‹ OEuvres complètes. Accompagnée d'observations et d'éclaircissements historiquesChapitre 78 sur 85 · Tome II. Hist. anc. J · texte numérisé non relu

Tome II. Hist. anc. J

45o HISTOIRE ANCIENNE.

à sa domination , Perses , Mèdes , Phéniciens , Egyptiens , Babyloniens, Indiens et beaucoup d'autres, et venir fondre avec toutes les forces de l'Asie et de l'Orient sur un petit pays renfermé dans des bornes fort étroites et dénué de tout secours; je veux dire la Grèce. Quand on envisage d'un coté tant de nations réunies ensemble , des préparatifs de guerre faits pendant plusieurs années et avec une si grande vivacité , des armées de terre et de mer innombrables, des flottes auxquelles la mer peut à peine suffire; de l'autre, deux faibles villes, Athènes et Lacédémone , abandonnées de tous leurs alliés et réduites presque à elles seules ; on aurait lieu de croire que ces deux petites villes vont être détruites et absorbées par une puissance si formidable, et qu'il n'en restera pas même de vestiges. Cependant ce seront elles qui demeureront victorieuses , et qui , par leur courage invincible, et par plusieurs combats qu'elles gagneront sur terre et sur mer, feront perdre pour toujours à l'empire persan le dessein de revenir attaquer la Grèce.

Le récit de la guerre entre les Perses et les Grecs rendra sensible la vérité de cette maxime, que ce n'est point le nombre , mais la valeur des troupes et la conduite des chefs qui décident dans les batailles. On admirera la fermeté d'ame et de courage des grands hommes qui étaient à la tête des affaires de la Grèce , que l'ébranlement de l'univers ne fut pas (jppable d'abattre ; que les plus grands malheurs ne purent déconcerter; qui entreprirent de tenir tête avec une poignée d'hommes aux armées innombrables des Perses ; qui osèrent, malgré une si prodigieuse inégalité, espérer un heureux succès; qui forcèrent la victoire à se ran-

PETxSES ET GRECS. 4^1

ger du coté du mérite et de la vertu ; et qui apprirent à tous les siècles quelles ressources on trouve dans la prudence, dans la valeur, dans rexpérience, dans le zèle pour la patrie et pour la liberté, dans l'amour du devoir, et dans tous les sentiments d'une ame noble et généreuse.

A cette guerre des Perses contre les Grecs en succédera une autre entre les Grecs mêmes, mais d'un caractère tout différent. 11 n'v aura guère ici que des actions peu importantes en apparence , et peu capables , ce semble, de satisfaire un lecteur avide de grands événements : des disputes particulières entre quelques villes ou quelques petites républiques; des sièges de places pour l'ordinaire peu considérables (j'en excepte le siège de Syracuse, l'un des plus importants de l'antiquité), mais qui ne laisseront pas de traîner souvent en longueur ; des combats entre des armées peu nombreuses , et où quelquefois il y a peu de sang répandu. Qui a donc pu rendre ces guerres si célèbres ? Salluste nous l'apprend ^ : « Les exploits des Athéniens , « dit - il , peuvent être considérés en eux - mêmes « comme grands et magnifiques ; on peut dire pourtant <f qu'ils sont en quelque sorte au-dessous de leur ré- (( putation. Mais parce qu'il y a eu dans la Grèce une « foule de beaux esprits et d'excellents écrivains , ces « exploits sont vantés dans tout l'univers comme grands (( et merveilleux. Ainsi les actions des Athéniens pa-

' « Atheniensium tes gestae , si- Atheniensîum facta pro maximis ce-

euti ego existiîno, satis amplae ma- lebrantur. Ita eorum quae fecère

gnificaeque fuerunt ; verùm aliquanto virtus tanta habetur, quantum eam

minores tamen quàm famâ feruntur. verbis potuère extollere prseclara

Sed quia provenère ibi sciiptorum ingénia. " (Sall. in bello catilin.

magna ingénia, per teiraium orbem [§ 8]- )

« raissent grandes à proportion de l'esprit et de l'habi- « leté des écrivains qui les ont célébrées. »

Salluste, assez jaloux d'ailleurs de la gloire qu'avaient acquise aux Romains les actions éclatantes dont leur histoire est pleine , rend ici justice à celles des Grecs , en reconnaissant qu'elles ont une vraie grandeur et une vraie magnificence, quoique inférieures, selon lui, à leur réputation. Qu'est-ce donc que cet éclat étranger et emprunté que les historiens y ont ajouté par leur éloquence ? C'est que par toute la terre on vante de concert les actions des Athéniens comme tout ce qui s'est jamais fait de plus grand : pet^ terraruni orbem Atheniensium facta pro maximis cele- BRANTUR. Toutes Ics nations , séduites et comme enchantées par les charmes des écrivains grecs, mettent les exploits de ce peuple au - dessus de tout ce qui s'est fait ailleurs de plus beau. Voilà , selon Salluste , le service qu'a rendu aux actions des Athéniens l'histoire écrite comme elle l'est par les Grecs ; et il est bien fâcheux que la notre , faute d'une pareil secours y ait laissé périr une infinité de belles actions et de belles paroles, auxquelles l'antiquité eût bien su donner du relief, et qui feraient beaucoup d'honneur à la nation.

Mais , quoi qu'il en soit , on doit convenir qu'il ne faut pas toujours juger du prix d'une action, ni du mérite de ceux qui y ont eu part , par l'importance de l'événement. C'est dans les sièges et dans les combats, tels que ceux dont il est parlé dans la guerre du Péloponnèse , que paraît véritablement toute l'habileté d'un général. Aussi remarque -t - on que ce n'est qu'à la tête de petites armées, et dans des pays assez peu étendus , que nos plus grands capitaines du siècle passé

ont fait paraître leur grande capacité , et ont égalé les plus fameux capitaines de l'antiquité. Dans ces sortes d'actions , le hasard n'a part à rien , et ne couvre point les fautes , si l'on en fait. La prudence du chef règle et conduit tout. Il est véritablement l'ame de ses troupes , qui n'agissent et ne se remuent qu'au signal qu'il en donne. Il voit tout, et est par-tout. Rien n'échappe à son attention ni à sa vigilance. Les ordres sont donnés à propos , et exécutés de même. Ruses , stratagèmes, fausses marches, attaques vraies ou simulées, campements, décampements, tout, en un mot, part et dépend de lui seul.

Et c'est en quoi la lecture des historiens grecs, tels que Thucydide , Xénophon , Polybe , peut être infiniment utile aux jeunes officiers; parce que ces historiens, qui étaient en même temps excellents capitaines , entrent dans un grand détail , et conduisent les lecteurs comme par la main dans les sièges et dans les combats qu'ils décrivent, leur apprenant ainsi, par l'exemple des plus grands généraux de l'antiquité, et par une sorte d'expérience anticipée, comment il faut faire la guerre.

Ce n'est pas seulement pour les actions guerrières que l'histoire de la Grèce nous fournira de grands modèles. Nous y verrons de fameux législateurs, de très - habiles politiques , des magistrats nés pour le gouvernement, des hommes qui ont excellé dans tous les arts et dans toutes les sciences , des philosophes qui ont poussé leurs recherches aussi loin qu'on le pouvait dans ces temps reculés , et qui nous ont laissé des maximes de morale capables de faire rougir des chrétiens.

454 IIISTOIKE ANCIENNE.

Il est vrai que ces mêmes philosophes, si éclairés sur de certains points, ont été entièreanent aveugles sur d'autres , jusqu à ignorer et à comhattre les principes les plus clairs de la loi naturelle ; et que souvent leUr conduite a démenti leur doctrine, s'étant prostitués aux dérèglements les plus grossiers. La divine providence l'a permis ainsi, et les a livrés à un sens réprouvé, pour punir leur orgueil et pour nous instruire nar leur exemple, en nous montrant de quoi sont capables les hommes, même les plus habiles et les plus éclairés, quand ils sont abandonnés à leur propre faiblesse et à leur corruption naturelle , et de quels abymes la grâce s Aucust ^u divin médiateur nous a tires. Mais les dérèglements deDooti. Q^j j}g gQj^j. tombés, et du côté de l'esprit, et du coté

Christ. 1. 2, ' I

cap. 4o du cœur, quoique nous devions les détester, n'empêchent pas qu'il n'y ait dans leurs livres d'excellentes maximes , que nous devons , selon la pensée de saint Augustin, revendiquer comme un bien qui nous appartient; de même que les Israélites, en sortant de l'Egypte, s'enrichirent de ses dépouilles; et c'est ainsi

De bipt. qu'en ont usé tous les saints : Ipsi qentiles si qiiid di-

contr.Donat. *" ,

1.6,0.87. ^inum et rectum in doctrinis suis nabere poluerunt, non improbaverunt sancti nostri.

J'en dis autant des actions vertueuses qui se rencontrent chez les païens , telles que l'histoire des Grecs nous en fournira un grand nombre. Saint Augustin nous avertit que ^ , selon la T'egle de la justice, secun- DUM justitijE regulam , HOU - Seulement nous ne pou-

' « Habendi sunt in eorum nu- qUjî: secundum jcstiti.* regulam

mero , quorum etiam impiorum , nec non solum vituperare non possp-

Deum verum veraciter justèque co- mus , verum etiam meritô rectè-

lentium , quœdam tamen facta vel que laudamus. ( S. August. lib. de

legunus, velnovimus, velaudimus, Spir. et Litt. n. 48.)

vons point blâmer et condamner ces actions , mais que nous avons raison de les louer et de les relever. Ce n'est, pas que ces actions soient bonnes et louables en tout; saint Augustin était bien éloigné de le penser ^ Il les trouvait telles en elles-mêmes, et du coté du devoir : mais du coté de la fin, il les trouvait trèscondamnables, parce qu'elles n'étaient point rapportées à Dieu. Ce n'est pas au vrai Dieu , qui leur était inconnu , qu'ils demandaient la sagesse des bons conseils, le succès des entreprises, les talents, la vertu. Ce n'est pas au vrai Dieu qu'ils en rendaient grâces , et qu'ils en rapportaient la gloire par une bumble reconnaissance. Ils ne le regardaient ni comme la source et le principe, ni comme le terme de tout ce qu'ils faisaient de bien. Leurs meilleures actions étaient corrompues par l'amour -propre , ou par l'ingratitude. Elles n'ont pu leur être utiles pour le salut, qui ne s'obtient point sans la foi en Jésus - Christ.

Mais cela n'empêche pas, selon le même saint Au- s. August.

,., . ^ ., ,,. . , de Civ. Dei,

gustm, qu il ne soit tres-utile pour 1 instruction des i. 5,c. i8.

chrétiens , et pour la règle des mœurs , de rapporter et

de mettre dans tout leur jour les actions des païens,

pourvu qu'on ne les fasse valoir que leur juste prix :

car je puis bien ici appliquer aux Grecs ce que ce père

dit des Romains. Il emploie un chapitre entier, qui

est assez long , à en indiquer les actions et les vertus

les plus éclatantes : amour du bien public, dévouement

pour la patrie, constance à souffrir les tourments les

' « Noveris i^aque , non officîis , contra Julian. lib. 4 , cap. 3, n. ai.) sed finibus, à vitiis discernendas «Non erat in eis vera justitia,

esse virtutes. Officium aiitem est , quia non actibus , sed finibus pen-

quod faciendum est: finis verù , santur officia. » (Ibid. n. 26.) propter quod faciendum est. » (Id,

456 HISTOIFxE ANCIEiNiyE.

plus cruels et la mort même , désintéressement noble et généreux, estime et pratique de la pauvreté, profond respect pour les dieux et pour la religion. Il fait sur ce sujet quelques réflexions qui méritent bien de trouver ici leur place.

Premièrement , il reconnaît que c'est pour récompenser toutes ces vertus des Romains , qui n'en avaient pourtant que le nom et l'apparence , que Dieu leur a accordé l'empire de l'univers, récompense proportionnée à leurs mérites , et dont ils ont été assez aveugles pour se contenter '. C'est par la même raison qu'il a voulu que leur nom fût si glorieux et si bonoré chez toutes les nations et dans tous les siècles , afin que tant de belles actions ne demeurassent pas absolument sans récompense.

En second lieu, il remarque que ces vertus, toutes fausses qu'elles sont, ne laissent pas de devenir fort utiles au genre humain, et qu'elles entrent dans les vu^ secrètes que Dieu a sur les peuples, soit pour les récompenser, soit pour les punir. En effet l'amour de la gloire, qui est un vice, en étouffe d'autres beaucoup plus nuisibles et plus funestes , comme sont l'injustice , la violence , la cruauté^. Et qui doute qu'un magistrat, qu'un gouverneur de province, qu'un roi , qui ne sera doux, patient, juste, chaste, bienfaisant que par des vues humaines de gloire ou d'intérêt, ne soit infiniment plus utile à la

' <« si Romanis Deus necjiie hanc conquerantur : Perceperunt merce-

terrenam gloriam excellentissimi iiu- dem suam. >> (Ibid. cap. i5.) perii concederet , non redderetur ^ « Constat eos , qui cives non

nierces bonis artibus eoium , id est sint civitatis aetemae , utiliores esse

virtutibus, quibiis ad tantam gloriain teirenae civitati , quando habent vir-

perveniie nitebantur. At non est tutem velipsam, quàm sinecipsam.»

quod de summi et veri Dei justitià (Ibid. cap. 19.).

république que s'il n'avait pas cette ombre et ces dehors de vertu ; et que des hommes de ce caractère ne soient un présent du ciel bien précieux. On en peut juger par la comparaison de magistrats et de princes d'un caractère opposé , qui , renonçant à tout honneur et à toute probité, comptant pour rien la réputation, foulant aux pieds les lois les plus saintes , n'en reconnaissent d'autres que leurs passions, et leur brutalité; tels enfin que Dieu en donne dans sa colère aux peuples qu'il veut punir, et qu'il juge digne de tels maîtres : et talibiis quidem domiiiandi potestas non s. August. datur nisi summi Dei providentiâ ^ quando res huma- f. 5'Jc. it)' nas judicat talibiis dorninis dignas.

La troisième et dernière réflexion , et la plus propre à mon sujet et au but que je me propose en écrivant l'Histoire ancienne, regarde l'usage qu'il faut faire des louanges qu'on donne aux païens. Elle montre le fruit qu'un sage lecteur doit tirer du récit des belles et vertueuses actions des Grecs, dont ce volume et les suivants seront remplis. Quand on les verra sacrifier leurs biens au soulagement de leurs concitoyens , leur vie au salul de l'état , leur gloire même à l'utilité publique ; quand on leur verra pratiquer les vertus les plus difficiles, et cela par de purs motifs humains , pour acquérir une réputation passagère ^ , quels reproches ne doit -on pas se faire, et combien ne doit -on pas rougir, si dans une religion qui nous promet des récompenses éternelles, et qui nous présente de si puissants motifs d'amour et de

^ << Ideô nob^ proposlta sunt ne- Dei gloriosissima civitate non te-

cessariae commonitionis exempla , nueriinus , pudore pungamur ; si te-

ut^ si virtutes, quarum istae utcum- niierimus , superbià non extoUa-

que sunt similes, quas isti pro civi- mur. » (Ibid. cap. iS.) tatis terrcnse gloria tenuerunt, pro

458 HISTOIRE AIVCIENWE.

reconnaissance, nous n'avons pas le courage de pratiquer les mêmes vertus ! Que si nous avons le bonheur tlètre fidèles à nos engagements , pouvons - nous en tirer vanité , en comparant le peu que nous faisons avec ce que la gloire seule faisait entreprendre à des hommes qui ne connaissaient point Dieu, et qui bornaient tous leurs désirs aux biens de la vie présente ?

Voilà donc , selon saint Augustin , la principale utilité que Ton doit tirer de l'étude et de la lecture de l'histoire profane , et ' Dieu n'a rendu les Grecs et les Romains si illustres et si puissants, que pour donner plus de poids aux exemples de vertus que leur histoire nous fournit, afin que, les étudiant avec une attention sérieuse , nous comprenions , par l'amour qu'ils ont eu pour une patrie terrestre et pour une gloire de peu de durée , quel zèle nous devons avoir pour la patrie céleste , où une félicité éternelle nous attend.

Si les vertus de ceux dont il est parlé dans l'histoire peuvent nous servir de modèles dans la conduite de la vie, leurs défauts et leurs vices ne sont pas moins propres à nous instruire ; et le respect qu'un historien doit à la vérité ne lui permet pas de les dissimuler, dans la crainte d'obscurcir leur réputation. Ce que je dis ici n'est point contraire à une règle que Plutarque établit sur ce sujet , dans la préface qui est à la tête de la vie In Cim. de Cimon. Il exige qu'on fasse valoir et qu'on mette dans tout leur jour les belles actions des grands hommes; mais pour les fautes qui leur échappent quelquefois

' " Ut cives seternae illius civi- debeatur supernse patriae propter

tatis. quamdiù hic peregrinantur , vitam œternam , si tantùm a suis

diligenter et sobriè Ula iutueantur civibus terrena dijecta est propter

exetupla, et videaut quanta dilectio hominum gloiiam. " (Ibid. cap. i6.)

dans le trouble de la passion, ou que la nécessité des affaires leur arrache ' , les regardant plutôt comme quelque degré de perfection qui manque à leur vertu que comme des vices et des crimes qui partent d'un mauvais? fonds , il veut que , par compassion pour la faiblesse de la nature humaine, qui ne produit rien d'absolument parfait , on se conlente de les montrer légèrement ; de même qu'un peintre habile , s'il a un beau visage à peindre , et qu'il s'y rencontre quelque tache, quelque petit défaut, ne les supprime pas enlièrement, mais aussi ne se croit pas obligé de les rendre avec une exactitude rigoureuse, parce que l'un gâterait la beauté du portrait-, et que l'autre détruirait la vérité de la ressemblance. La comparaison même qu'il emploie fait voir qu'il ne parle que de défauts légers et pardonnables. Mais pour les actions d'injustice, de violence , de brutalité , nul prétexte ne doit les faiie dissimuler; et je ne crois pas qu'on voulût accorder à l'histoire le même privilège qu'à la peinture ^ , qui a inventé l'art du profil , pour représenter de cote un prince qui avait perdu un œil, et pour couvrir par cet innocent et ingénieux artifice une difformité si frappante. L'histoire, dont la loi la plus essentielle est la sincérité, ne souffre point ecs sortes de ménagements, qui lui feraient perdre un grand avantage.

Le blâme, la honte, l'infamie, la haine et souvent l'exécration publique, toujours attachés aux actions criminelles et brutales, ne sont pas moins propres à

' È"AXf.(|xaTa (AàX>.cv àpexTi; tivc; tigoni latere tantùm altero ostendit ,

•Y] jcaxîa; irovripsûjAaTa. ut ainissi oculi deformitas lateret. »

» «Habet in pictura speciem tota (Quintil. lib. 2 , cap. i3.) ■faciès. Apelles tamen imaginein An-

/j6o HISTOIRE ANCIENNE.

inspirer de l'horreur pour le vice que la gloire , qui suit toujours les belles actions , est propre à faire aimer la vertu. Et c'est là ^ , selon Tacite, le double but que tout historien doit se proposer en faisant un choix de ce qu'il y a de plus frappant en bien et en mal , pour rendre au solide mérite , par un hommage public de louanges, la justice qui lui est due, et pour faire abhorrer les vices par la crainte d'une infamie éternelle.

L'histoire que je traite ne fournira que trop de ces derniers exemples. Du côté des Perses , on verra , par ce qui est dit de leurs rois , que les princes qui peuvent tout sont souvent livrés à toutes leurs passions; que rien n'est plus difficile que de résister à l'illusion de sa propre grandeur et aux flatteries de tous ceux dont on est environné; que la liberté de contenter tous ses désirs et de faire le mal impunément est une dangereuse tentation , que les meilleurs naturels ont bien de la peine à s'en défendre; qu'après avoir eu d'asSez heureux commencements , ils se laissent gâter insensiblement par la mollesse , par l'orgueil , par la haine des conseils sincères; et qu'il est rare qu'ils comprennent que c'est quand on se voit au -dessus de tout qu'on a un plus grand besoin de modération et de sagesse , et pour soi et pour les autres; et qu'il faut être alors doublement sage et doublement fort pour borner audedans , par sa raison , une puissance que rien ne borne au -dehors.

Du coté des Grecs , la guerre du Péloponnèse fera connaître les tristes effets de leurs divisions intestines ,

» « Exequi sententias haud insti- leantui, utque pravis dictis factisque

tui , nisi insignes per honestum, aut ex posteritate et infaïuia nietus sit. »

notabili dedecore : quod praecipuum (Tacit. Annal, lib. 3, cap. 65.) miinus annuliuin reor, ne virtutes si-

et les excès funestes où la jalousie de la domination les porta ; l'injustice , l'ingratitude , la perfidie , le violement ouvert des traités , ou de petites finesses et d'indignes ruses pour en éluder l'exécution. Elle montrera comment les Lacédémoniens et les Athéniens s'avilissent honteusement devant des harbares pour en mendier quelques secours d'argent ; comment les libérateurs de la Grèce renoncent à la gloire de tous leurs travaux passés et de tous leurs exploits, pour aller faire leur cour à des satrapes fiers et dédaigneux , et pour aller implorer successivement et à l'envi la protection de leur ennemi commun, tant de fois vaincu; comment ils se servent des secours qu'ils en tirent pour opprimer leurs anciens alliés, et pour étendre leur propre domaine par des voies injustes et violentes.

De part et d'autre, et quelquefois dans un même homme , on verra un mélange étonnant de bien et de mal , de vertus et de vices, de nobles actions et de bas sentiments; et l'on se demandera peut-être souvent à soi-même si ce sont donc les mômes personnes et les mêmes peuples dont on rapporte des choses si différentes, et s'il est possible que d'un même fond sortent tantôt une lumière si brillante, tantôt une fumée et une noirceur si ténébreuse. Je rapporte les choses comme je les trouve dans les auteurs ; et les portraits que je présente au lecteur sont toujours peints d'après ce que l'Histoire ancienne nous apprend de ceux dont je parle, et je pourrais dire aussi d'après la nature du cœur humain. Mais il me semble que ce mélange même de bien et de mal , quoique bizarre en soi , peut devenir pour nous d'une grande utilité , et nous servir de préservatif contre un danger assez ordinaire et assez naturel.

462 HISTOIRE AIVGIEIVNE.

Car, si nous trouvions, soit chez les peuples, soit dans les particuliers , une probité et une noblesse de sentiments qui se soutinssent toujours également , et qui parussent sans tache et sans faiblesse, nous serions tentés de croire que le paganisme est capabfe de produire de véritables et de parfaites vertus, quoique la religion nous enseigne que celles que nous y admirons le plus n'en ont que l'ombre et le nom. Mais la vue des défauts, des imperfections, des vices, des crimes, même quelquefois les plus noirs , qui se trouvent mêlés et qui succèdent assez souvent de fort près aux actions les plus vertueuses , nous apprend à modérer notre estime et notre admiration , et en même temps que nous louons ce qui nous paraît d'honnête, de beau, de grand chez les païens , à ne pas prodiguer au fantôme de la vertu un hommage entier et sans réserve, qui n'est dû qu'à la vertu même.

Voilà les bornes que je désire qu'on mette aux louanges que je donne aux grands hommes de l'antiquité et à leurs belles actions; et si, contre mon intention , il m'échappe quelques termes qui ne paraissent pas assez mesurés , je prie le lecteur de les ijiterpréter favorablement et de les réduire à leur juste valeur.

ARTICLE IL Plan et division des livj^es vi, vu, viii ef^ix.

Les quatre livres qui suivent , contiennent l'histoire des Perses et des Grecs pendant l'espace de cent trentesept ans , depuis l'an du monde 3483 , jusqu'à l'an 36ao ; sous les règnes de sept rois de Perse, savoir : Darius, premier de ce nom , fils d'Hystaspe ; Xerxès I ; kx-

taxerxe, surnommé Longue-Main; Xerxès II; Sogdien ; ( ces deux derniers régnèrent très - peu de temps. ) Darius II , appelé ordinairement Darius Nothus , et Artaxerxe Mnèmon , jusqu'à la vmgtième année de ce dernier.

On trouvera , à la tête de chaque livre , l'abrégé de ce qu'il renferme.

Pour mettre le lecteur en état de se rappeler plus facilement dans l'esprit ce qui se passait , dans l'espace de temps dont je parle ici, chez les Juifs et même chez les Romains , dont l'histoire alors est entièrement étrangère à celle des Perses et des Grecs, j'en marquerai ici en peu de mots les principales époques.

Époques de Vhistoire des Juifs.

Les Juifs étaient pour- lors retournés de Babylone à Jérusalem, sous la conduite de Zorobabel. Ussérius croit que c'est sous le règne de Darius qu'il faut placer l'histoire d'Esther. Le peuple de Dieu , à l'ombre de la protection de ce prince, animé par les vives exhortations des prophètes Aggée et Zacharie, acheva enfin le bâtiment du temple, que les cabales de ses ennemis l'avaient obligé d'interrompre pendant plusieurs années. Artaxerxe Longue-Main ne fut pas moins favorable aux Juifs. Il envoya d'abord Esdras à Jérusalem , qui y rétablit le culte public et l'observation de la loi ; puis Néhémie, qui environna cette ville de murs et la mit en sûreté contre les attaques des voisins, jaloux desa grandeur renaissante. On croit que Malachie, le dernier des prophètes , était contemporain de Nehemie , ou qu'il a prophétisé peu de temps après.

Cet intervalle de l'histoire sainte s'étend depuis le règne de Darius I jusqu'au commencement du règne de Darius Notlius, c'est-à-dire, depuis l'an du monde 3485 jusqu'à l'an 358 1. Pendant l'intervalle qui suit, l'Ecriture sainte garde un profond silence jusqu'à l'histoire des Machabées.

Epoques de l'histoire romaine.

La première année de Darius I était la deux cent trente-troisième de l'établissement de Rome. Tarquinle-Superbe y régnait alors. Environ dix ans après, il en fut chassé. Au gouvernement des rois on substilua celui des consuls. Dans l'espace qui suit, arrivent la guerre contre Porsenna ; l'établissement des tribuns du peuple ; la retraite de Coriolan chez les Volsques , et la guerre qui en fut la suite ; les guerres des Romains contre les Latins, les Veïens, les Volsques, et autres peuples voisins ; la mort de Virginie sous les décemvirs ; les disputes entre le peuple et le sénat au sujet des mariages et du consulat, ce qui donna lieu à la création des tribuns militaires à la place des consuls.

Rome ensuite continue d'être agitée par différentes disputes entre le sénat et le peuple. Puis arrivent le siège de Veies , la prise de Rome par les Gaulois , et les victoires de M. Furius Camillus.

Tout cet espace s'étend environ depuis la deux cent trente - troisième année de l'établissement de Rome jusqu'à trois cent quatre-vingt, c'est-à-dire, depuis l'an du monde 3489 jusqu'à l'an 3636.

PJiRSIiS ET GRECS. /j(),T

AR.TICLE m.

Abrégé de Vliistoire des Lacédèinoniens depui:^ rétablissement de leurs rois jusquau règne de Darius I.

J'ai déjà remarqué ailleurs que, quatre-vingts ans an. M.2900 après la prise de Troie, les Héraclides, c'est-à-dire les ^^•^•'^ ""^ descendants d'Hercule , rentrèrent dans le Péloponnèse, et se saisirent de Lacédémone, où deux frères, Eurysthène et Proclès , fils d' Aristodème , régnèrent ensemble. Hérodote remarque que ces deux frères , pendant leur liv. 6 vie , furent toujours en discorde , et que presque tous "^"'^ ^^' leurs descendants héritèrent d'eux cette disposition d'antipathie et de haine : tant il est vrai que le pouvoir souverain ne peut souffrir de partage, et que ce sera toujours trop que deux rois pour un rovaume ! Depuis eux , le sceptre demeura toujours conjointement dans ces deux familles. Il est très-remarquable que ces deux branches ont subsisté près" de neuf cents ans , depuis le retour des Héraclides dans le Péloponnèse jusqu'à la mort de Cléomène, et qu'elles ont fourni sans interruption des rois à Sparte , presque toujours de père en fds , sur-tout pour la première branche.

^ I. Origine et condition des Ilotes.

Quand les Lacédémoniens commencèrent à s'établir dans le Péloponnèse , ils trouvèrent beaucoup d'opposition de la part des habitants du pays, qu'il fallu! dompter par les armes les uns après les autres, ou les recevoir dans leui- alliance à des conditions douces et

Page 1