SILLAGES
Ce sera si calme et si blanc !
— ah ! nos âmes ressuscitées —
ce sera le havre dormant
où notre océan turbulent
apaisera sa houle d3 vagues et d'années.
'En l'univers intérieur, terre polaire et solitaire,
voici le ciel doré, les frais parfums, le sommeil, la saine froidure
et la neige virginale au cycle nouveau que j'espère.
Sauves de l'Être et ses tortures —
mes barques s'en vont s'en vont sur la mer.
Ah ! la spirale du vivre est rompue....
Mais d'où ce frisson soudain les esprits des aïeux s'évaguent vers le loin.... hélas c'est l'hydre Réel et ses multiples faces, ricanant dispersant la frêle illusion fugace,
Au long des mâts, voiles flottant flasques et molles, brisés les gouvernails, affolées les boussoles, et pourquoi donc ces feux vagabonds dans la brume et ces plaintes lentes de cloches mortuaires ?
rivées à l'horizon des côtes de coutume — mes barques s'en vont s'en vont sur la mer.
Une agonie encor du songe voyageur,
le rideau tombe sur ce final sifflé du vieux drame
que joue un taciturne et toujours même acteur
et maintenant prête l'oreille à ces âmes qui clament :
« Flots en détresse, flots rageurs,
— toi saigne pallide et maigre aux yeux de Nuit Notre-Dame;
laisse geindre l'Infini : pour voguer il est trop tard....
<\ Non ! pavoisées des espoirs échappés de vos enfers,
— voix, silence que je berce à jamais mon rêve au rêve d'un départ
mes barques s'en vont, s'en vont sur la mer. »
E Sphinx en son giron, a de lugubres plis... Oh ! qui rénovera les rhythmss accomplis ?
Le ciel palpite un peu sur la vague campagne Où se traîne le songe ultime de vieux ans Que le fantôme des mystères accompagne Vers l'exil des bois là-bas qui leur sont un bagne — Oh ! bien finis tous les printemps.
En .ces bois noirs et sans frissons, des sources pleurent Et s'entr'unisseut pour la Rivière qu'effleurent Les brises effarées emportant des oiseaux —
Ainsi de larmes et de Rêves qui se meurent, La Rivière dormante où flottent des rameaux Apparait et coule, vain opium des Maux, Parmi les tristesses de l'Heure.
Les rives sont partout de plaines sans espoir Parmi les rayons assombris du soir Et des ossements roulent sous les croulantes tourelles De châteaux délaissés irrévocablement —
Au cours de l'eau passent des plaintes frêles, grêles^
L'eau sur ses fleurs a de sinistres tournoiements...
Effondrés les bords, effeuillées les fleurs et folles
Les plaintes —
car la Rivière dit sa chanson,
Sa câlinante cantilène qui s'envole....
Et puis les bois funèbres sont à l'unisson.
A présent, c'est le calme morne et le sommeil, Au loin des cieux ternis agonise un soleil Malade et veuf de gloire, à présent, les Voix tûss,. Le silence de Tout s'étale aux étendues —
Voici qu'elle règne, voici qu'Elle dévale Par les pentes lentes qui s'inclinent au port, Voici qu'Elle s'en va vers la Nuit, vers la Mort, La Rivière tiède et si pâle....
ECUEILLEMEXTS de sphinx par les nuits étoilées, jSphynx à l'oubli méditant sur de noirs sommets La montagne est déserte et la cime voilée De brumes que nul soleil ne chasse jamais.
Où l'autel r où le prêtre et les graves cortèges Chantant Isis et la splendeur des rites amples ': — Ennui, ruine et nuit, la bise souffle en neige Et ricane aigrement sous les arceaux du temple.
Toi le roi, sûr du présent tu t'en vas disant à tous « Pan s'effondre, l'Idée est folle, les dieux fous, L'âme est l'arbre bizarre et l'ivresse la sève — Venez en mes palais nous y tuerons nos lêves. ^>
O présent, c'est ta fête, orgie ensanglantée D'un sang de rêve haut égorgé sous les tables.... Eventail féminin, parfum de chairs lactées, Moment présent. Ivresse à toi, coupe enchantée Et ces breuvages vrais qui te sont délectables — Des rêves mutilés se plaignent sous les tables,
Tais ces rires un peu, debout ! prête l'oreille, Entends-tu des sanglots que tu dois reconnaître Des voix mêlées à la rumeur du vent pareille. Ces vieilles voix, tu sais ?...
donc ouvre la fenêtre.
Ennui là-bas, ruin3 et nuit, sphinx visionnaires. Là-bas ? non, mais tout près, ici, parmi ta fête Et tes palais déjà ne sont plus que poussière — Et voici ta défaite.
<3r des temples d'antan tu ne sortiras pas. Et tes rêves défunts t'y suivront pas à pas.
Parfois une aube s'est levée sur toi dément, Frisson d'aube glacée après tes nuits de leurre. De leurre ? — non l'Esprit te criait âprement : -« Vois en toi les remous ironiques de l'heure Vois ces nuées, tes jours, montant aux altitudes, Aux temples de jadis où veillent tes remords ^> -
Et les sphinx douloureux disent leur solitude Et leur gloire évoquée au fond des âges morts.
A vieille prison où l'Être est reclus S"aggra\"e pour lui d'Icares perclus Dont ies désespoirs sans fin se lamentent,. Or II s'inquiète à cause de leurs cris Et se réfugie aux Rêves qui mentent Et contemple tristement les débris De ses Vouloirs en ruine —
Qu'importe Si parfois le geôlier s'endort ?
Aux vantaux bourrus de la porte L'Idée a mis son treillis d'or.
L'âme du passé s'éveille si douce
Aux profondeurs du cachot et la mousse
D'oubli règne aux murs ; des rayons lointains,
Et lents s'essorent d'un astre d'opale,
Le vague rappel de \'erbes éteints
Sonne et les aïeux d'une voix très-pâle
Parlent dans i 'ombre de l'Etre —
Tout dort —
C'est par vous, les flûtes berceuses, Notes presque silencieuses, Rhythmes Hous de \'ieil or.
Quand Elles vinrent, de vice ingénues, Quand, verrous tirés, Elles furent nues, En grand'pitié des corps et de leurs faims, Invitantes aux luxures savantes, Pour Elles se clamèrent des enfins — L'Être d'un désir trompe son attente Puis satisfait, s'éloigne —
et se rendort
A jamais, relent des Cythères,
O les félines, les lunaires,
O vos veux vides sablés d'or.
Hantises de l'idée à qui l'heure est trop brève,. Parfums du souvenir diffusés en le rêve.
Sphinx sans énigme pour qui l'Ennui fit trêve, Et regret des jours blancs où l'Esprit se donna. Et les joies déchues aux torpeurs de l'Être inerte, Puis sur le Nul de vivre fenêtre entr'ouverte, Pour valoir, cœur meurtri d'exception soufferte, Ton accalmie amie, ô profond Nirvana.
NE lueur vaine et vaguante
— O frissons perdus dans la Nuit
Une cloche se lamente
Parmi des vols de démons appesantis,
Où mène la route blafarde ?
Le vent croasse, tel un freux, Et la Nuit qui se hagarde Meurt en son sang ténébreux.
Va-t'en toujours plus lent par la forêt de Vie, Dur vieillard accablé sous ton fagot de songes,. O vagabond nocturne en la cité bannie Suis ces rues désertes que des rues prolongent,.
L'ennemi, ton Savoir, te laboure le cœur :
Vois, ce sont lourds ennuis et longs remords qu'il sème
Et ce cri de toi, ce cri navré te fait peur :
« J'ai la haine de Tout et même de moi-même. »
Les sphinx entr'ouvrent leur giron :
Pénombre où dort un bois sacré,
Sont-ce des souffles de spectre sur les fronts
Ces soupirs d'un vent du passé ? —
Non c'est l'Être et son violon
Grinçant un air suranné ;
Lueur pâlissante aux lointains — Que prédisent ces cris de cloche Tantôt là-bas tantôt si proches ?
Rien qu'une âme qui s'éteint, Une âme encore illusoire Se disperse dans la Nuit — Tombe aux plaines de mémoire • Noire neige de l'oubli.
En Déshérence
La vie et ses frissons de forêt fraternelle ! O carillons ailés d'une Pâqiie éternelle
I j'arbre des âmes frissonnant Au souffle aveugle et qiion redoute Au souffle dur d'un froid Néant ^ L'arbre maigre au bord de la route Des Pourquoi jamais résolus, — Oh la si lente lente danse Des feuilles — la chute au silence D'irréductibles Absolus^
Pleurez la détresse de l'Jitre Noires cavipanes des Peut être
N renouveau d'âme rit dans les frondaisons Enfin sauves de trop identiques hivers ; Il peut ressusciter le soleil des saisons De joie et réchauffer d'intimes univers ; Le Pan vivace acclame en grande claironnée Un réveil vermeil et, de rêves coufonnée, Aux champs natals la Chimère va débridée : Pour ses coups d'aile, pour le seuil d'Éden atteint, Pour l'aube triomphale d'un rose matin, Sonnez campancs de l'Idée.
Nous avons oublié la haine, Plaine morne où dorment nos morts, Et la blessure est plus lointaine Que ravivaient nos longs remords, Parce que l'extase est première Dans la douceur de sa lumière Véridiques nous détendons L'arc aux sagettes de mensonge :
Murmurez des chansons de songe Albes campanes des pardons.
Sera-ce la minute, celle Des ferveurs d'unique désir, La félicité de saisir Et d'étreindre l'universelle Isis qui glisse et qui s'enfuit Aux retraits vagues de sa Nuit, La musicale mandragore Aux parterres de vieille flore ?
Sonnez les pourpres de grand jour, Rouges campanes de l'amour.
Face obscure, enclose au mystère, Astre de paix des temps prochains Où naîtra la gaîté des sphères Sauvées des s*ècles assassins ; O la légende et l'aventure D'un fier graal reconquis
EN DhSHKRENCE 57
Et la grandfî accalmie future Après les cycles accomplis :
Ktoilez vos molles cadences, Vertes campants d'espérance,
L'Esprit se libérait de sommes accablés, Et c'était un navire impatient du large, De siller les flots noirs bombés comme des targes, De tanguer aux remous de rêves révélés, Puis des rhvthmss volaient vers les cieux impeccables Et rompues les ancres d'ennui, largués les câbles De regrets, englouties les lourdes passions, Et parmi le trésor des pensers mis en gerbes Voici que bruissaient vos larges carillons, Campancs d'or : gloire des verbes.
E réseau trépidant d'âmes essentielles
Voulut s'innover en simplesse Et, filigrane épars, s'unir en une tresse Où se tordraient en vain des chimères rebelles — Instinct sourd à la chair et moins faillible qu'elle
S'incarner en reliques avouées
Qu'un souvenir adore aux tabernacles
Et le péril des voûtes fatiguées
Ne pourrait prévaloir en tuant le miracle.
La loi fut de mêler à l'âme antérieure
Ce pur moment de prime extase,
Un rayon d'autrefois consacra l'h^-postase —
Et les dieux souriaient des époques meilleures.
DW/dN très vieux hymne chante en moi
i^l fragment d'une âme surannée,
parmi les chants des printemps morts,
c'est la sonde aveugle ramenée
du fond des mers enténébrées
où l'être antérieur s'oublie et dort.
Permanence des voix ancestrales !
— chœurs en deuil aux fêtes d'un triste ron
de profundis agenouillés dans l'ombre de ses cathédrales
mais aussi de notre natal pays des palmes
de nos hauts plateaux aimes et calmes
sourd l'arôme fort des grands bois —
un très- vieux hymne chante en moi.
Et d'abord se teinte un lointain si loin de la douceur embrumée d'un mystère.
6o CLOCHES DANS LA NUIT
Perdu dans le gris dans le fané, moins
qu'une vie, l'inconscient s'éclaire
à la nébuleuse de pérennel instinct —
blanches voix de flûte au brouillard mélodieux du loin,
Puis Idée auroralc ascendant vers la gloire
de l'astre qui féconderait un sol mûr pour ses chauds baisers
et fourmillante naît la forme en les moires
des sommets embrasés —
voix bleues des violons aux purs sommets de gloire.
Telle, tribu princiére en ton berceau des palmes de Pàmyr,
adorante sous le soleil jeune, tes vœux
s'irradiaient, s'épandaient vers tes fils enclos en le devenir.
ô mère, l'éLincelle vit encore de tes feux —
cuivres pourpres qui clangoraient en l'Éden du Pâmyr,
Telle l'àme inquiète, l'âme en quête de moi,
se veut parfois sauve de l'aujourd'hui, sauve de ses ornières,
et se détourne vers un jadis-futur qui serait sa loi
et s'aspire simple à toujours vers l'orbe de simple lumière
où se récréer son âme première —
Un très-vieux hymne chante en moi.
ERSISTANXE d'ennui aux étangs morts des jours, iinékictable roulis d'accords banals qui reviennent,
et le mensonge des clartés diurnes et toujours
la foule folle en rage en malédictions autour
•de l'Idée adorée dont les veux fixes nous retiennent.
Balancez vos vagues, balancez, marées quotidiennes, l'heure ne sera plus jamais des calmes méridiennes.
Où le bon labeur ? où se guérir du frisson
fiévreux des jours ? où le climat de fécondes floraisons
•en qui tous les lassés natals se revivront ?
O vagues mornes, taisez vos inquiétudes.
L'asile : ce seront des caresses d'invisible sur les fronts,
La paix tiède et les cloches d'ombre aux solitudes,
Et les châteaux dans les nuées roses d'un soir que nous avérons.
JTj^té magie errante, un soir spirituel,
^^m Tu t'arrêtais aux profondeurs de cette âme étonnée
Le ciel était légendaire, le ciel
Se pâmait en la féerie automnale des nuées —
Le monde intérieur connut son mode essentiel :
Arabesque de toute illusion,
Arche septicolore et sans cesse muée,
Par ce doux soir de mansuétude et d'abandon.
Illusion-Nature et quelle vraie ? — Aucune, Ecroulement de Tout aux gouffres ignorés O magie ton chant seul affronte les rancunes De la Maïa stérile et de l'Adam bravé.
Prestige des hasards, orgueil fort des sciences,
brûlure de conscience, essaim bruissant des systèmes —
-et ce leurre satanique sème l'ivraie menteuse des sapiences — disperse-toi fumée amére d'un triste fanal.
En la débâcle des apparences ressuscitent les origines : aux décors voyageurs rien qu'un murmure qu'on devine le seul épanchement de l'être primordial — chante, orchestre mystérieux des sources cristallines.
Les sources chantent :
« ritournelle rieuse et ralentie,
ritournelle des tourterelles,
sous les soyeuses mousses assoupies
chuchotements de chanterelles,
entrelacs d'argent lunaire aux ramures,
et ce roucoulis nocturne si défaillant ! —
héraldiques et fins comme mâtures,
des peupliers peureux palpitent dans le vent — »
La Dame vient des lointains fabuleux, ses yeux ont des éclairs de gemme fabuleuse, — lazulis précieux ses }'eux —
r.\ DÉSUKRENCE 65.
Puis elle s'enfuit la folle amoureuse.... Maib je dirai le lierre, les pierres, et les puits tranquilles où l'eau sommeille je dirai les rutilances de la rivière
miroir et moire éblouissante que juillet ensoleille
puis l'église et des prostrations de prêlres en prière.
<s Mais la viole échappe à tes mains glacées pourquoi ce silence: n'est-il des gammes encor » — ah ! toutes les cordes chanteuses sont brisées et vois ce squelette, le rire de sa bouche édentée, Chimérique magie !
Ah c'est la fin et c'est la Mort.
'coûter appeler la fée énamourée Ah ! quelqu'une est venue et son parfum demeure ! Savoir là-bas cette fée adorée Une est venue qui reviendra sans doute tout à l'heure. »
Non tu dois fuir cette senteur d'énervante verveine Vers la paisible obscurité des chapelles prochaines Four y reprendre tes ex-voto : trophées d'antiques armures.
<( Les visiter sans cesse, en sortir effaré ! Leur solitude fraîche irrite ma blessure, J'aime mieux la forêt et ses troubles fourrés,
J'y serai le dévot de fragiles déesses Crédule à tout miracle de leur beauté