‹ OEuvres complètes (volume 2)Chapitre 194 sur 340 · MÊLÉE DE MUSIQUE · texte numérisé non relu

MÊLÉE DE MUSIQUE

llcjucsculée sui lu tbéàtie de la lUC Feyileau, le 7 mai 1799

-CiLLEViou iTie priait depuis long-temps de composer pour lui le caractère d'un militaire mauvais sujet. Comme je n'avais pas de motif de pièce , je fus plusieurs mois avant de le satisfaire. A la fin je créai cette fable du trente et quarante, bien légère et bien romanesque, mais qui remplissait en partie mes vues, puisqu'elle me donnait la possibilité de développer le caractère qu'on m'avait demandé. Cependant , j'étais si peu content de mon ouvrage, que je ne l'aurais pas livré au public si Elleviou n'eût voulu absolument le jouer et ne m'eût répondu de son succès. Il en fit faire la musique par Tarchi, compositeur très-estimable que la mort nous a ravi il y a peu d'aimées , et qui avait obtenu de très -grands succès en Italie, mais qui ne savait point assez notre langue pour lui conserver sa prosodie. On s'aperçoit aussi dans ses ouvrages d'un certain décousu d'idées qui nuit beaucoup à ses chants , d'ailleurs vifs et comiques. Il faut que l'acteur qui chante ses compositions ait beaucoup d'adresse, pour faire disparaître ces fautes de prosodie qui reviennent à ch.tqiie instant. ?^n dépit des dé-

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laulso^ct ouvrage tant de ki part du poète que du compositeur, il eut un très-grand nombre de représentations très -suivies. La première ne satisfit jibs le public , mais Elîeviou se montra si vrai et si comique dans ce rôle de mauvais sujet, que tout Paris voulut l'y voir.

La contrariété que la pièce éprouva à la première représentation , tenait moins à ses défauts qu'à l'absence d'un prétendu bon ton, que la nouvelle bonne compagnie réclamait alors sans le connaître. x\ussi le bruit ne vint-il point du parterre, mais seulement des loges, qui trouvèrent du plus mauvais genre que j'eusse osé mettre sur la scène un militaire qui s'enivrait avec du vin de Champagne, et un domestique qui parlait... comme un domestique doit parler. Le lendemain, après la première représentation, je me trouvai dans une société, le rendez-vous de nos jolies femmes à la mode, où l'on ne craignit point de me dire, du ton d'une pitié protectrice, que je m étais tout-à-fait trompe , quon ne reconnaissait point là mon bon ton ordinaire y et que je n avais employé qu'an langage d'antichambre et de corps-de- garde. Chose vraiment très- étonnante! j'avais mis en scène des militaires et leurs valets... Mais je fus bien vengé; car dès la seconde représentation l'ouvrage reprit une faveur extrême, qui s'est soulenue au-delà même de son

SUR LE THEJNÏE ET QUARAiNïE. a()() mérite, qui se borne à la \érilé du caractère qui m'avait lait composer ce petit opéra.

On ne sera point étonné de ce que les loges aient blâmé la pièce à la première représentation; cela tenait aux nouvelles manières qui venaient de s'introduire dans la société. Elle n'était alors composée que de femmes nouvellement enrichies par les spéculations de leurs maris , qui étaient presque tous des fournisseurs. Leur fortinie subite , le luxe nouveau qu'elles déployaient, en avaient fait à leurs propres yeux des personnages très-importants; et comme elles savaient par tradition, ou par quelques exemples vivants de quelques grandes dames du faubourg Saint -Germain, qu'il était du meilleur air de trouver toutes nos productions modernes du plus mauvais goût, elles ne se firent point faute de ce genre de ridicule, et croyaient devoir, en blâmant tout, se donner des manières de femmes de qualité. Cette manie d'être un personnage à la mode s'était étendue jusqu'aux jeunes gens, qui ne se dormaient plus même la peine de prononcer. Ma parole suprême ^ q^xq, l'on articulait ma paole supétne, était le mot en faveur, et qu'un jeune homme à bonne manière se fut bien gardé de ne pas dire trois ou quatre fois dans une conversation de cinq minutes.

La société offrait vraiment à celte <>|(>que

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«les mœurs singulières; elles réunissaient à la fois le luxe et la parcimonie : rien n'égalait la richesse des appartements, les fêtes superbes que l'on y donnait, les repas somptueux où se réunissaient tous nos nouveaux parvenus, qui se connaissaient à peine de nom : on traitait les affaires au milieu des plaisirs; et ce qui ajoutait quelque charme à cette liberté de moeurs, c'est l'égalité qui existait dans toutes les classes. On ne trouvait vraiment de supériorité qu'à celui qui pouvait avoir une bonne table, réunir beaucoup de monde, et donner des fêtes. Quant aux moyens dont il s'était procuré cette fortune , c'est la chose à laquelle on songeait le moins; et l'on était toujours très-honnéte homme lorsqu'on avait beaucoup d'argent.

Les artistes nécessairement faisaient partie de cette société, et portaient dans les fêtes le genre de délicatesse et d'élégance qui appartient à leurs talents. C'était dans les maisons où ils étaient reçus que Ton s'amusait le plus, d'une manière plus décente et de meilleur goût. Comme, après nos grands malheurs, tous les hommes qui y avaient survécu étaient très-disposés au plaisir et à la gaîté, on ne néoli^eait aucune occasion de rire : c'est à cela sans doute que l'on doit ce genre d'amusement que Von appeWv 7?ïrsti//catïo7i. Il n'était point desociélé qui n'eût son plaisant, son mystificaleur;

SUR LE TRENTE ET QUARANTE. 3oi et quelque important que fût un homme , quelque place qu'il eût dans le gouvernement, on trouvait le moyen de le mystifier tout comme un autre.

Ce genre d'amusement, qui est passé de mode aujourd'hui, consistait, de la part du mystificateur, à se faire passer pour un homme tout autre qu'il n'était, et à dire , à l'abri de son rôle, s'il jouait un personnage naïf ou mal élevé, des mots piquants à tel ou tel convive, qui se mystifiait lui-même en voulant se moquer du plaisant qui le jouait. Il n'y a pas encore long- temps que la mort vient de nous ravir le meilleur de tous nos mystificateurs (M. Mulsonj. Il jouait son rôle si naturellement, et il y mettait tant de mesure que celui même qui était victime de sa plaisanterie ne pouvait lui en vouloir de mal. Tout le monde se l'arrachait , et sa perte a été universellement regrettée ; moins encore parce qu'il était fort amusant que parce qu'il était un excellent homme, plein de délicatesse et de probité.

Ce jeu de mystification était porté à un tel excès, que l'on ne pouvait arriver dans une maison sans que le maître ne vous fît signe de ne pas faire connaître le mystificateur. Tous mes amis s'en donnaient à cœur-joie de ce genre d'amusement, et donnaient en même temps d'excellents dîners , que tout le monde mangeait avec beaucoup d'appétit,

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tout en riant du mystifié. Ce serait une question de savoir si celui qui faisait les frais du dîner s'était autant amusé que celui aux dépens duquel on riait; mais dans ce temps on ne songeait guère à l'économie , et certains hommes gagnaient l'argent avec tant de facilité, qu'ils n'avaient pas tout-àfait tort d'en faire part à leurs amis.

L'un des créateurs de ce genre de plaisir, et qui réussissait le mieux à en tirer parti , était M. Lenoir, alors agent de change, l'ami des artistes de tous les genres, qui aimaient sa personne et la gaîté aimable de son esprit. Sa maison offrait souvent la réunion des femmes les plus distinguées et les plus jolies, et tout ce que nous avons eu de célèbre parmi les personnes recommandables de ce temps. Là, on voyait près de mesdames Tal...., Beauh..., mesdames Re... , Ch. A. Ham... , Hing... , etc. , enfin tout ce qui composait la haute et la grande société tant en femmes qu'en hommes. Si je ne parle pas de ces derniers, c'est que la plupart vivent encore, et qu'ils ont joué un rôle trop brillant pour que j'ose les juger légèrement. Seulement il me sera l^ermis de parler de cet homme-phénomène , qui occupera les siècles futurs de sa mémoire , comme il a fatigué le siècle présent de ses succès, de sa gloire et de ses malheurs, suite funeste^ de son insatiable .mibition. C'est dans la maison d(> M. T^o-

SUR LE TRENTli ET QUARANTE. 3o3 noir que j(; l'ai vu pour la première fois. Il se fit remarquer à moi et à mon frère, par Tair (ie dédain dont il voyait les mystifications dont un homme à talent, trop crédule, était la victim<\ Il avait l'air de dire aux convives : Mais vous vous amusez d'une niaiserie, et celui que vous mystifiez vaut mille fois mieux que vous. Resté seul avec nous dans un coin, il ne cacha point ses sentiments sur ce genre de plaisir, et nous répéta ce que ses yeux nous avaient déjà dit. Une fois engagés dans la conversation, nous eûmes bientôt quitté ce sujet; et, venant à la politique, nous fûmes enchantés de nous trouver avec un jeune homme qui , à la vérité, n'était encore connu que par son treize vendémiaire ; mais qui nous montra les sentiments du plus grand ami de la liberté. Nous aurions tort , mon frère et moi , de dire que nous prévîmes ce cpi'il serait un jour : non; il nous laissa seulement cette idée que pour un jeune homme qui n'avait pas quitté les camps, il avait un ■ sens droit, une raison forte, et qu'il se distinguerait à coup sûr dans sa carrière. Que i'aurore«de cet homme extraordinaire est différente de son couchant! Est-il donc de la nature du pouvoir de nous enivrer, et de nous faire voir les objets sous une forme qui ne leur appartient pas! Eh quoi! cet homme si sensé, qui apprécie avec tant de justesse d'esprit l!\s droits d'un citoyen; à qui \(\ ciel a donné

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le génie de la guerre; qui doit à la seule liberté ses succès et son avancement; qui ne trouve dans les hommes qui le servent dans les armées et dans les conseils, que des appuis et des admirateurs, finit par enchaîner ces mêmes hommes , et colore l'excès de sa tyrannie de l'odieux prétexte qu'ils n'ont mérité que son mépris 1 — Oui, sans doute, dans l'opinion de tout homme sage, les hommes qui t'environnaient l'ont mérité, eu ne t'éclairant pas sur tes propres intérêts , en te vendant pour des titres et des honneurs ce peuple privé d'une liberté qu'il avait conc^uise sans toi. Mais cette grande nation qui fit ta gloire , qui te sacrifia ses trésors , ses travaux et son sang , pour l'accroître de plus en plus, le méritait -elle ce mépris? Méritait-elle ({ue tu prisses tous les moyens que l'hypocrisie et l'audace peuvent inventer, pour détruire l'égalité , pour créer des raajorats , pour faire im camp d'une nation agricole et industrielle, et la précipiter dans une longue série de guerres, de malheurs et de rapines ? Cette nation généreuse n'a dû d'avoir échappé à la honte d'être enchaînée pour toujours, qu'au souvenir qu'elle avait laissé de son courage et àla noblesse de son caractère. Oh! qu'elles seront éloquentes les pages de l'historien qui, après avoir pesé tes droits à l'immortalité , prononcera la sentence! On t'appellera , comme on t appelle déjà.

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V homme extraordinaire; mais je doute que la postérité libre t'appelle le grand homme. Si j'en juge d'après le sentiment qui me domine, l'historien sans haine et sans passion te jugera comme je le fais ici. J'ai souvent rendu justice à tes grandes qualités, à tes rares talents; je t'ai admiré dans les combats. Mais dès que je fus convaincu de ton insatiable ambition; dès que je te vis substituer le sceptre du monarque aux faisceaux consulaires, et l'aigle des Césars au vieux coq des Gaulois, j'aurais appelé de tous mes vœux ta chute, si je n'eusse craint qu'elle n'entraînât la ruine de ma patrie.

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