domination sur toutes les autres. Les peuples de l'Elide , ceux d'Argos , ceux de Sicyone, se déclarèrent en leur faveur. Avant qu'ils fussent assembles, il se donna un combat. Aristomène ^ , secon J de ce nom , était à la tête des Messéniens. C'était un chefcd'un courage intrépide, et d'une extrême habileté dans le mctier de la guerre. Les Lacédémoniens furent battus. Aristomène, qui voulait donner d'abord aux ennemis une idée avantageuse de lui-même, sachant qu'elle influe sur tout le reste des entreprises, eut la hardiesse d'entrer de nuit à Sparte^, et d'attacher 'à la porte du temple de Minerve , surnommée Chalciœcos , un bouclier dont Tinscription marquait que c'était un présent qu' Aristomène offrait à la déesse , des dépouilles des Lacédémoniens.
et vlncula , cseteiaque captivitatis lib. i5,p. 378. [§66].)
mala perpessi essent , post longam = Diodore de Sicile ne donne
pœnarum patlentiaiu , hélium instau- cela que comme un on dit. Voyez
rant. >> (Justin, lib. 3, cap. 5.) ^a note pag. 4*6. — L.
'Trente-neiii"ans(PACSAN.i>/ewe«. ^ Ce qui put favoriser son projet,
c. i5). — L c'est que les lois de Lycurgue défen-
'- Selon plusieurs historiens , il y daient de porter de la lumière dans
avait eu un autre Aristomène dans la les rues de Sparte ( Plutarch. Instit.
première guerre de Messénie. (DioD. />«co«., § i ). — L.
Cette bravade en effet étonna les Lacédémoniens; mais ils furent encore plus alarmés de la puissante ligue qui se formait contre eux. L'oracle de Delphes, qu'ils consultèrent sur les moyens de réussir dans cette guerre, leur ordonna de faire venir d'Athènes un chef pour leur donner conseil et les conduire. La démarche était humiliante pour une ville aussi fîère que Sparte; mais la crainte de s'attirer le courroux du dieu par une désobéissance si marquée , l'emporta sur tout autre motif. On députa donc vers les Athéniens. Cette demande les embarrassa. Ils n'étaient pas fâchés de voir ceux de Lacédémone aux mains avec leurs voisins , et n'avaient pas envie de leur fournir un bon général : d'un autre coté, ils craignaient aussi de désobéir au dieu. Pour se tirer d'embarras, ils leur présentèrent ïyrtée. Il était poëte de profession , avait quelque chose d'original dans l'esprit, et de choquant dans le corps , car il était boiteux. Malgré ces défauts , les Lacédémoniens le reçurent comme un chef que le ciel même leur envoyait. Le succès ne répondit pas d'abord à leur attente. Ils furent battus trois fois consécutivement.
Les rois de Sparte , abattus par tant de défaites, et n'espérant pas un meilleur succès pour l'avenir, voulaient absolument retourner à Sparte, et y ramener les troupes. Tyrtee s'opposa fortement à ce dessein , et les fît revenir à son avis. Il parla aux troupes, et prononça des vers qu'il avait préparés dans cette vue , et travaillés avec un soin extrême. Il les consolait de leurs pertes passées, qu'il attribuait, non à aucune faute de leur part , mais à un malheur et à un destin que nulle sagesse humaine ne peut surmonter. Il leur
48o HISTOIRE AINCIENNE.
représentait la honte qu'il y aurait pour des Spartiates à fuir devant rennemi , et combien il leur serait glorieux de périr même, s'il le fallait, les armes à la main en combattant pour la patrie. Comme si tout danger fût disparu, et que les dieux, pleinement satisfaits et apaisés par les défaites précédentes , se fussent tournés entièrement de leur coté, il leur faisait envisager la victoire comme certaine et comme déjà présente, et comme si elle-même les invitait au combat. Tous les
Plat.
lib. I de leg. Anciens qui ont parlé du caractère de la poésie de
pajj. 629. ^ ^ ... ,
Plut, m Tyrlée remarquent qu'elle était pleine d'un feu, d'une
Agid. et '' . • n • 1
cieom. ardeur, d un enthousiasme qui enflammait les esprits,
[Diog.Laert. qui l^s clcvait au - dcssus d'eux-mêmes^, qui leur
■ ^ ^ ■ •' inspirait je ne sais quoi de généreux et de martial , qui
étouffait en eux tout sentiment de crainte des dangers
ou de la mort , et qui les rendait uniquement attentifs
au salut de la patrie et à leur propre gloire.
Ce fut véritablement l'effet que les vers de Tyrtée produisirent dans cette occasion sur les soldats. Us demandèrent tous d'une voix commune qu'on les conduisît contre l'ennemi. Devenus indifférents pour la vie , ils ne songeaient qu'à s'assurer l'honneur de la sépulture. Ils attachèrent tous à leur bras droit des bandelettes où ils avaient inscrit leur nom et celui de leurs pères, afin que, s'ils périssaient dans le combat, et que les traits de leurs visages vinssent à se confondre par la longueur du temps, on put certainement les reconnaître à ces marques. Des soldats déterminés à mourir sont bien forts : cela parut dans la bataille qui se donna.
' Tvrtaeusque mares animos in Martia bello Tersibus exacuit.
(HoRAT. /// A/t, poft. [v. 402].)
PLRSES ET GRrX.S. 4^1
Elle fut très-sanglante, et la victoire long-temps disputée; mais enfin les Messéniens cédèrent. Quand Tyrtee, dans la suite, passa à Sparte, il y fut reçu avec de grandis marques de distinction, agrégé au nombre des citoyens.
Le gain de cette bataille ne termina pas la guerre: elle avait déjà duré trois ans. Arislomène ayant ramassé les débris de son armée , se retira sur une montagne qui était d'un difficile accès , appelée Ira. Les vainqueurs avaient compté l'emporter d'emblée; mais il s'y défendit pendant onze ans, et y fit des actions de bravoure extraordinaires. Ce ne fut même que par surprise et par trabison qu'il fut obligé d'en sortir, après avoir combattu comme un lion. Ceux des Messéniens qui tombèrent entre les mains des Laccdcmoniens furent réduits au sort et à l'état des Ilotes : mais les autres, voyant leur patrie ruinée, allèrent s'établir à Zancle, ville de Sicile, qui depuis fut appelée de leur nom Messane; et elle est encore aujourd'bui nommée Messine. Aristomène , après avoir conduit une de ses filles à Rhodes , dont le tyran l'avait épousée , songeait à passer ou à Sardes, chez Ardys, roi des Lydiens, ou à Ecbatane, chez Phraorte, roi des Mèdes. Mais la mort le prévint.
La seconde guerre des Messéniens avait duré quatorze ans. Elle finit la première année de la 27*" olympiade. ^n. m. 3334
11 y en eut encore une troisième , qui commença du ' ^' ' ' ''°'' temps et à l'occasion d'un grand tremblement de terre arrivé à Sparte. Il en sera parlé dans la suite.
' Selon Cor^jni, 668 ans avant J. C. — L.
FIN DU TOME SECOND DE L HISTOIRE ANCIENNE. Tome II. IILt. anc. J f