SCÈNE VI
MELFONT, SARA.
Vous êtes abattue, eh! quoi, votre chagrin....
SARA
Me pardonnerez-vous de venir si matin, De plaintes, de regrets, vous tourmenter encore? Ma douleur, cher Melfont, commence avec l'aurore, Et le soleil couchant ne la voit pas finir.
MELFONT.
Je sens tout le reproche , et je n'en puis rougir : Vous savez les raisons qui causent notre peine : Non, je ne puis former encore aucune chaîne. Me pardonnerez-vous ce refus obstiné ?
SARA
Ah ! vous savez , cruel ! ce que j'ai pardonné ; Mais deux mois sont passés , et cette hôtellerie Me verra donc toujours....
MELFONT.
Oh! ^race, mon amie!
ACTJÎ I, SCENE VI. 81
Hélas! quel est mon sort. Je vois trop en ce jour Que ma chère Sara doute de mon amour ; J'^lle craint...
SARA
Votre amour!... il est mon espérance; C/est par lui que je tiens encore à l'existence.
MELFONT.
Pourquoi de cet hymen s'inquiéter si fort? Il ne pourrait changer, embellir notre sort.
Ah! ma tranquillité sur lui seul est fondée;
Par moi cette union si long-temps demandée
D'un amour mutuel est le gage certain,
I^e sceau du Tout-Puissant , qu'on voudrait rompre en vain :
Vos raisons , votre amour , rien ne saurait éteindre
Un sentiment secret qui me force à me plaindre.
Le remords me poursuit dans les bras du sommeil ,
Il me poursuit encore à l'instant du réveil ,
11 présente à mes yeux la plus affreuse image....
MELFONT.
Combien vous m'affligez! Chère miss, du courage.
Que l'homme est malheureux! toujours verser des pleurs;
Il ne compte ses jours qu'en comptant ses douleurs.
N'est-ce donc pas assez de ses peines réelles!
Son esprit inventif s'eji forme de nouvelles :
C'est ainsi qu'il accroît le nombre de ses maux ,
Par mille fictions qui troublent son repos.
SARA
Non , non, le ciel est juste , et sa toute-puissance ,
A chaque instant du jour, punit ou récompense.
Tomt m. 6
Si LA COURTISANE.
L'iniagmatioii nous offre les objets,
Ou selon nos vertus, ou selon nos forfaits.
Sacliez que , cette nuit , le plus horrible songe
(^J'ai de la peine encore à n'y voir qu'un mensonge :
A porté dans mon cœur la douleur et l'effroi.
J'étais seule avec vous, vous marchiez devant moi.
Dans un désert horrible et près d'un précipice;
J'avais peine à vous suivre, et votre bras propice
M'entraînait cependant sur les flancs d'un rocher,
Dont la cime semblait prête à se détacher ;
Je gravissais ce roc d'un pas faible et timide ,
Et déjà je touchais à son sommet aride.
Quand cette voix frappa mon oreille et mon cœur :
« Arrête ! ma Sara ; tu cours à ton malheur. »
Ces mots , que répétait un écho solitaire ,
M'apprirent que la voix était celle d'un père;
Et la voix ajouta : « Ton père infortuné
« Gémit loin de sa fille, errant, abandonné. >'
MELFONT.
Oh! Sara!
Dans l'instant où je tournais la tête , Pour distinguer l'objet qui me criait, Ari'êtel Mon pied , trop mal posé sur ce roc dangereux , Glisse, et j'allais tomber dans un abyme affreux. Quand une femme alors se présente à ma vue. Me retient sur le bord. Encore toute émue, Je cédais aux transports d'un cœur reconnaissant ; Elle tire un poignard, m'en frappe en me disant: « Sara , de ce danger je n'ai sauvé ta vie