‹ OEuvres completesChapitre 3 sur 73 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

ous nous proposons d'écrire la vie de Théodore- Agrippa d'Aubigné, en recueillant dans ses divers écrits et dans sa correspondance tout ce qui peut mettre le mieux en relief notre personnage.

Nous jugerons ensuite d'un esprit libre et avec une impartialité qui nous est facile, l'apologiste protestant, le politique, le savant, le controversiste et le théologien, le capitaine et l'ingénieur, le critique littéraire et l'écrivain.

Cette étude nous expliquera la sévérité de ses contemporains, l'indifférence des âges suivants, le retour et la faveur de notre siècle.

Agrippa d'Aubigné est né en l'hôtel Saint-Maury, près de Pons, en Saintonge, le 8 février iff2'. Sa mère, Catherine de l'Estang, mourut en le mettant au monde, d'où le prénom d'Agrippa (œgrepartus) donné à l'enfant.

Son père Jean d'Aubigné était-il de grande ou de mince noblesse, homme de plume plutôt que d'épée? C'est une question que M. H. Bordier a doctement traitée dans la France protestante, en s'appuyant sur des documents officiels et sur des arguments de grand poids. Voyons ce que nous fournit la Vie à ses enfants sur cette question d'origine.

Agrippa d'Aubigné, « qui ne s'estoit jamais soucié ni de biens, ni de maison, ni de tiltres, les avoit recouvrez avec quelques meubles du chasteau d'Archeac où ils avoyent esté mis en garde; et par là ayant appris son origine, » usa de cette découverte pour aider à la conclusion d'un mariage que ses envieux croyaient faire rompre faute de « quelques tiltres de noblesse ou d'antiquité. » Déjà Jean d'Aubigné avait eu à ce sujet un procès qui coûta « plus de mille escus et dura trois ans. » Notre d'Aubigné descendait-il, comme il écrit en avoir fait la preuve, des d'Aubigné d'Anjou ? « Les contrats de mariage et les partages de six lignes » ont-ils péremptoirement prouvé sa descen-

i. Cette date a été souvent discutée. On a fait naître d'Aubigné en i$SO, en i$$i, en i$>2. Divers passages de notre auteur semblent se prêter a ces différentes assertions. Voir notre t. I CT , pp. $, 6$, n8, 156, 320, 52a et aussi l'Histoire universelle (1626, 2 e édit.), t. I**, col l; t. II, col. 885, et t. III, col. 226. Dans tous ces. passages, d'Aubigné ne parle jamais de son âge que d'une façon approximative et qui laisse flotter la date de sa naissance entre les années ij>o et i>î }•

SUR TH.-ACMPPA DAUBIGNÉ

dance « d'un Savari d'Aubigné, commandant pour le Roy d'Angleterre au Chasteau de Chinon »? Portait-il lui-même régulièrement les armes de la maison : « de gueules à un lion d'argent rampant, armé et lampassé d'or » ? Problème de médiocre intérêt et difficile à trancher pour la critique de nos jours, puisque, au temps même des d'Aubigné, nous savons qu'il fut plusieurs fois soulevé sans être jamais résolu. Agrippa écrivait à son fils Constant : « Vostre mémoire vous dictra non vostre eslevation, ny vostre nourriture plus digne du Seigneur que du pauvre Gentilhomme;» confession, en famille, d'obscurité et de pauvreté.

Nous reconnaissons que l'intérêt et l'amour-propre des d'Aubigné au xvi* siècle, qu'au xvii e les courtisans de M mt * de Maintenon, sa petite-fille, empressés à lui fabriquer une brillante généalogie, ont pu altérer la vérité, accepter pour authentiques des pièces supposées; nous admettons que l'hôtel de Saint-Maury, dont il ne reste pas trace, n'était qu'une simple maison de campagne, mais nous croyons que Jean d'Aubigné, qu'il fut d'ancienne noblesse ou « très petit gentillàtre, » était au moins autant homme d'action et d'épée qu'homme de loi et de plume. Qu'il fût ordinairement qualifié « noble homme et sage, licencié en droit et juge ordinaire des ville, terres et seigneuries de Pons en Saintonge, » juge ou bailli de Pons, etc., nous ne pouvons oublier que dans V Histoire universelle et dans sa Vie % le fils cite le nom de son père comme « lieutenant de M. de Saint-Cire » pour le Poitou, parmi « les chefs signalés de chaque province, » c'est-à-dire parmi les affiliés de « l'entreprise d'Amboise. » Il était encore au siège d'Orléans. Ajoutons que c'était bien le fait d'un soldat téméraire de tra-

verser Amboise avec un enfant, escortant une troupe de vingt chevaux, quand les têtes de ses compagnons d'armes étaient reconnaissables et « les murs de la ville encore garnis de pendus», sur un bout de potence. Un gentilhomme veut-il être « bien reçu dans les compagnies », il se fait recommander à Jean d'Aubigné ayant « commandement à Orléans ». Ici, nous voyons le père entreprendre un voyage en Guyenne « pour h aster les forces » du parti et ses soldats « desbaucher le fils » ; là, le sieur d'Aubigné mène son fils voir le sieur d'Achon et le Connétable qui étaient entre ses mains, « comme les ayant amenés prisonniers de la bataille de Dreux » ; ailleurs, quatorze capitaines « touchent en la main, » pour essayer la reprise des Tourelles à Orléans, mais il n'y en eut que six qui tinrent promesse et sautèrent dans le retranchement. Jean d'Aubigné est un de ces vaillants et il paie son courage a d'un coup de picque au-dessoubs de la cuirasse », dont il allait bientôt mourir.

Ces citations nous paraissent suffire pour établir le double caractère de Jean d'Aubigné. 11 est à la fois homme de conseil et d'action, homme de plume et d'épée, légiste et soldat. L'état même de « Maistre des requestes, pour servir de chancelier en la Cause, » ne semble guère lui avoir été donné qu'aux derniers jours de sa vie, lorsqu'il était déjà malade de sa blessure.

Tel père, tel fils : à six ans, Agrippa « lisait aux quatre langues » latine, grecque, hébraïque et française. A sept ans et demi, « il traduisit, avec quelque aide de ses leçons, le Crito de Platon. » Il est vrai qu'en dépit d'une belle-mère qui portait impatiemment la dépense, son père lui avait donné des maîtres et précepteurs quelquefois durs et « impiteux, » mais toujours savants

SUR TH. -AGRIPPA d'aUBIGNÊ

et renommés, Jean Cottin, Peregim, Jean Morel, Mathieu Béroalde.

Encore enfant, d'Aubigné n'est pas seulement une précoce intelligence, c'est un petit héros de constance et d'intrépidité. Nous l'avons vu, à l'âge de huit ans et demi, au lendemain de l'exécution d'Amboise, chevauchant à côté de son père indigné, passer devant les restes mutilés des siens et la vengeance des Guises, et comme le père disait à son fils : « Mon enfant, il ne faut pas que ta teste soit espargnee après la mienne, pour venger ces chefs pleins d'honneur; si tu t'y espargnes, tu auras ma malédiction, » Agrippa prononça son serment d'Annibal, et, sauf un jour de défaillance que nous signalerons, il tint parole.

A dix ans, fuyant Paris, avec son précepteur Béroalde et sa famille, il est fait prisonnier par une de ces troupes qui infestaient la campagne : là il pleura, non la prison, mais « la perte de sa petite espee. » Les fugitifs sont menacés du supplice; Agrippa répond que « l'horreur de la Messe luy ostoit celle du feu. » Pourtant l'issue fut moins tragique qu'on ne l'eût pu craindre. Moyennant une gaillarde dansée par l'enfant, une soixantaine d'écus distribués à deux des gardiens, une promesse « d'honorable recompense » pour le gentilhomme chef de la bande, toute la petite troupe parvint à prendre la clé des champs du côté de Montargis '. Là, il est recueilli par la bonne duchesse de Ferrare, qui, durant trois

i. La scène est originale et bien tracée, mais nous laisse hésitant sur la réalité du péril. Ces violons qui se trouvent la si fort a point pour la gaillarde, ce bourreau de Milly qu'on dit entrevoir comme un épouvantait, pour l'exécution du lendemain, ces féroces gardiens qui se contentent de soixante écus et finissent par laisser échapper la bande tonte entière, toute cette mise en scène nous semble plus prés d'une comédie bien jouée que d'une sanglante tragédie.

jours, s'amusa à écouter les discours du jeune stoïcien « sur le mespris de la mort. » Si d'Aubigné échappe à la peste d'Orléans et à mille dangers, grâce au dévouement de Béroalde et de son serviteur Eschalart, il n'échappa point à la débauche.

Une grave réprimande paternelle le fait tomber en une fièvre frénétique, dont il faillit mourir. A peine relevé, il se jette aux genoux de son père et prononce une harangue si pathétique, qu'il tire des larmes aux assistants. Recueillons ce trait au passage, parce que nous y trouvons comme un premier linéament du caractère de d'Aubigné; c'est une nature exaltée, raisonneuse, un tempérament oratoire.

A treize ans, d'Aubigné est déjà une sorte de savant. « 11 lisoit tout courant les Rabins sans poincts, et explicquoit une langue en l'autre, sans lire celle qu'il expliquoit. » Son cours de philosophie et de mathématiques achevé à Genève, son curateur, sur « l'ignorance de quelques dialectes de Pindare, » le remit au collège. Admettons, si l'on veut, quelques exagérations dans ces détails, malgré les nombreux exemples de jeunes et précoces érudits à cette époque. Henri Estienne, à quatorze ans, ne collationnait-il pas des manuscrits pour une édition de Denys d'Halicarnassel Montaigne, un paresseux, ne parlait-il pas le latin avant sa langue maternelle! Mais nous n'avons pas à chercher bien loin nos exemples. La fille du bourgeois de Genève, chez lequel Agrippa fut placé, « avait la langue grecque et hébraïque en sa main comme la françoise, » et, sans « quelque aiguillon d'amour » que l'écolier de treize ans ressentit pour son jeune professeur, Loyse Sarrasin, il était « entièrement détourné de la langue grecque. »

SUR TH. -AGRIPPA d'aUBIGNÉ

Notre écolier approchait de ses quinze ans. L'indulgente autorité de « M. de Beze » pouvait calmer son impatience du joug, « mais les précepteurs estoient des. Orbilies, » trop portés à lui appliquer le traitement infligé par Orbilius au jeune Horace 1 . De Genève, il s'en vint à Lyon, « sans le sceu de ses parents; » là, se remit aux mathématiques et « s'amusa aux theoricques de la magie. » Déjà se manifeste en lui un goût pour le merveilleux, dont il ne s'est jamais débarrassé. A Lyon, d'Aubigné est en rupture de ban, l'argent fait défaut, l'hôtesse en réclame ; il regarde mélancoliquement couler la Saône, une horrible pensée l'obsède; mais « sa bonne nourriture lui faisant souvenir qu'il falloit prier Dieu devant toute action, le dernier mot de ses prières estant : la vie étemelle, ce mot l'effraya et le fit crier à Dieu qu'il l'assistast en son agonie. » A ce moment, apparaît fort à propos un cousin qui, partant pour l'Allemagne, lui allait porter de l'argent à Genève. Toujours nous lui retrouvons au cœur un fonds de piété, une foi sérieuse et native qui ne l'abandonne pas aux plus mauvais jours.

D'Aubigné est retourné en Saintonge, c'est le temps des troisièmes guerres (if68); partout on y respire l'odeur de la poudre. En vain le curateur, qui connaît son pupille, fait emporter chaque soir ses habits. Le prisonnier « se dévale » par la fenêtre, en chemise, nu-pieds, et s'en va rejoindre une troupe de hardis compagnons. A une lieue, il avait déjà conquis son arquebuse a et un fourniment tel quel » sur une troupe de papistes mis en déroute. A Jonzac quelques capitaines font habiller leur nouvelle recrue et voilà notre écolier passé soldat.

i . Horace, Epit., 1 1, i, 70.

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