EN DÉSHÉRENCE
Ivresse, ô leur voix, ô caresse : •Chœur ondoyant de larges voluptés.
Les feuillures frémissantes de la forêt complice
Diront des mots mystérieux
O lys aphrodisiaques, calices de délices,
Déesses — et les gouffres souriants d'étoiles de vos yeux ! »
Entends- moi — cette fois l'illusion a menti
Au fond de ces abîmes gisent des amours-cadavres
Et le noir clocher qu'instaure l'Ennemi
Te répétera le glas qui dès longtemps te navre,
Crains la magicienne et sa nécromance :
Ton chemin s'éperdràit en vieillesses fébriles
Va plutôt vers les grands blés de saine amertume et d'ignorance
Crains égrenés d'un culte triste mais non débile.
il,
LLONS il faut finir ce fol pèlerinage — Endurer la cuisson de mes genoux sanglants Au seuil de l'église cherchée dés longtemps Me sera doux après l'affreux voyage Et je ne verrai point, tant mes yeux seront l^s. Quel chante et quels servent la messe, Je prendrai sans bruit le coin honni qu'on laisse Aux lépreux de savoir — et là, priant tout bas, Songeant aux cycles de naguère,
Je rê\erai comme rêvent dans leurs nichas les saints de pierre. Nulle ne me saura qui pourtant souriait Aux fredons amoureux de ma fîùte magique — Un tisse le jour et la nuit défait La trame d'âme inane et qu'il abdique, Tel moi défiant leurs prières Des bonheurs passés je maintiendrai la ruine, J'oublierai les bleuâtres clairières Pour rebâtir la cellule où mes chimères me câlinent, Et des cloches auront des tintements approbateurs, Et des cloches s'épandront en neige rêveuse au ciel de mon cœui
ÏLIT d'or et d'harmonie et d'encens et de deuil Les orgues s'écoutent gronder, Cathédrale sé\ ère où, mendiant du seuil, Un cœur psalmodie et n'ose pleurer :
Un cœur voit l'autel d'orgueil glorifier l'ombre Et les cierges s'embraser en braise sanglante.... Allons, vieux pèlerin, redresse-toi, dénombre Les sept douleurs du cœur de ton cœur chante Les stations de ton Calvaire et le sombre Tourments des jours soufferts en la forêt dolente.
« Hantise de mes insomnies,
Une évoquée, à jamais endormie :
Au bleu pensif de ses yeux, onde alentic,
Des lilas délicats pleuvaient en grappes blanches
Et ses mains et ses seins et les lys de ses hanches
Illunaient mes insomnies :
Les grelots ont tinté de ta folle vcture,
O fée nuée de décevants satins ; Folle ta parole et plus folle ta parure Un cierge s'éteint.
Douleur éparse aux mausolées, Idées veuves par les allées, Allées perdues de mss jardins....
Ouvrez les grilles — consolées.
Les veuves raillaient mes dédains - Laissez les fuir au tapage des fêtes,
Ah ! tôt connue la honte des défaites. Nul ne veut de vous, veuves voilées d'incertain, Rentrez donc au domaine où vos tombes sont prêtes Un cieree s'éteint. *
Note profonde on ne sait d'où venue Et qui fait résonner une corde inconnue,
Mariage mystérieux Des sons, des parfums, des nuances, Et l'Aurore magnétique s'élance Des pôles d'Être au plafond propice des cieux.
EU DESHERENCE 7I
J'ai vu la féerie et je suis aveugle, Où des Salammbôs incantaient un Moloch beugle Et dispersés les chants, les couleurs, les parfums, et si lointains Un cieree s'éteint. »
Silence au parvis, silence à l'autel :
Un cierge solitaire appâlit la ténèbre.
Lueur ultime, espoir mortel
Du triste culte qu'ils célèbrent,
Et le prêtre s'est tû de l'église maudite
Où maintenant la foule s'épeure et soudain,
Parmi l'ombre, des voix d'autrefois ressuscitent,
Voix d'invisible qui proclament les destins :
Allez croyants d'un dieu défunt, la messe est dite
« Ah ! tous les cierges sont éteints.
T ce phare, œil obstiné, hantait mes naufrages
J'ai dit les barques pénibles
Sur la nocturne mer qu'opprimant les orages
J'ai dit ces flots haineux que des averses criblent....
O vous tous exilés des rades salutaires
Pilotes dont la voix s'enroue à crier terre —
C'est un nuage sale abolissant l'espace
C'est quelque vain débris parachevé d'écume,
Puis rien — les gueules béent des horizons voraces,
Marteaux de désespoir sur l'Être, cette enclume. —
F.N DESHERENCE 73
« Oh ' grimpe au mat oh ! verras-tu nos Atlantides Un port pavoise-t-il ses vaisseaux paresseux Dormant au long des quais ombreux ? »
« Hélas ! je n'aperçois que charognes fétides Qui flottent pourchassées d'uns meute de squales, Nos vieux cœurs, vous savez, jetés par dessus bord, Nos cœurs nous suivent dont les bétes se régalent Et la mer les soufflette et leur hurle à la mort Et toujours dévorés et toujours renaissants Et suintant la sanie d'amours putréfiés, La houle les roule veules et verdissants, —
Ah ! la mor est torture aux cœurs sacrifiés.
Aventuriers de 7noi partis dès les aurores Longtemps vous chercherez par les océans mornes, L'ancestrale patrie pleine de belles formes, Vous verrez des vagues et des vagues encore Sans aborder jamais les terres prétendues — Mais vous évoquerez l'illusion bannie :
Fleur en vous, astre seul au fond des cieux ternis,
Et guéris du tourment de vos courses perdues, Un soir sans lendemain vous trouverez le port.
Ce phare fabuleux ressuscitait mes morts !
ANT de détresses geignant aux fossés des routes l l'armée vaincue a fui sanglanie — abandonner les défaillants et se résoudre à l'exil vers quelque patrie étrange.
Les cloches disaient : « demain la victoire 1 ^> mais un glas quelque part annonçait les défaites les cloches prédisaient une divine aurore mais un glas dans la Nuit pleurait de solitude.
Les chefs — ils avaient chevauché sous les étoiles — ah ! cet espoir, refrain dérisoire de leur chant de guerre des cadavres défigurés jonchent une plaine froide...
Qui viendra recueillir la légende des héros morts
Le Rituel
Irodiguant les cris et les oraisons, iL'âme passe par cent saisons....
Direz-vous le secret de vos métempsychoscs, Saisons d'âme dont l'apparence ment?
Tout change en l'Esprit et c'est même chose : Un moulin tourne à vide et grince affreusement.
Un moulin tourne aux souffles puérils de vos caprices,.
Des cloches folles clapotent dans l'ombre
Et dé grands bras affairés sombrent
Aux ténèbres où vos vouloirs aveugles s'accomplissent
Vous allez semant des fleurs étiolées Pétales d'âme inassouvie, D'un Nul guetteur tôt dévorées ? — Un moulin tourne et c'est la Vie.
Sd cloches dans la nuit
Des cloches sonnent à toute volée — Notes que boiteux vos essors ! — Le bronze est fêlé, la corde est cassée — Un moulin tourne et c'est la mort.
Et pourtant il pleut à toujours des fleurs Sur la vie, sur la mort et sur mon coeur.
MPOSER un précepte de dédains ?
Hélas ! s'il fauts'en attrister ainsi que d'unblasphéme- Ces fleurs ont la senteur des baisers féminins. C'est l'attouchement frôlé des mortes que j'aime ;
Ah ! garder le bienfait des tendresses recluses ; La plus folle, la plus méchante et la plus tendre 1 — Je veux les revivre comme un enfant s'amuse Aux images d'un livre qu'il ne peut comprendre.
L'une après l'autre sort de son cadre et s'érige
En lente cariatide d'un palais imprécis :
La reine de Saba — parmi sa robe féerique voltige
Un peuple miroitant d'oiseaux de paradis.
La Polymnie s'accoude à la margelle
Du puits où bouillonne l'eau cadencée des Verbes.
Si vieillie mais du fard des siècles encor belle, Œil de douleur qu'un secret exacerbe, Brunehilde empoigne les crins du cheval Grane Et le traîne au bûcher qui brûlera les dieux. L'Hérodiade perverse et profane S'effare du chef blême soudain radieux.
O mortes c'est votre symbole que je veux, Fleurs rénovées du parc des souvenances, Groupe au balcon d'un palais nuageux, O magiciennes, ô voix chères du silence...
[iVERSlTÉ des crépuscules ! —
Des jours, pourtant, tu les croyais semblables Adverse, la vision t'en demeurait délectable, La sinistre vision que du sang macule !
Mais après tu la voulais tienne
Et ses fauves couleurs te firent délirer
Elle ! lotus promis à tes soirs affamés
Et les reliquaires vermeils qui la détiennent.
Le couchant s'effiloque en nuages aigus ;
Une lutte tragique épouvante les monts —
Est-il le tien aussi ce soleil éperdu
Tout en sang dans les mains horribles de démons ?
Et puis reconnais-tu cette langueur occidentale ? Les champs givrés sont teints d'un rose agonisant^ La forêt montagneuse a des voix augurâtes Peu à peu s'atténuant —
Étrange conflit d'ombre et de luisance, liternel et qui se passe en toi-même Et plus tard, c'est la nuit claire comme tu l'aimes^ Et toujours la lutte recommence :
Aujourd'hui le ciel bas semble opprimer la terre, Le ciel où roulent de vagues tonnerres
Grimace en éclairs railleurs —
C'est la géhenne de ton cœur.
Et demain peut-être un jardin de grands bleuets mystique; Où viendra butiner cette abeille, la lune — Ciel propice, ô jardin des grands bleuets mystiques Étoiles veloutées où butine la lune...
Il faut, c'est la loi dure, accepter ce partage Ne le maudis pas —
tiL t'en raoïLvrais davantage.
"AME, douce âme des campanes, s'attristait dans la Nuit pâle
Un parfum tiède flotte étonné parmi les gloires florales :
nuage fin, spirale bleue de languide harmonie —
Et toi destin de l'Être douloureux
en la pâleur lunaire de la nuit, frêle efïîgie,
penchée sous la froide stupeur d'un songe ténébreux,
tu vas —
les allées sous tes pas sont de fleurs expirantes et le nocturne jardin où s'affligent des jets d'eau s'offre en massifs étoiles de blancs rhythmes musicaux — mais tu t'enfuis, âme si tristement vaguante. Parterre incendié de l'or mourant des jours, les fleurs disent l'adieu d'un cantique d'automne, les fleurs en Une au lac où la mort fait séjour se mirent et se fanent vers leur miroir monotone ; onde ridée à peine et frissonnante de lents sillages.
Barques pour La cueillir que proches du rivage ! retournez, il est trop tard, la fleur solitaire s'effeuille, les flots sont dormants et le lac s'endeuille d'un manteau d'ombre et de brume opaline.
Ame, glisse par les roseaux chanteurs,
loin du bord, revivre en l'unique Fleur,
au profond d'un grand soir d'or.
Écoute maintenant cette plainte : tu la devines
celle d'une âme désolée qui s'épeure et sanglote ;
c'est Elle-et-toi dans les roseaux éoliens qu'excite le vent,
c'est toi toujours éternelle note
vouée à l'horreur sans échos d'un Néant —
ô Nul ô degrés sourds qu'il faut descendre —
De nos âmes en fleurs la Vie a fait des cendres :
ah ! la Mort triomphe d'une jonchée de fleurs !
et pourtant un faible accord se rêve et veut s'éveiller :
ta plaintive chanson douce comme un baiser,
ton rêve au jardin d'automne trempé d'une rosée de pleurs...
Et les campanes balancées d'un parfum d'âme embaumaient la nu
E te pardonne ton départ, dame des roses, Dame des violettes, dame des frêles musiques, Auréolée aussi d'acanthes helléniques, O toi le rayon tendre et la main qui dispose Des guirlandes symboliques.
J'affirmais ta brève parole,
Tes regards et tes baisers —
Ta bouche était la senteur et ton œil la corolle,
O dame, havre propice aux cœurs lassés,
T'aimer et te garder ? non l'Art malade Veut ignorer le songe féminin — Intime chanson, secrète ballade.
L'amour dédaigné scande le refrain.
N'importe, ta voix chantait aux sentiers mystiques Si double : enfant et fleur, innocente surtout Et tu savais les mots heureux ou maléfiques, O soir inoubliable assombri tout à coup.
Va j'ai connu par toi les rhythmes surhumains, Dame, tu me laissais puiser à tes trésors ; Un jour j'affronterai l'énigme d'où tu vins,
Des violettes plein les mains,
Les violettes de la mort.
UELQUE âme venait, quelque âme passait, [une barque éperdue sur la mer oscillait — et le vent, cette Nuit, se meurt en grand deuil vers une plage où des fleurs et des arbres s'effeuillent,
« Ame, tu fus la statue saignante à la proue du navire, tes yeux cherchaient des terres ensoleillées, espérante, des flots changeants caressée ou cinglée tu sillais les mers d'un infini désir.
mais ces souvenirs aux retours ? douceur souffrante, ô souvenirs,
envols bruissant doux passés au plus là-bas des lassés,
vagues aienties venues mourir
sur la grève de la baie des Trépassés —
trace à peine marquée et bientôt effacée ?»
C'était là-bas, ah ! si là-bas, un soir suprême,
le port sous les fleurs mortes qu'évitent les goélands craintifs
c'était la vieille histoire ô toujours même :
Quelque âme venait, quelque âme passait....
une eau pâle s'endort sous des arbres plaintifs.
La Chanson de Nirvana
NoîiS nous embarquerons sur la nier des Ténèbres Ch. Baudelaire.
NAPAISÉ, tu condamnes l'Ennemi fugace et moqueur
Et ton bûcher le dévore — mais II renaîtra de ses cendres.
Oh combien de fois proclamé défunt à toujours — mais ton cœur, Puits où tu sens les seaux de Nuit sans cesse monter et descendre
Tu t'éprenais dis-tu des ombres passantes — mais trop souvent Tu te mentais : ce fut pour oublier qu'il triomphait encore —
San règne une fumée — mais tu le veux même si décevant Car II est le vieux bouc charmeur et ton âme avide l'implore.
Étrange moissonneur II fait sa gerbe noire et puis s'envole, Toi lâche glaneur tu Le suis ramassant les épis qui tombent,
Des jours de sang avec Lui c'est une lutte aux étreintes folles- D'où, navré, tu te réjouis parce que ton âme succombe —
Mais voici ; peureuse et frustrée de son beau rêve matutin, Ton âme est une lame inutile que corrode l'ennui :
Son passé ruine sordide, son futur un phare éteint,
Son présent croule — et l'Ennemi vainqueur ricane dans ta Nuit.
B<^UOiNC c'est la forêt du mensonge, morne dans la Nuit ^^ajets d'eau très-loin, lente musique d'ennui D'où le rêve lassé s'essore à petit bruit —
Dormir en vos linceuls, ô feuillages jaunis —
Ritournelle des vieux ennuis Le vent sanglote dans la Nuit,
Le vent se venge — ô frisson jusque dans les moelles, Le vent disperse les feuilles et puis s'enfuit Et là-haut les pâles caravanes d'étoiles Se hâtent vers l'oasis de lune et ses puits.
Dormir insoucieux de l'Isis sous ses voiles —
Complice des louches minuits Le vent sanglote dans la Nuit
Aussi, des bassins où l'eau dort sans clapotis, Où flottent des plumes de palombe envolée, Et le triste traînis des feuilles des allées Vient finir aux bassins et se mue en débris.
Pauvres feuilles d'amour si tremblantes sur l'eau !. Et les Étoiles sont toutes tombées dans l'eau —
Chantre des espoirs détruits,
Le vent sanglote dans la Nuit —
Il fait tard il fait froid l'heure tombe assourdie. C'est demain déjà, c'est l'hiver et c'est la vie - Seul veille un vieillard fou qui dit : « pouvoir Un peu dormir, oh s'ignorer issu du noir Errant au noir et guetté des gueules du noir — Mais l'insomnie règne en la forêt des bannis.... Le vent sanglote dans la Nuit.
AR la froide saison de honte et d'agonies [Ainsi les bannis se lamentaient en vaines litanies « Houles d'un océan nocturne sur nos grèves, Epaves dont se jouent les flux et l2s reflux. Vaisseaux partis et de nouvelles jamais plus »
C'est la gamme de l'âme au sourd clavier des Rêves
Idéal, deuil d'Idées, ô sinistre marotte En les mains lasses de sénilcs Triboulets - Aux forçats du Réel que l'Irréel garrotte Tes rites d'autrefois se rivaient en boulets
Geindre vers les arbres de l'impassible Forêt : « Mélodie oubliée à la note sensible.
Tristesse du soleil au couchant sulfureux, Hantise d'un au-delà dérisoire — cible D'où nos flèches douées d'un Vouloir ténébreux Reviennent transfiger nos cœurs douloureux, Ombre sur les carreaux des fenêtres de l'Être, Étoiles déchues, feuillages fanés »
— Silence !
Dans vos veines le sang s'est tari des Ancêtres, Le froid des derniers jours aux grand Xoir se fiance Et l'antique forêt ne vous écoute pas —
« Alors tous les blessés, les souffrants, les vaincus, Puisque nos frères morts nous appellent là-bas, Nous appareillerons, ascètes convaincus, Vers le bon Nirvana où l'on ne rêve plus »
aE carillonneur se penche et regarde en bas vers la ville, les cloches ont de lourdes cadences et pleuvent en cris noirs sur la ville —
Sans apparat s'en va là-bas un cercueil escorté de spectres —
« Sonnez cloches ! » elles se taisent... •une seule s'opuise en tintements fébriles —
Le carillonneur se penche
et regarde en bas vers la ville :
« Oui donc emportez-vous là-bas ? ">> —
C'est toi.
Paris, 1887-1889.
BlSliOTHECA
Une belle Dame passa
Je suis celle qui passe et ne s'arrOte pas. SOIR TRINITAIRE.
STUART MERRILL
Note
e dirai seulement ceci: La plupart de mes confrères m' apparaissent un peu des dieux. ' La proposition étant admise, je leur citerai cette phrase de Pétrone : « A Rome, on trouverait plutôt des dieux qu'un homme. »
Prenions que Rome représente, dans notre cas, la Poésie. — Moi je me suis efforcé de n'être qu'un homme.