LE DANGER D'UN PREMIER CHOIX
DRAME EN CIJNQ ACTES ET EN VEFxS.
V><ETTE pièce que je dois tout entière à Lessing , et que je n'ai pas voulu laisser jouer au Théâtre (le la République où elle avait été reçue , par des motifs que j'expliquerai bientôt , est une de celles qui m'a coûté le plus de peine. Je l'ai faite et recommencée plusieurs fois. Ce qui m'avait séduit dans la tragédie allemande, était ce rôle de Marwod , qui plus tard devint une des causes qui m'empêcha de la faire représenter. Un de mes confrères avait comme moi puisé dans l'auteur allemand ; il fit représenter sa pièce sur l'un des nombreux théâtres de la capitale ; et son ouvrage n'ayant pas eu de succès, je me dégoûtai tellement du mien que je ne voulus plus m'en occuper. En vain mon amour - propre cherchait à me persuader que j'avais mis plus d'adresse dans la conduite de mon drame ; en vain je me
Ga NOTICE
disais que le caractère de Manvod., mieux préparé et moins horrible que celui de Toriginal , pouvait être d'un grand effet à la scène ; je ne voulus point m'exposer à une chute que ma raison me montrait comme certaine. J'avais d'ailleurs quelque motif de la redouter : déjà , dans beaucoup d'ou\Tages , le public m'avait accueilli d'une manière si encourageante, que je craignais de repousser sa bienveillance par une pièce qui sortait tout- à -fait de mon genre. Cette pièce est pourtant celle que, comme je l'ai dit, j'ai le plus travaillée : c'est mon premier amour , c'est ma première joie, et c'est la seule que j'aie eu le courage de recommencer après l'avoir perdue. Sa destinée a quelque chose de si singulier, peut-être même de si romanesque , que je ne puis résister au désir de la faire connaître. Je cède à ce désir d'autant plus volontiers , qu'il me conduit à parler d'un temps fécond en événements , et de personnes recommandables. \
Je m'étais procuré à Versailles , où j'étais employé comme architecte dans les domaines du roi, le Théâtre de Lessing. Parmi les nombreuses pièces de ce fécond auteur, celle de Saixi Sampson m'avait frappé par sa simplicité. J'avais trouvé qu'elle
avait beaucoup de rapport avec colles de notre ^ tliéâtre, et qu'on pouvait Ty transporter sans vi(jler les règles d'Aristote, que nos partisans du genre romantique appellent aujourd'hui des lisières, et dont ils nous invitent à nous débarrasser. Le conseil peut être bon jusqu'à un certain point ; et je prendrai la liberté, dans le courant de mes notices , d'engager avec eux une grave discussion sur ce sujet. Mais la chose devient d'autant moins urgente , que je vois, de la part de nos littérateurs, une indifférence très-grande pour ce fameux système romantique , qui ne fait heureusement aucun progrès au théâtre; il se professe seulement dans nos lycées. Ses apôtres marchent sous la bannière de madame de Staël, qui, pour la littérature dramatique seulement, sacrifiait aux dieux étrangers, sous l'invocation de M. Schlegel. Ce n'est point ici le moment de venir au secours de mes dieux domestiques; mais j'oserai, dans une notice de l'un des volumes qui suivront celui-ci, entrer en lice contre dillustres adversaires ( MM. Guizot et de Barante ) , dont tout le monde estime avec raison le caractère et les talents. Je reviens donc à ma Sara Sampson, qui est la première grande pièce qui m'ait occupé sérieusement.
Tous les moments de loisirs que me laissait mon emploi, je les passais clans le parc de Versailles, à faire parler mes personnages, d'après les idées de l'auteur allemand; je le suivais pas à pas. Cette nécessité de me conformer aux idées d'un autre me rendait mon travail pénible ; j'en étais au second acte, lorsque je reçus un ordre de mes chefs, de me rendre à Limours, chez madame la comtesse de Brionne , pour y tracer les plans d'une partie de son parc et de son château , auxquels le roi consentait à faire des changements. Muni de mes instructions, je me rendis à cheval à Limours y et je remis à madame la comtesse ma lettre d'introduction. Il est à noter que ceci se passait quelques jours avant la prise de la Bastille, et que je vis dans le château quelques troupes, ^prises dans le régiment du prince de Lambesc. Elle me reçut avec une extrême bienveillance , et une politesse qui me flatta d'autant plus que je n avais encore connu que l'orgueil insolent de nos gentilshommes bretons. Je me disais tout bas : Mais si toute la noblesse française ressemblait à celle que je vois ( il V avait au château , outre les princesses de Vaudemont et de Lambesc , plusieurs grands personnages dont je ne me rappelle pas les noms), la
haine qu'on leur porte n'existerait pas , et nous ne serions pas à la veille d'une révolution. En effet, il est impossible d'exprimer avec quelle grâce et quelle amabilité on me questionna sur ce qui se passait à Versailles , sur ce que l'on disait. Comme je me trouvais mille fois plus à l'aise que je ne l'aurais été chez un de nos gentilshommes campagnards à mille écus de rente , je raisonnai , je discutai sur les affaires , sur les talents de nos députés ; je ne cachai ni mon opinion , ni mes principes ; et quelque opposition que je dusse trouver dans cette haute société, on ne prit point avec moi ces airs de hauteur, qui sont l'ordinaire retranchement de la sottise et de l'orgueil. Si quelquefois , à propos des affaires publiques , qui étaient la base de toutes les conversations , je m'exprimais avec trop de franchise , je ne m'apercevais que j'avais dit une sottise , que lorsque les jeunes princesses se mordaient les lèvres , ou partaient d'un éclat de rire.
J'étais depuis quelques jours kLimours, passant mon temps assez agréablement entre mes occupations, la société, et ma Sara Sampson, que je n'abandonnai jamais au milieu de mes plaisirs , lorsque, dans la nuit du huit au neuf juillet , j'en-