‹ OEuvres complètes (volume 2)Chapitre 44 sur 340 · Tome 7/1. "î · texte numérisé non relu

Tome 7/1. "î

tendis un grand mouvement dans le château ; des troupes en étaient parties , ou y étaient revenues ; et le lendemain j'appris que tous mes nobles hôtes s'en étaient éloignés, que Paris était en révolution , qu'on forçait l'École Militaire ; et bientôt après , qu'on faisait le siège de la Bastille. Curieux de voir une capitale en révolution , je fais promptement mon porte-manteau, et je me rends à Paris, où je trouve tout à la fois l'ordre et la confusion... Mais ce n'est point à moi qu'il appartient de tracer les grands tableaux , et ce n'est point l'histoire de la révolution que je veux faire, c'est celle de ma Sara Sampsoji... Ce premier fruit de mon travail, cet enfant si chéri et qui m'avait déjà coûté tant de peines, hélas! faut -il le dire?., père dénaturé ^ dans mon brusque transport de patriotisme et de ciu?iosité, je l'avais oublié à Limours... où sans doute il aura servi à faire des papillotes à la fille du concierge.

Redevenu libre par la suppression de ma place, je revins m'établir tout-à-fait à Paris, pour m'occuper de différents travaux. Après avoir été le jouet des circonstances et des événements , j'atteignis cette terrible époque où tous les citoyens furent appelés à la défense de la patrie. Tous les corps ,

toutes les sections formaient des bataillons, des compagnies : je me joignis à celle des artistes dont plusieurs étaient d'anciens compagnons d'études. Tous savaient que j'aimais les lettres , le théâtre , et, sans m'en douter, je devins leur orateur et leur troultadour. Je débutai dans mon emploi par l'oraison funèbre de notre lieutenant, jeune homme plein de talents , et que la mort nous enleva au milieu de nos jenx. Bientôt une plus grande fonction me fut décernée ; ce fut celle de haranguer les représentants du peuple à notre départ. Je me rappelle que, par un mouvement oratoire, je parlais d'Eschyle , qui , de retour de la bataûle de Marathon , enrichit la scène de ses chefs-d'œuvre tragiques: je disais que de même les jeunes artistes, après avoir repoussé les ennemis de la France , viendraient animer le marbre et la toile , afin d'enrichir le Muséum national. — Certes cette prédiction , au moment où je la fis , j'étais bien loin de croire qu'elle se réaliserait, puisque les revers que la France éprouvait alors , ne permettaient giière d'espérer le retour de ses enfants ; elle s'effectua pourtant. I^'ennemi fut chassé de la Champagne, et nos jeunes gens , revenus , ont composé cette superbe école qui a jeté sur mon pays un éclat é* al

au moins à sa gloire militaire.

On ne peut se faire une idée de l'enthousiasme qui existait alors parmi les jeunes gens ; et si je cède au désir de peindre ce que j'ai vu , c'est que ce tableau est encore présent à ma mémoire , et qu'il pourra être agréable pour quelques-uns de mes lecteurs. t

Qu'on se figui^e la réunion des artistes de toutes les académies du Louvre, réunion dans laquelle on comptait à peine quatre ou cinq jeunes gens qui ne cultivaient pas les arts , et se contentaient de les aimer. Trois de ces jeunes gens , M. Gay , qui, depuis, a été receveur-général, M. Allard, son beau-frère, que la mort nous a ravi depuis peu, et M. Say, qui, plus de vingt ans après, a publié un grand et bel ouvrage siu' l'économie politique , se lièrent avec moi d'une 'amitié sincère que le temps, la différence de nos carrières , et les distractions de la société n'ont pu rompre. Cette jeunesse ardente et libre , puisque nulle loi ne l'appelait à l'état militaire , ne put voir sans horreur l'étranger envahir son pays. A l'appel national , elle s'empressa de quitter ses paisibles travaux , s'équippa à ses frais , choisit ses officiers , et , précédée d'une enseigne à la Romaine , donna à toute la jeunesse parisienne le plus bel exemple de patriotisme. De

même elle servit de modèle dans les camps à tous les volontaires : tous les chefs de corps la citaient pour sa discipline , sa résignation à supporter les privations , et son respect pour les propriétés. Appartenir à cette compagnie était vraiment un bonheur qui sera apprécié par tous ceux qui connaissent l'esprit et la gaieté ^es artistes. Leur folie aimable, l'aspect pittoresque sous lequel ils voyaient les objets, leur manière de les peindre par la parole , leurs réflexions comiques , leurs plaintes , leur colère, avaient quelque chose de si original, que ceux même qui en avaient le moins d'envie , étaient forcés de rire. Arrivés dans un bourg, dans inie petite ville , ils donnaient des bals ; je composais des chansons ; ils faisaient les caricatures des papas, d'agréables portraits des jeunes filles, et partout donnaient des preuves de leur humanité et de leur respect pour les mœurs. Qu'on ne croie pas que ce tableau soit fait à plaisir ; beaucoup de nos officiers sont aujourd'hui généraux , et tous , si cette notice tombe dans leurs mains , attesteront ma véracité : j'en appelle surtout au général Le Jeune, qui, sorti de nos rangs, s'est fait une si belle réputation comme peintre et comme militaire.

N'ayant jamais fait la guerre sur terre , je n'imaginais point toutes les fatigues qui en sont la suite; et toujours occupé de mon goût pour le théâtre , j'avais recommencé cette malheureuse Sara Sampson , dont j'avais oublié si impitoyablement les deux premiers actes à Limours. Comme il est toujours pénible de retenir sur un ouvrage déjà fait, je voulus n)e le rendre moins désagréable en recommençant ma pièce en vers. Le premier acte était fini , lorsqu'il me fallut aller sur les frontières de la Lorraine. Je tenais cette bonne Sara soigneusement cachée au fond de mon sac, espérant bien qu'elle m'aiderait à supporter l'oisiveté, l'ennui, l'un des maux que l'on éprouve presque toujours à l'armée. Cette fois je fus trompé dans mon calcul. La campagne devint tellement pénible par le mauvais temps et les marches forcées qu'on nous ordonnait, que nous ne songions guère qu'à chercher des moyens de nous préserver du froid et de la faim. Après la campagne , je revins à Paris, sans avoir beaucoup ajouté aux charmes de ma Sara ; et ce ne fut que long -temps après encore que je me décidai à la terminer. Cette pauvre pièce commencée , perdue , recommencée , se trouva enfin achevée. Mais, par lui scrupule de conscience, je

n'osai point, comme je l'ai dit, la livrer à la scène. Maintenant, plus courageux, je ne crains pas de la produire au grand jour. Quoiqu'elle ait fait beaucoup de voyages, et que, très- jeune, elle ait passé dans bien des mains, comme la Fiancée du roi de Garbe, je l'offre vierge encore au public.

PERSONNAGES

SiK SAMPSON.

MELFONT.

VAITWEL, valet de Sampson.

NORTON, valet de Melfont.

MARWOOD, ancienne maîtresse de Melfont.

SARA, fille de Sampson.

HANNAH, suivante de Marwood.

BETTY, suivante de Sara.

ARABELLA, fille de Marwood , âgée de g ans.

Un LAQUAIS.

La scène .se passe dans une petite ville frontière d'Angleterre.

ou LE DANGER D'UN PREMIER CHOIX.

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