Tome IIL
\jET opéra de Béniowski, dont la musique charmante est de Boyeldieu , doit son existence à un singulier hasard. Je ne crains pas d'ennuyer le lecteur en entrant dans quelques détails à ce sujet : ils ont rapport à un acteur dont tout le public apprécie l'immense talent, depuis plus de trente années, et qui sans contredit peut se flatter d'avoir fourni , au théâtre , la carrière la plus longue et la plus glorieuse. D'après ce que je viens de dire, je n'aurais pas besoin de nommer Talma; mais comme c'est lui dont je vais presque xinique ment m'occuper dans cette notice, il faut bien que j'appelle mon principal personnage par son nom.
Si Talma a fait frissonner la France entière dans les rôles de conspirateurs qu'il représente si bien; si tout le monde a admiré avec quel art et quelle énergie il a rendu les craintes, l'espoir, la fureur concentrée d'un conjuré qui se voit toujours près de monter sur l'échafaud , c'est que dans ces temps déplorables où notre patrie était U\Tée aux fureurs
(les partis, où l'on voulait trouver partout des coupables, même parmi les hommes les plus honnêtes, il avait bien réellement éprouvé toutes les angoisses de la crainte d'une mort soudaine et terrible.
Personne n'ignore que les opinions de Talma, conformes à celles de tous les patriotes sages, l'avaient mis en relation avec ce que la France avait fîe plus distingué parmi les représentants et les généraux d'une nation qui voulait la liberté , mais la liberté forte de ses' lois et de ses institutions. Plusieurs de ces hommes recommandables se réunissaient souvent chez lui, et trouvaient dans une société aimable et près de la maîtresse de la maison , qui en faisait parfaitement les honneurs, des délassements à leurs travaux, et une conversation d'artistes de tous les genres qui les sortait de leur sombre politique.
Un jour que plusieurs représentants se trouvaient réunis chez Talma avec le général Dumourier, qui revenait vainqueur de l'armée du Nord, au moment où l'on se réjouissait avec le plus de franchise des premières victoires de la France, Marat^ d'horrible mémoire , se présenta seul dans cette joyeuse assemblée. Sa présence fit sur la société l'effet de la tête de Méduse : il semble que l'on prévoyait déjà tout le mal qu'il devait faire. Il était dans ce costume aimable sous lequel on l'a représenté, ce qui con-
trastait beaucoup, je ne dirai pas avec la grande parure, mais avec l'élégante simplicité de toutes les personnes qui composaient la fête. Lui, sans se démonter, s'adresse à Dumourier; dit des injures, dans son style ordinaire, aux représentants dont il ne partageait pas les opinions, et finit enfin par avoir avec le général une assez longue conférence à voix basse. Dugazon, l'un des personnages de la fête, qui était toujours siir d'égayer la compagnie par son esprit et ses bons mots, quand il ne se laissait pas aller à toute son extravagance , fit une plaisanterie qui était plus que hardie, et qui pensa conduire Talma et sa femme sur l'échafaud. Il prit un réchaud embrasé, y répandit des parfums, et suivait Maratdans tous lesmouvements qu'il faisait, comme s'il voulait purifier l'air qu'il empoisonnait de sa présence. Marat n'eut pas l'air d'y faire attention; mais dès le lendemain son journal retentit du repas donné par Talma aux conspirateurs, et de l'insulte faite aux véritables patriotes.
(Gomme le temps, quoique déjà noirci par l'orage qui devait éclater en 1793, ne devait pas faire craindre que cette mauvaise plaisanterie eût des suites, Talma resta dans la plus grande sécurité. Bientôt l'orage éclate, nos amis communs périssent sur l'échafaud; le tribunal révolutionnaire multiplie de jour en jour ses victimes ; et souvent à ce
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tribunal de sang on demandait aux accusés s'ils faisaient partie des conspirateurs qui s'étaient réunis chez l'acteur Talma. On juge quelle était sa situation, celle de tous ceux qui l'aimaient, et certes le nombre en était grand. Cependant on lui conseilla de se taire ; on lui représenta .que la force de son talent, que le peuple savait apprécier, l'empêcherait toujours de faire partie des victimes; et en effet son grand talent seul l'a sauvé de la mort. Malgré eux ces monstres étaient désarmés par l'ascendant d'un homme qui élevait leur ame en leur peignant l'amour de la patrie , ou qui excitait leurs pleurs sur des malheurs qu'ils pourraient un jour avoir àsupporter. Cependant, comme nos j-a/e^/^r^/zi^ finirent par ne plus rien respecter, Talma fut instruit par un de ses amis que son nom était porté sur une liste de proscription. L'amitié qui nous unissait dès ce temps-là, la conformité de nos opinions, l'engagèrent à me confier ses craintes. Je me gardai de lui dire ce que je pensais de la fatale confidence qu'on lui avait faite. Un soir qu'après avoir joué la tragédie il me parut plus sombre qu'à l'ordinaire, je lui demandai le sujet de sa tristesse : il me dit qu'il ne pouvait se rendre compte de ses pressentiments , mais qu'il craignait d'être arrêté au premier moment, et que ce n'était qu'en tremblant qu'il rentrait chez lui; qu'il allait s y trouver seul;
qu'il avait envoyé sa femme dans une campagne écartée.... Le voyant dans ce trouble, qu'il ne pouvait vaincre, je lui proposai d'aller souper chez lui, et même d'y passer la nuit. J'élais alors garçon, et rien ne s'opposait à l'exécution de mes offres. Le long de la route , je^ tâchai de lui donner de l'espérance ; et en soupant , et après quelques verres de vin, nous finîmes par éloigner tout-à-fait nos trop justes inquiétudes.
Mais quand je fus retiré dans ma chambre, ou plutôt dans sa bibliothèque , car c'était là que je couchais sur un très -beau lit grec, très -élégant sans doute, mais très-peu commode, je me mis à réfléchir sur la position dangereuse dans laquelle il se trouvait; et de réflexion en réflexion, je finis par me dire : Mais si par hasard on venait l'arrêter cette nuit! mes opinions, moins connues que les siennes peut-être, mais qui néanmoins le sont assez, pourraient me mériter l'honneur de suivre mon héros jusque sur l'échafaud. Je ne pourrais pas dire que je ne suis pas de la compagnie de monseigneur. Cette idée m'attrista : ce n'est pas que je redoutasse beaucoup d'accompagner mon ami à la mort (en ces temps-là on tenait peu à la vie); mais j'éprouvais un sentiment mélancolique dont je ne me rendais pas compte , qui ne suffisait que trop pour m'empêcher de me livrer
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au sommeil. Pom* comble de contrariété un maudit gros chien, gardien de sa maison (*), par ses aboiements furieux me faisait craindre de voir entrer à chaque instant la force armée, précédée, suivant l'usage de ce temps, des membres d'un comité révolutionnaire. Ne pouvant espérer de trouver le sommeil, je saisis le premier livre qui me tomba sous la main , et le hasard me fit tomber sur les Mémoires de Bénioivski. Je lus; et, malgré mes frayeurs, je me trouvai la tête assez libre pour faire le plan d'un opéra que le public a accueilli avec bienveillance, sans savoir seulement que ce malheureux enfant était né au milieu des craintes et des alarmes. Le lendemain, je contai à Talma mes terreurs de la nuit; il en rit avec moi, comme on riait dans ce temps -là. Heureusement que quelques jours après, le neuf thermidor arriva, et la France secoua le joug horrible qui pesait sur elle. Si Talma, depuis ce temps de désastres, n'a pas cessé de faire des progrès dans son art, je suis convaincu qu'il en est redevable aux impressions qu'a dû faire siu' son esprit le funeste spectacle qu'il a eu long-temps sous les yeux. C'est en voyant de près les crimes et les grands criminels, en éprouvant kn-mèaie les terreurs de la victime, qu'il aura
(*) Cette maison était celle de la me Chanteieine, que pins tard Talma \ endit à Bonaparte.
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appris à donner à sa physionomie une expression si terrible, à peindre les sentiments violents, les passions fortes , avec tant de profondeur et d'énergie. Joseph Femet étudiait au milieu de la tempête; et le grand Corneille a peut-être dû ses plus beaux vers sur les fureurs de parti, aux guerres de la fronde.
PERSOJXNAGES.
MILLOW, gouverneur.
APHANASIE , sa nièce.
STÉPHANOW.
GESLIN
PANOW.
Le chancelier.