OEuvres complètes
J'aurai bien peu de chose à dire de ce petit opéra, ayant déjà confié à mon lecteur, dans la notice du Prisonnier, que les petites frayeurs de Dellamaria m'avaient donné l'idée de traiter un sujet dont je reconnais la faiblesse. Ce qui peut faire excuser la prétention que j'avais de tirer parti d'un aussi pauvre fond, c'est le goût qu'on avait alors pour un certain genre de romans. Il n'en paraissait pas un qui n'eût son vieux château et ses brigands : le fantôme même y devenait un personnage aussi indispensable que le niais dans le mélodrame. Je crus trouver quelque comique dans la poltronnerie d'un valet, et dans le ridrcule d'un gentilhomme pauvre qui, voulant vivre comme un grand seigneur dans ses terres , pouvait être pris pour un capitaine de brigands. Le fait est que je voulais faire un opéra pour Dellamaria; que je n'aJleiidis point riiispiration, et que je fis une sottise.
Cependant cet ouvrage , joué dans un autre temps, aurait pu produire un plus grand effet, puisque la musique en est charmante ; mais il eut le tort d'arriver quelques mois après le Prisonnier. Il est tout simple que mon Prisonnier ,qm faisait courir tout Paris, ait abattu mon Vieux Château^ dont les fondements n'étaient pas très-solides. Le charme de la musique fit passer pourtant sur la médiocrité des paroles , et fit obtenir à cette pièce vingt-quatre pu trente représentations. Nous nous consolâmes facilement de l'obscurité de notre premier enfant , lorsque son cadet jouissait , sur un autre théâtre , d'un succès qui allait jusqu'à la folie. Ce succès avait été si brillant, que les journalistes, qui assez ordinairement ne gâtent pas les auteurs, ne tarissaient pas sur nos éloges : et, soit que le genre gracieux que nous avions ramené au Théâtre-Favart leur eût donné l'idée que Dellamaria et moi nous fussions de ces jeunes gens que l'on disait alors du bon genre y ils ne nous appelaient plus, dans tous leurs journaux, que les aimables auteurs du Prisonnier. Ce mot à'aimable m'a poursuivi jusqu'au temps où je composai, pour le Théâtre-Français, des ouvrages en cinq actes. Conçoit -on rien déplus cruel, pour un auteur qui a la prétention de faire une grande comédie de mœurs ou de caractère, que de s'entendre donner une semblable
épithète? il semble qu'elle ne peut convenir qu a Dorât ou aux poètes de son école. Comme ce n'était pas là le genre de succès que je recherchais , j'étais très - contrarié des politesses qu'on ne cessait de me faire , et qui dans mon espri I ressemblaient assez à des épigrammes.
Puisque je isuis sur ce sujet, et que je n'ai plus rien à dire de mon Vieux Château^ il doit m'étrc^ permis de raconter à moii lecteur la petite aventure ou plutôt la mystification que me fit éprouver la qualité (X aimable dont on m'avait si injustement gratifié dans les journaux. Que de personnes qui m'avaient jugé d'après ma réputation d'amabilité > ont dû éprouver, en me voyant de près, une surprise semblable à celle de cette jeune fille qui, dînant avec plusieurs 'beaux-esprits dont elle avait lu les ouvrages, et, n'étant point du tout émerveillée d<' leur conversation , demandait naïvement à sa mère vers la fin du dîner, quand ces messieurs commenceraient l Si je me suis toujours rappelé la plaisanterie dont je fus la victime, c'est qu'elle a servi à me prouver que l'on se trompe presque toujours sur l'idée que l'on se fait d'un auteur , quand on ne le connaît que par ses ouvrages.
Pendant le long succès du Prisonnier , des affaires m'appelèrent à Rennes , dans ma famille. Après avoir rempli tous mes devoirs de pardité^
lo NOTICE
j'allai rendre visite à Madame de Laiit..... que j'avais rencontrée à Paris dans la société ; j'y avais admiré sa gaîté vive et piquante , et surtout la tournure originale de son esprit. Je suis convaincu
que si Madame de Lant eût vécu sous Louis XIV,
elle eût obtenu le plus grand succès dans un siècle où un bon mot suffisait pour mettre en crédit à la cour. Dès cette première visite , elle me plaisanta d'une manière charmante sur le titre (X aimable que j'avais acquis depuis son départ. Je ris beaucoup avec elle de la réputation que l'on avait faite à un homme qui certes n'était point aimable, mais qui avait au moins le bon esprit de ne pas chercher à l'être. Elle convint que mes chers concitoyens éprouveraient une grande surprise en me voyant , et qu'il était nécessaire de prendre ses précautions pour ne pas les désabuser tout- à -fait; qu'elle croyait en avoir trouvé le moyen en m'invitant à venir la voir le plus souvent que je pourrais, el surtout en venant dîner avec elle le surlendemain. Je convins qu'en effet si je la voyais souvent, c'était le vrai moyen de me rendre un peu plus digne de ma réputation ; et , sans prévoir le tour que voulait me jouer la maligne comtesse, je donnai tête baissée dans le piège qu elle m'avait tendu. Le surlendemain, je trouvai une réunion peu nombreuse , presque toute composée de vieilles demoi-
SUR LE VIEUX CIIA I EAl . i i
selles : elle les avait choisies parmi celles qui montraient le plus de prétention à l'esprit, si l'on peut appeler de l'esprit le désir de montrer qu'on a beaucoup lu, et qu'on a de la mémoire. Je n'ai
pas besoin d'avertir que Madame de Lant qui
avait conspiré contre moi, avait eu soin de tracer de ma personne le portrait le plus faux , en ce qu'il me faisait mériter l'épithète que l'on m'avait donnée dans les journaux. Rien n'était égal, selon elle , aux grâces de mes manières , au brillant de ma conversation ; enfin j'étais un homme admirable. D'après ce beau portrait , on peut juger du désappointement de ces dames, en voyant entrer un homme dont la simplicité et le peu d'élégance n'étaient nullement d'accord avec l'idée qu'elles avaient de lui : mais leur étonnemeut redoubla bien davantage, quand elles m'entendirent causer comme un bon bourgeois, et en langage très -vulgaire. Elles crurent d'abord que je dédaignais de mettre la conversation sur la littérature , attendu que je pouvais les soupçonner de ne pas la connaître ; et aussitôt, pour me prouver qu'elles n'y étaient point étrangères, et qu'elles savaient bien tous nos bons auteurs , elles se mirent à me débiter un fatras de vers qui m'arrivaient à brûle -pourpoint. Tout surpris à mon tour de cette intempérance littéraire, je les regardais avec cet étonnenienl qui
tient de la stupidité : certes , si elles ne voyaient en moi qu'un imbécille , je puis avouer maintenant que je les ai prises toutes pour des folles ; et je serais resté long-temps dans cette idée , si un sourire malin que j'aperçus sur- les lèvres de ma spirituelle compatriote, ne m'eût fait deviner une partie de la mystification. — Je ne m'étais pas trompé : quelques jours après, elle m'avoua que c'était sur le mot à'aimahle auteur qu'elle avait bâti sa petite comédie, qu'elle trouvait aussi bonne que les miennes, puisqu'elle s'en était- autant amusée ; que , quant à moi , elle me regardait comme un homme perdu de réputation dans l'esprit de nos dames Rennaises ; que je n'avais plus qu'un parti à prendre pour échapper au ridicule que m'avaient donné les journaux, c'était celui de me faire ours ; que c'était un genre d'originalité qui avait son agrément , en ce qu'il faisait soitir de la route commune , et qu'il pouvait même donner des succès dans le monde. — Je lui répondis que je grand monde ne valait guère la peine qu'on prît un caractère pour l'amuser; que, si je le recherchais quelquefois , c'est que j'y trouvais un but d'utilité ; mais que je ne m'y montrerais que ce que je suis, et que, s'il se trouvait un peu (Xours dans mes manières , je devais cette qualité entièrement à la nature; qu'au- reste, j'enga-
SUR LE VmUX CHATEAU. i3
geais nos charmantes dames à profiter de la leçon qu'elle leur avait donnée, en ne jugeant désormais les auteurs , ni par leurs ouvrages , ni par les journaux.
PERSONNAGES
BURBANDO , seigneur espagnol.
BLINVAL, jeune Français.
VALENTIN, valet de Blinval.
SALPETRO , valet de Burbando.
LÉONISE, pupille de Burbando.
ZERBINE , suivante de Léonise.
Pi.rsiEURS Valets.
La scène est en Espagne, thins un vieux ch;ite;iu silnt^ il.ins une Corèt.
Ol!