Tome. ni. II
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où j'ai puisé mes sujets de pièces , ne permet pas de douter de ma véracité , lorsque je certifie que je n'ai jamais eu connaissance de la pièce italienne dont je viens de parler; que je fis les Projets de Mariage y bien convaincu que le quiproquo même des amoureux n'était qu'un moyen usé, dont je me servais poiu' amener des scènes piquantes. On s'en convaincra bien plus facilement , lorsqu'on voudra se donner la peine de comparer la comédie de Fedérici^l la mienne. Otez la méprise des deux rivaux, et pas vme scène, un mot, ne se ressemble dans les deux ouvrages : cela devait être , puisque , de ma part, toute ma petite pièce est une créition sur une idée que le hasard m'avait donnée , idée trèsconnue, usée, et dont à coup sûr je devais ignorer le vrai propriétaire. Entrer dans ce détail, c'est montrer, j'en conviens, un peu trop d'empressement à se laver d'une sorte de larcin, que l'usage plus que la délicatesse autorise. Autrefois, je le sais, tout ce que l'on pillait sur l'étranger était de bonne prise ; on ne vous en faisait point un crime, et l'on n'y mettait pas de scrupule. Maintenant, nos auteurs ont la conscience encore plus large; non -seulement ils pillent les étrangers, ils dépouillent les morts, mais ils dérobent même les vivants avec une effronterie qui passe toute mesure. Ah ! que la république des lettre'-- u'a-t-elle aussi ses gendarmes
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et ses cours prévotales ! Il serait bon que de temps en temps justice se fit dé ces pirates littéraires , qui , ne possédant aucun fonds , s'accommodent de toutes les propriétés qui se trouvent à leur disposition. Je sais bien qu'ils font leur possible pour déguiser leur vol ; cependant il est quelquefois si visible, que, sans crainte de se compromettre, on pourrait crier au larron. Je ne veux point revendiquer les larcins que l'on m'a faits; mais je pourrais citer dix pièces sur les petits théâtres, où, de mes dépouilles , l'on a rhabillé plus d'une intrigue et ])lus d'un personnage. Que Dieu fasse paix âmes voleurs! Je leur donne tout ce qu'ils m'ont pris, puisqu'il n'existe pas au Parnasse de police correctionnelle, et que mes plaintes à ce sujet seraient sans aucun résultat. Cependant, d'après la jurisprudence d'un grand philosophe qui a mis en principe qu'en littérature il est permis de voler , pourvu que Von tue son homme , nos voleurs actuels sont tres-coupables, en ce que , trop honnêtes gens sans doute, aucun d'eux jusqu'ici n'a attenté à notre vie.
Dans cette pièce des Projets de Mariage, il est une scène que l'on ne m'a point encore dérobée , je le crois du moins, et dont l'effet est on ne peut plus théâtral. En faisant le JDlan de ma comédie, je ne prévis pas d'abord tout l'effet qu'elle produirait, lorsque j'en viendrais à l'exécution. Mais nussi-
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tôt qu'entré dans mon sujet, j'en vins à écrire la scène , tous les mots que la situation m'inspirait , arrivaient avec une extrême facilité : et quelque vitesse que je misse à écrire le dialogue de cette scène , ma main ne pouvait sui^Te mon imagination. Je me représentais tous les personnages en scène, et l'effet qu'elle a produit depuis à la représentation me fut si présent, qu'en écrivant les derniers mots de la scène , dans mon transport de joie, je fis un saut qui renversa la table, brisa l'encrier , et qui bon gré mal gré me fit faire un entracte dans ma pièce en un acte.
Cette pièce fut jouée avec une perfection rare. Michot donna une physionomie tout- à-fait neuve à mon Homme aux Projets, que je ne soupçonnais pas devoir être si comique. Le rôle de la jeune veuve fut joué avec talent par mademoiselle Mézerai. Si cette actrice ne s'est pas fait une grande réputation dans l'emploi des premiers rôles, elle jouait avec beaucoup de fmesse et de grâce des rôles secondaires du premier emploi. Quoique simplement retirée du théâtre, quoique jeune encore et pleine de vie, elle se trouve dans une situation qui me permet de faire son article nécrologique. Tout Paris l'a vue belle ; elle unissait à des talents aimables une éducation cultivée , de la bienveillance , de la bonté ; il ne lui a manqué, dans tout le cours
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de sa vie, qu'un peu de cette raison, sans laquelle nous sommes condamnés à perdre tous les avantages que nous tenions du ciel; sans laquelle nous éprouvons tous les malheurs, suite inévitable des passions, et des vices de la société. Mézerai, jeune et belle, fit des folies, aima tout avec excès, tout excepté l'argent , s'en trouva privée dans cet âge des regrets , dans cet âge où l'on a vu fuir la jeunesse et les amants. Tout s'est éloigné de cette belle Mézerai , tout jusqu'à cette raison qui ne fut point assez forte pour la gouverner, mais qui fut assez généreuse pour l'abandonner tout-à-fait, afin de ne pas l'éclairer sur ses pertes, sur ses malheurs.
Il me reste, dans cette notice, une autre perte à déplorer , c'est celle de Dazincour, qu'une éducation distinguée, un esprit vif , brillant et délicat, ont rendu recommandable parmi les acteurs de son temps, presque autant que ses talents qui lui avaient mérité la faveur publique dans ce genre de comédie qui exige plutôt la grâce et la finesse , que la verve et le comique. Plein de zèle pour les mtéréts de sa société, il savait les défendre avec chaleur et noblesse ; seulement son esprit un peu méticuleux lui faisait voir partout des complots , et des ennemis j^armi ceux mêmes qui se croyaient le plus de droits à son amitié. Ce défaut, en le rendant malheureux , tourmentait ceux qui composaient
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sa société ; et il fallait connaître toute la bonté de son cœur, rendre justice à sa loyauté, avoir bien pitié de sa faiblesse , pour finir par lui pardonner ses soupçons qui se dénotaient toujours par des épigrammes. Ce genre épigranimatique , il l'aimait à l'excès; ce qui donnait. à sa conversation une originalité qui amusait d'abord , mais qui finissait par fatiguer. J'ai eu occasion de l'étudier malgré moi , puisque j'ai passé avec lui plusieurs mois 'dans la même prison , et que , sans me douter du motif qui m'avait fait perdre ses bonnes grâces, je devins l'objet de ses soupçons et de ses petites malices. J'y fis d'abord peu d'attention; mais, un jour qu'à la suite d'un dialogue vif et d'une lutte de traits malins il me fit entendre qu'il croyait que je devais me plaire en prison , puisqu'un héros , qui revenait de Tarmée républicaine , ne pouvait s'y trouver que %olontairement, à ce mot aussi injuste qu'inconsidéré , lidée me vint qu'il m'avait fait passer dans l'esprit de mes camarades d'infortuné , pour un de ces hommes ([ui font le plus vil des métiers. Révolté de cet indigne soupçon, étourdi par la colère, je m'écriai en fureur
que je le trouvais plaisant ; et lui de s'écrier
à son tour qu'on ne l'avait jamais trouvé plaisant. — Ce mot me rendit mon sang -froid, en nje rappelant cehii que Prévillc avait fait sur le
compte de je ne sais quel comédien , en assurant qu'il était 1res -comique , plaisanterie à part: je me mis alors à rire de sa fureur,- et l'assurant qu'il était bien plus plaisant en prison qu'au théâtre, je lui proposai de sortir pour vider notre différend. — On se doute bien que des prisonniers en querelle finissent bientôt par se raccommoder. Je devais excuser une faiblesse de caractère qui pesait sur moi comme sur tout le monde; et luimême fut le premier à se justifier d'un tort qu'il prétendait n'avoir pas eu. En effet, quoique nos opinions en politique différassent beaucoup , je dois lui rendre cette justice, qu'il m'a donné, pendant les vingt ans qui ont suivi cette misérable querelle , les preuves les plus sincères d'estime el d'amitié. Avec tous les moyens d'être heureux , de la fortiuie , de la réputation, je doute qu'il ait jamais connu le bonheur. Il finit, il est vrai, par trouver un peu de tranquillité dans une retraite qu'un de ses amis (M. Cellerier, architecte) avait embellie de toutes les ressources de son art. Je dirai connnent il se procura cette retraite. A une partie de plaisir que nous fimes à la belle maison de campagne de Talma, il trouva le valloji i.V}èrcs si agréable, qu'il voulût y acheter une j)etite propriété. Le hasard lui offrit une masure et {]eux arpents tout au plus ; il acheta le tout sept mUIe francs, avec le projet
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de faire restaurer la maison par son ami l'architecte , qui n'y dépensa que cent mille francs. Sur la fin de sa vie, l'histoire de sa maison était son Dada favori. Il ne tarissait pas sur le bonheur que l'on avait d'avoir pour ami un artiste , un homme à talent... Et telle était pourtant la bonté de son cœur , que ce mécompte dans ses projets de campagne ne rompit point les liens de l'ancienne amitié qui l'unissaient à Celleriej\ C'est une chose à remarquer que les hommes qui , par leur état , se trouvent le plus répandus dans le monde et dont les intérêts se trouvent liés au bruit qu'ils peuvent faire dans le public , soient ceux qui sentent le plus vivement les charmes de la campagne et le prix du repos. Parmi les artistes , j'en citerais vingt , sans m'en excepter , qui ont embelli leurs retraites , qui ont eu poiu' amis des Cellerier, et qui n'ont aussi connu de bonheur que loin du bruit et de la multitude.
Le hasard m'aura-t-il donc conduit à parler de ces temps malheureux , où la prison devenait pour un citoyen presque un brevet d'honneur; aurais -je donc passé plusieurs mois aux Madelonnettes , sans me permettre de signaler quelques-uns de mes camarades d'infortune , et les choses assez singulières , qui, malgré moi, venaient frapper mes regards? J'habitais la même chambre, ou plutôt la même cel-
Iule que Saint-Prix. Cet acteur justement estimé est maintenant retiré du théâtre , où il s'est acquis, par ses talents et son excellent esprit , l'estime, l'amitié, je dirai même, la reconnaissance de tous ses camarades. Nous faisions très-bon ménage, et le héros tragique se livrait à tous les petits détails de notre intérieur avec une noblesse qui l'élevait au-dessus de ses fonctions. Moi , que ma paresse avait désintéressé du soin de l'empire, je m'amusais à composer des romances , ou à faire des observations sur les prisonniers. Nous avions pour voisins M. de Cr""** et le général de ***, comme nous, victimes d'une infâme tyrannie. Ils avaient transporté dans la prison , qui nous était commune , l'excessive politesse de la ville , et même l'étiquette des cours. Ils n'étaient point par conséquent dans ce négligé de prison, qui, s'il n'est pas toujours élégant , est au moins très-commode. A une heure dite, le valet de chambre entrait dans leur cellule; on s'haèillait : la toilette finie , le valet de chambre du président allait demander au général, s'il voulait recevoir la visite de monsieur le président de ***. La réponse ne tardait pas à revenir ; le président, frisé, poudré, passait devant nous, et restait une heure en visite. Une demi-heure après, le général visité envoyait à son tour son valet de chambre, et bientôt nous voyions passer le général dans touf
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son éclat de parure , rendant sa visite avec toute la dignité d'un grand seigneur. Cette étiquette , leur tenue , qui était celle de Versailles , la manière dont ils se priaient en sortaijt de ne pas aller plus loin , tout cela contrastait singulièrement avec notre prison, dont les cellules étaient de vrais cachots , et qui n'avaient pour promenade que le seul corridor qui y conduisait. IMais tel est l'empire de l'habitude et des mœurs , que ces hommes qui avaient si long-temps vécu à la cour , conservaient en prison le même cérémonial, et mettaient la même importance à des bagatelles. Certes , ils n'en étaient pas plus malheureux , puisque ces petits détails de cérémonie leur faisaient employer un temps qui coule toujours si lentement, quand on est privé de sa liberté. Je suis bien convaincu maintenant que cet empire de l'étiquette est bien diminué , même à la cour , et que les enfants de nos grands seigneurs actuels, s'ils se trouvaient dans cette malheureuse position , y apporteraient tout a|||:ant de courage et beavicoup moins de ces formes roides et minutieuses, qui, à elles seules, pouvaient donner à un niais les formes d'un grand seigneur. Quoiqu'on en dise , la philosophie s'est étendue partout , peut-être aux dépens de la politesse française et de nos galantes manières ; mais , si elle nous donne des hommes moins polis et moins façonnés.
par les grâces, mous lui devrons des hommes plus forts, qui connaîtront mieux leurs intérêts particuliers, en sachant défendre les intérêts généraux.
PERSONNAGES
CAZmi , oncle de Rosaline.
GERME^'CEY, colonel de cavalerie.
BELMONT, sous-lieutenant du même régiment. PEDRO , valet de Cazini.
ROSALINE, jeune veuve, nièce de Cazini.
Un Domestique.
S)i.*fne est en Ifalip, daiis une luaUou de caiapiigna voisine Je l'iorence.