CHAPITRE II
Alors commence ce véritable roman d'ancienne chevalerie et le récit des grands coups d'épée, de pistolet, d'arquebusades, reçus, et surtout donnés, par notre héros. Ce ne sont que défis, bravades et folles témérités. L'auteur delà Vie s'y dédommage de la réserve imposée à l'historien. Les premiers temps furent rudes. Notre jeune soldat tremble souvent, non de peur, mais de froid ou de faim, à travers ce dur apprentissage, battant plaines et bois du Périgord, de la Saintonge, du Poitou. Dans cette région pourtant, il n'est qu'à demi affranchi, et se sent sous les regards de ses cousins « bien montez, dont il craint les reproches. » Il donne son coup de main aux sièges d'Angouléme et de Pons et venge, dans cette dernière ville, une sienne tante, malmenée par un capitaine brutal.
A partir de l'année if6o, d'Aubigné fait entrée comme acteur dans son Histoire universelle. Il assiste à l'escarmouche de Jazeneuil, et Dieu sait aussi avec quels détails il raconte cette mince affaire ! 11 était à la bataille de Jarnac, mais ce manqua l'occasion de Moncontour. » En 1^70, d'Aubigné se trouvait à la défaite de deux compagnies italiennes dans Jonzac. « On commençait à se fier en luy de mener vingt arquebusiers, enfants perdus; » et c'est à propos de ce même exploit qu'il se donne dans l'Histoire, s'y nommant pour la première fois, le titre de « Capitaine. »
C'est à la prise de Pons qu'Aubigné « porte sa première enseigne. » II mène les enfants perdus au siège
de Cognac, s'y signale par sa folle témérité, « commençant la barricade en pourpoint. » Anières, son capitaine, l'en récompense en lui faisant faire la capitulation. Cette campagne, qui clôt la première partie de sa jeunesse, se termine par une maladie. Pendant ses accès de fièvre, le moribond « faisoit dresser les cheveux à la teste des capitaines et des soldats » par le récit de ses pilleries. « Cette maladie, écrit d'Aubigné, le changea entièrement et le rendit à luy mesmes. » 11 a environ dix-huit ans, prend conscience de ses actes, rougit d'avoir laissé un meurtre impuni et d'avoir osé commander avant l'âge de l'autorité. 11 comprend la responsabilité morale, aveu grave pour ses fautes prochaines, si l'indulgence n'était due aux circonstances et à un soldat de dix-huit ans!
Dans cet intervalle des guerres civiles, Agrippa rentra chez lui, muni par son curateur de quelques écus et d'un bail de sa petite terre des Landes, mais il trouva son bien occupé par un maître d'hôtel du duc de Longueville qui s'en était rendu héritier. La maladie, la fièvre, les traces du charbon contracté à la peste d'Orléans, ont défiguré le misérable. Nul ne veut reconaître ce fâcheux revenant. Son spoliateur lui soutient qu'il a disparu dans une charge aux dernières guerres ; son fermier, en retard de trois termes, est du même avis; ses parents maternels du Blaisois, fervents catholiques, Taiment autant mort que vivant. Que va devenir Agrippa? Il se fait transporter demi-mort par bateau à Orléans et, comme Démosthène, défend son bien et plaide sa cause avec des accents si pathétiques que le juge est convaincu, et les parties repentantes s'écrient que seul le fils d'Aubigné a pu plaider avec tant d'éloquence.
Notre enseigne se trouvait à Paris peu de jours avant le 24 août 1772. Les suites d'un duel, en le forçant a fuir, et peut-être aussi le conseil d'un huguenot prévoyant (Langoiran, depuis Montferrand), le sauvent du massacre de la Saint-Barthélémy. 11 se retire dans la maison du sieur de Talcy , dont il courtise la fille aînée, Diane Salviati, celle même qui lui a inspiré son Printemps. Le père fut séduit par la délicatesse d'un amoureux pauvre qui, pouvant faire argent de pièces compromettantes pour le chancelier l'Hôpital, préféra les brûler, « de peur qu'elles ne le bruslassent, » et lui accorda sa fille; mais le mariage fut rompu « sur le différent de religion. »
L'amour et la pauvreté avaient empêché d'Aubigné d'assister au siège de la Rochelle . C'est à l'époque de la paix qui le suivit (juillet 1571), qu'un maître d'hôtel du roi de Navarre fit souvenir son maître des services de Jean d'Aubigné et lui conseilla de se servir du fils, alors âgé de vingt et un ans, « comme d'un homme qui ne trouvoit rien de trop chaud. »
Sous le coup des menaces, le Béarnais avait dû consentir un édit, à l'effet « d'abolir la Religion Reformée aux terres de son obeyssance. » 11 avait figuré avec Monsieur et le duc d'Alencon, son frère, le prince de Condé, les ducs de Guise, d'Aumale, de Nevers, et toute la fleur de la noblesse, au siège de la Rochelle. L'arrivée à Paris des ambassadeurs Polonais, venus offrir la couronne à Henri, fut l'occasion d'une entrée solennelle, de ballets et féeries où brillait confondue la jeunesse catholique et protestante. Catherine, faisant, pour ces fêtes, couper un bois de haute futaie aux Tuileries, semblait préluder aux somptuosités de Louis XIV. S'étonnera-t-on qu'à ce moment le serment
d'Amboise fût loin du cœur de d'Aubigné et qu'il ait oublié la malédiction paternelle suspendue sur sa tête? En écoutant le récit détaillé de quelques frasques peu honorables, « dont trois Rois et plusieurs Princes ne se sauvèrent que miraculeusement « , » le jour même où mourait l'Hospital, nous soupçonnons fort que d'Aubigné était de ces équipées princières.
Quelques reparties courageuses à la reine-mère ne rachètent pas sa présence à la rencontre de Dormans ; on ne saurait l'excuser de s'être rencontré avec les reîtres appelés au secours des Réformés, trois ans après le massacre de la Saint- Barthélémy. Il a beau nous dire « que tout ce qui demeuroit à la cour estoit sifflé, que le roi de Navarre envoyoit à l'armée du duc de Guise sa maison, ses gardes, et sur tous ceux qui sentoyent le fagot et travailloyent à sa liberté, » on regrette de voir le a jeune guidon de Fervacques » acheter son accès à la cour par de semblables concessions. S'il joue un rôle moins compromettant au siège de Domfront, où il tenta de délivrer le comte de Montgommery qui y était enfermé, les explications qu'il donne à la décharge de sa conscience sentent trop les subtilités de la casuistique, « On lui apprit que, ne prestant point de serment, il pouvoit sans reproche laisser penser à ses ennemis ce qu'ils vouloyent, et estre dedans leur armée comme ennemi mesmement s'il se pouvoit garder de prononcer paroles desrogeantes à ce qu'il estoit. » Les Jésuites Arnou et May, qu'il devait poursuivre de ses épigrammes, n'ont jamais mieux trouvé. Guise et le roi de Navarre, à cette époque, « couchoyent, mangeoyent et faisoyent en-